e-torpedo le webzine sans barbeles



Comme un troupeau
de Paul Castella

Catégorie société
Il y a (3) contribution(s).

(JPEG) Jamais aucun berger ne nomme ses moutons : il suffit qu’il en connaisse le nombre. Car un troupeau, hors de rares exceptions, ne compte que des têtes. On le mesure avec des statistiques.

Lorsque le troupeau devient trop nombreux, le berger a besoin d’un chien pour guider les moutons vers les pâturages où ils produiront la laine, la viande et le lait qui enrichiront leurs propriétaires. Le chien, non plus, ne connaît pas les bêtes individuellement : il sait comment agir pour obéir aux ordres de ses maîtres. Et les moutons sont bien gardés.

Les moutons jamais ne se révoltent : ils ignorent tout de leur servile condition.

C’est l’idéal du maître.

Lorsque des hommes, des femmes et de enfants servent de bétail à d’autres, les propriétaires des troupeaux humains cherchent à leur faire atteindre cet idéal.

-  Mais comment ?

Certes on peut réduire les êtres humains en esclavage par la terreur, en les faisant travailler sous la menace du fouet. La méthode a fait ses preuves. Mais elle oblige à recruter de nombreux gardiens, dont les bandes à leur tour constituent une menace supplémentaire pour ceux qui les paient.

Trop de chiens devient un péril pour les bergers.

L’idéal du troupeau humain est qu’il accepte librement sa servitude. Pour ce faire, on a longtemps utilisé la religion, moyen pratique de relier entre eux les humains asservis dans la croyance que la liberté, c’est la soumission. La promesse d’un au-delà récompensant les plus obéissants et d’un enfer éternel pour les rebelles, liée à la menace terrestre de tortures physiques ou morales en cas de rébellion, ont été de puissants adjuvants pour le dressage des hommes à se comporter sagement en moutons.

Cependant, l’enrichissement croissant des maîtres ayant conduit à la constitution de troupeaux de plus en plus immenses, il a fallu inventer de nouveaux moyens de les asservir collectivement.

Le lien personnel de maître à esclave n’est pas utilisable lorsque les domestiques sont trop nombreux.

Des tentatives ont été faites de parquer les serviteurs dans de gigantesques étables concentrationnaires accolées à des unités de production, mais la nécessité de les terroriser en permanence conduisait à les affamer, voire à les détruire après usage, entraînant des coûts de production trop élevés. User les ouvriers jusqu’au dernier os, c’est oublier que les êtres humains mettent plus de temps à se reproduire que les moutons.

L’avantage des humains par rapport aux animaux, en même temps que leur inconvénient, est qu’ils parlent. C’est un avantage, car on peut leur faire prendre des vessies pour des lanternes pour peu qu’on sache comment manipuler les mots, mais c’est aussi un inconvénient, car il peut surgir en leur sein des parleurs adroits qui les incitent à refuser leur servitude. Il faut donc aux maîtres savoir contrôler l’emploi de la parole parmi les troupeaux humains.

Les moutons bien dressés n’aiment rien tant que la sécurité, qui leur permet de se faire tondre et égorger en paix. La viande stressée, on le sait, n’a pas bon goût. Dans le même ordre d’idées, on a inventé pour les humains domestiqués toutes sortes de méthodes afin de les tranquilliser : diffusion de messages, ambiances musicales, produits chimiques, séances de persuasion, activités collectives de défoulement, etc. De faux débats organisés par les médias de masse aux mains des maîtres de troupeaux leur présentent de faux problèmes dont on connaît d’avance les solutions pour leur montrer avec quelle diligence on s’occupe d’eux. Des séries télévisées leur expliquent où sont les valeurs qu’il faut respecter, en leur faisant éprouver des émotions positives face aux défenseurs des vertus et des émotions négatives devant ceux qui les bafouent. Afin de stimuler leur appétit de concurrence, on organise pour eux des tournois de compétitions diverses, sportives, culturelles, politiques, dont les gagnants sont célébrés comme autant de héros, dont le bonheur supposé permet de rêver par procuration. Récemment, on a même inventé de croiser la fascination pour les vedettes du show-biz avec le respect dû aux chefs politiques, en fabriquant un président qui soit à la fois poupée Barbie et Napoléon. Grâce aux progrès de la mise en condition, tous les hybrides sont possibles.

L’important est que les humains domestiqués soient productifs et dociles.

Pour leurs maîtres, les domestiques sont anonymes : à chaque fonction son petit nom, peu importe l’individu qui s’y colle. Chacun est identifié par sa profession, dont on lui fait croire qu’elle est une marque de sa personnalité. Comme dit le proverbe « un clou chasse l’autre », et les êtres humains se remplacent alors aussi facilement que des pièces d’assemblage. C’est pourquoi la démocratie d’Etat, dite représentative, est devenue l’outil centralisé de l’abrutissement de masse : grâce au système des élections, les personnes n’existent plus, sauf en tant qu’éléments statistiques. Sondages et scrutins tiennent lieu de débats publics. On est loin des débuts de la démocratie. Désormais, il suffit de compteurs électroniques pour faire croire aux moutons que ce sont eux qui choisissent leurs bergers.

Pourtant, les troupeaux cachent en leur sein de vraies personnes, qui vivent ici et là, temporairement, de véritables aventures. L’oeil des caméras et des statisticiens ne les voient pas, pour la raison que leurs programmateurs ignorent comment regarder ce qui n’est pas conforme aux normes. A divers signes, pourtant, on sent qu’elles existent.

-  Mais où sont-elles ?
-  Comment agissent-elles ? Mystère.

De temps à autre, on s’aperçoit que le conditionnement foire. Les domestiques deviennent intelligents. On en trouve même qui se font artistes, poètes, musiciens, inventeurs de leur vie quotidienne. Cela dérange la nécessaire monotonie qui sied aux activités grégaires. Bien sûr, je ne dirai rien qui permette aux chiens de garde de les identifier. Mais de plus en plus d’humains échappent par quelque biais aux mises en condition. Un jour, les pâles bergers qui croient servir de guides à l’humanité socialement démocratisée découvriront avec stupeur quels splendides individus ont grandi malgré eux dans leurs pâturages.

On entendra des chants nouveaux et la parole n’aura plus besoin de compteurs.

Comprenne qui voudra bien.

Source : Oulala



Publié le 14 février 2008  par torpedo


envoyer
imprimer
sommaire
Forum de l'article
  • Comme un troupeau
    de Paul Castella
    15 février 2008, par yankee zoulou

    Qund le nègre de maison apprenait le piano avec la fille du maitre, il pouvait arriver que la servante apprenne à lire dans les champs avec le fils de famille.

    Combien de ces batards ont été reconnus libres.

    Combien ont compris que pour dépasser la servitude il fallait inverser les roles.

    La liberté est-elle la servitude volontaire ?

    Hors sujet peut-etre..

    Ja vais de ce pas sur oulala pour dire exactement le contraire..

  • Comme un troupeau
    de Paul Castella
    31 mars 2008, par Dr Hell
    C’est marrant. En lisant cet article j’ai eu le sentiment d’entendre un personne que je connais bien et qui s’est retrouvée en HP. Je me demande bien pourquoi.
  • Comme un troupeau
    de Paul Castella
    23 janvier 2016, par SandraMiles
    Just finished reading your entries and wanted to say way to go ! Good luck with the rest of your challenges. - Marla Ahlgrimm
retour haut de page


Si vous appréciez le e-torpedo.net
participez à son indépendance, faites un don.

Contrat Creative Commonsdri.hebergement
Réalisation et conception Zala . Ce site utilise PHP et mySQL et est réalisé avec SPIP sous license GNU/GPL.
© 2005 e-torpedo.net les articles sont à votre disposition,veillez à mentionner, l'auteur et le site emetteur
ACCUEILPLAN DU SITEContact Syndiquez le contenu de ce site Admin