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Le fantôme de la chambre sept

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Dans la cité mythique de Kashi, le soleil atteignait alors son zénith. Les marches de pierres qui descendaient au fleuve brûlaient sous les rayons cruels et personne n’osait flemmarder sur les rives du Gange à cette heure-ci exceptés quelques gros buffles noirs qui mé­di­taient dans l’eau boueuse. Pas le moindre tintement de clo­che émergeant d’un temple, ni aucun “jaï Gangaji !” [1] lancé par un dévot extasié ne venait troubler le doux glissement de l’eau.

C’était en général durant les heures les plus chau­des de la journée que le cou­rant man­quait pour faire tourner les fans aux longues hélices porteuses du vent salvateur. Ces objets miraculeux, pré­sents dans la plupart des maisons indiennes, com­portaient néan­moins le dan­ger de scalper une personne lorsqu’ils étaient fixés, comme souvent, aux plafonds trop bas de pièces minuscules. Mais en ce jour d’été, malgré le vacarme causé par les moteurs ronflants gorgés de kérosène permettant la climatisation, la ville entière se trouvait endormie par la chaleur écrasante et attendait que l’astre de feu perde un peu de son rayon­nement en en­tamant sa descente vers l’horizon.

Mona et José arrivèrent à Varanasi, fuyant la bêtise de l’occident matérialiste.

Leur train entrait enfin en gare avec plusieurs heures de retard, comme à l’accoutumée en Inde, sans que cela ne surprenne personne. Les types maigrelets qui con­duisaient les Rikshaws [2] atten­daient patiemment les clients venant de Delhi en mâchant des feuilles de Bétel remplies d’une pâte rouge qui semblait en­sanglanter leurs bouches. Se couvrant avec un tissu léger, vautrés sur les fauteuils multi­colores en skaï brûlant, ils restaient parqués dans les moindres recoins ombragés pour ruminer en paix. Non loin d’eux se tenaient leurs principaux con­currents motorisés, les taxis-scooter jaunes et noirs équi­pés d’auto-radios crachant des mélodies saturées à une vi­tesse toujours anormale, dont les enceintes dé­for­maient à merveille les dernières chansons à la mode de Bombay.

Le bruit de la locomotive mit un terme à leur médi­tation passive. Et, lorsque les premiers touristes sortirent du grand hall, les chauf­feurs en­tamèrent une folle bataille pour les cueillir en premier. Mona et José montèrent dans le vélo le plus proche sans marchander, indiquant juste le nom du carrefour où ils se rendaient. Tous con­naissaient parfaitement cette frontière entre la ville moderne et la vieille cité. On y trouvait les meilleurs bang-lassis [3] de la ville, une boisson améliorée au cannabis très prisée par les voyageurs et qui aidait un bon nombre de con­ducteurs cyclistes à tenir l’effort physique des heures durant. Comme aucun véhicule ne pouvait accéder aux ruelles de la cité sacrée, c’était là que s’ache­vaient les courses des taxis, juste devant les petites échoppes à délices.

Mona embarquait son frère dans cette grande aventure indienne pour le guérir de ses démons intérieurs révélés par les prises successives d’acides lui vrillant une partie du cerveau. Elle l’avait rame­né, après une de ses grandes périodes orgiaques, d’Ibiza jus­qu’au village natal, un hameau de pêcheurs perdu sur les côtes ensoleillées du Portugal. Là bas, leur mère avait tenté à coups de prières et d’eau bénite de le remettre sur le droit chemin. Mais ce fut peine perdue, José portait en lui le virus psy­chédélique et comptait bien survivre encore de quelques plans aussi risqués que foireux pour s’éclater à fond. Il savait parfaitement qu’en Inde, il existait des lieux de fêtes où les voyageurs dans son genre perdaient souvent leurs âmes et leurs identités. Bien sur, José se sentait attiré par les orgies pour touristes branchés où ses drogues favorites circulaient et il comptait bien s’y rendre tôt ou tard. Mais il plaçait tout de même ses plus sincères espoirs de guérison dans ce périple. N’avait-il pas, depuis si long­temps, souhaité ardemment suivre Mona dans ses aventures en Inde ?... José n’avait pas oublié les longues lettres reçues lorsqu’il était encore ado­lescent, décrivant des paysages et des gens qu’il désirait connaître à son tour.

Ce rêve devenait désormais réalité, José se retrouvait face à sa destinée.

Le Rikshaw qui les transportait depuis la gare stoppa sa course à deux pas de l’hôtel Sutra et Mona expédia fermement le chauffeur. Ce dernier tentait de l’arnaquer après qu’elle l’ait payé le double de la somme pour ce trajet effectué à une allure folle sur un vélo filant dan­gereusement dans les artères encom­brées tout en faisant hurler son klaxon endiablé. Le type haussa les épaules en pliant devant l’hindi impeccable de la jeune femme qui maugréait comme une locale. Après tout, il possédait largement de quoi s’offrir quelques milk-shake améliorés pour se donner le courage de porter jusqu’au soir un tas de gens à travers la ville.

L’établissement ne payait pas de mine, mais grâce à sa hauteur, on pouvait profiter d’une terrasse qui dominait bien la ville.

Il arrivait souvent, dans ces périodes sans touristes, qu’un étage soit complètement vide, permettant le monopole des sanitaires et de tout l’espace disponible.

Une possibilité non négli­geable ! Le patron de cette pension, Ramu, n’était ni plus ni moins qu’un mafiosi recon­verti en hôtelier honnête. C’était aussi un fameux fêtard. Chaque nouveau client qui arrivait mé­ritait, selon lui, qu’on prépare une orgie digne de ce nom le soir suivant, lorsque les grilles de l’établissement se fermaient aux éventuels ennuis venant de l’extérieur.

À cette époque, l’alcool faisait doucement ses ravages dans la société indienne. Ceux qui n’avaient pas de sous avalaient du tord-boyau de contrebande qui les terrassaient en deux ou trois années, les laissant presque aveugles avec les foies éclatés. Pour les plus chanceux qui gagnaient mieux leur vie, il y avait le whisky anglais qui s’avérait juste un peu moins nocif pour la santé et de meilleur goût. Prabhu, le cuisinier de cette pension où Mona sé­journait depuis plusieurs années, s’était laissé lui aussi piéger par l’enfer alcoolique, se transformant, au fil des litres, en un frêle asticot aux amis peu fréquentables dont le gros Ramu se méfiait plus que tout. Ces petits trafiquants de vinasse erraient souvent la nuit par ici, com­plètement souls et toujours prêts pour les embrouilles.

L’hôtel était vide en cette saison et Prabhu traînait de plus en plus difficilement sa carcasse rongée. Pourtant, Il se ravissait toujours d’accueillir sa bonne fée occidentale grâce à laquelle il pouvait envisager quelques belles cuites. La jeune femme avait maintes fois pris soin de lui en lui donnant des gros pourboires pour nourrir sa famille, sans se douter que ce dernier les dépensait dans le vin immonde. Désormais, il ne retournait plus dans son Bihar [4] pauvre et désolé car toute sa paye passait à assouvir ses envies de boire. Trop honteux pour l’avouer à sa femme, il préférait l’a­ban­donner à une misère certaine avec ses dix bambins affamés. Inutile de dire que Prabhu n’avait pas la conscience très claire, mais il se mentait mer­veilleusement bien à lui-même, comme le faisaient de nombreux pères de familles en perdition dans les villes. Après l’avoir salué et échangé quelques mots avec lui, Mona décrocha du tableau les clés de sa chambre habituelle, la numéro sept, et emmena son jeune frère encore tout engourdi à l’étage où ils allaient séjourner.

Depuis son arrivée en Asie, José demeurait taciturne et très mal à l’aise. Il lui fallait consommer beaucoup de haschich pour digérer la claque transcendantale que vivaient la plupart des blancs en dé­barquant ici. Mona n’avait eu d’autre choix, dès leur arrivée de l’aéroport, que de parcourir au milieu de la nuit la rue gluante de Pahar-Gang [5] à la recherche d’un dealer qui tenait encore debout. Ce fut un vieux freaks italien, avachi à la dernière terrasse allumée qui la dépanna d’une boulette de qualité qui fit changer José plusieurs fois de couleur. En fait, fumer intensivement ne l’aidait pas vraiment à affronter cette société si dif­férente de la sienne dans la sérénité. Il subissait des angoisses et des blues dignes des esclaves noirs dans les champs de coton.

José restait terré au fond de sa piaule, laissant croire à sa soeur que les crises dérivaient du malaise provoqué par une ville de folie comme Delhi.

Elle réserva vite deux places dans un train de nuit pour Varanasi, espérant que la verdure de l’Uttar Pradesh [6] lui remette le moral. La noirceur de son petit frère passait alors pour de la fatigue et du décalage horaire.

Après avoir déposé les bagages et s’être assurée de bien remplir leurs deux estomacs, Mona décida d’em­mener José sur les Gaths pour qu’il se détende un peu en avalant un chy préparé avec l’eau du Gange. Il serait ainsi béni sans le savoir. Parfois, elle subissait des réminiscences de bigoteries provenant de son enfance traumatisée par une mère très pratiquante, obsédée par la sainte vierge.

Pendant ce temps, à l’hôtel Sutra, dans la petite chambre bleue, une ombre triste tentait de se faire entendre, le bras gauche paralysé par une dou­leur atroce, incapable de rejoindre le royaume des morts...

La nuit baignait la ville dans l’obscurité totale depuis longtemps, mais José ne fermait toujours pas les yeux. Il restait assis sur son lit, guettant quelque chose, mais sans trop savoir quoi. La soirée des re­trouvailles de sa soeur avec Prabhu et Ramu partageant le whisky infecte avait surtout été bien arrosée pour ces derniers, leur donnant un nouveau prétexte pour s’enivrer. Mona prenait soin de rallonger régulièrement sa boisson avec du thumps-up, le coca local, alors que José pensait à d’autres produits prohibés.

Depuis quelques heures, tandis que sa soeur dor­mait pro­fondément, une drôle de sensation habitait le jeune homme. Il sentait une présence sur­na­turelle. Par deux fois, il actionna sa lampe de poche après avoir senti une main qui lui tatait les épaules et un souffle humain dans son cou. Mettant cela sur le compte d’un abus de haschich, José attendait l’aube pour aller respirer l’air frais sur la terrasse. En attendant, il était hors de question de bouger cette pièce. Peut-être y avait-il des choses encore plus effrayantes au dehors.

Lorsqu’il raconta les événements à Mona au matin, sur le chemin qui les menait vers le Gange pour y admirer le lever de soleil, José tremblait encore sous le coup de l’émotion et du manque de sommeil. Mona fut troublée par les révélations de son frère, car pour elle aussi, des choses étranges s’étaient déroulées cette nuit même dans la chambre. N’osant réveiller un José déjà tout perturbé, elle avait perçu une ombre étrange qui tentait de parler et dont la main avait également caressé ses cheveux. Elle n’insista pas, de peur de terroriser José avec ses su­perstitions métaphysiques, mais elle decida de chercher la cause de ses apparitions nocturnes.

- aidez-moi, je dois partir d’ici !... Annette, où es-tu mon amour ? L’ombre blafarde tournait dans la pièce en s’é­go­sil­lant. Mais rien n’y faisait. Personne n’entendait Jeremy et ne l’entendrait plus. Même les deux blancs qui dormaient là restaient sourds à ses appels. Il était coincé entre ces quatre murs sales à souffrir. Sa fiancée était rentrée au pays, l’abandonnant ainsi à un sort des plus malheureux...

Pendant ce temps, l’état de José devenait des plus alarmants et Mona pensa même le renvoyer au pays. Mais le garçon refusait catégoriquement de bouger de cet hôtel devenu une prison. Il s’enfermait pendant des heures dans l’obscurité, fumant shilum [7] sur shilum avec une avidité inquiétante.

Quelque chose ne tournait vraiment pas rond dans la chambre sept.

Ramu, le patron qui n’était pas né de la dernière mous­son, repéra vite le fragile garçon comme un client potentiel. Malgré sa couverture d’hôtelier sans reproche, il continuait en réalité à s’en­richir en trafiquant le brown-sugar [8], une drogue dure qui faisait fureur en Inde et particulièrement ici. Son hôtel lui servait juste de couverture. Varanasi s’avérait une fameuse plaque tour­nante du trafic d’héroïne. La ville accueillait, depuis les seventies, une foule de junkies venus du monde entier tester une bonne dope à un prix imbattable. Les pharmaciens vendaient au mètre et sans ordonnance des rangées de pilules de codeïne pure qui adoucissaient les manques et permettaient aux survivants de se refaire une santé avant de repartir en occi­dent. Mais beaucoup d’entre eux finissaient sur les bûchers de crémations ou retournaient au pays dans des cercueils diplo­matiques. Ramu s’en­grais­sait donc lui aussi en vendant de la mort en poudre sans aucun scrupule et il commença à s’intéresser au cas du jeune José.

Chaque matin, dès que Mona partait à l’université suivre des cours de sanscrit, José se réchauffait les os sur la terrasse en fumant, craignant dès le début de la journée d’en voir venir la fin, amenant avec elle la nuit et son redoutable fantôme. Prabhu, le cuisinier alcoolique, ne lui aurait jamais remis en cachette un petit paquet de poudre s’il n’avait pas été lui-même aussi dépendant. Son patron l’avait rincé avec plusieurs litres de son alcool préféré en échange de cette livraison mal­veil­lante. Ainsi, tout en faisant copain-copain avec José, comme il l’avait fait avec Jeremy le suisse quelques semaines auparavant, Prabhu avait facilement con­vaincu le malheu­reux qu’avec une petite fumette de brown, tout irait mieux dans sa tête.

Il l’initia, dans le dos de Mona dont il redoutait le fort caractère méditerranéen, à chasser le dragon asiatique.

Les jours passaient lentement, au rythme berçant du fleuve sacré tandis que José sombrait dans sa nouvelle dépendance. Mona, de son côté, soupçonnait quelque chose de malsain. Elle trouvait son petit frère de plus en plus atteint, enfermé dans cette pièce avec les appels de l’esprit de Jeremy qui errait, toujours prisonnier entre deux mondes. Depuis peu, elle se mettait à rêver d’un jeune couple qui séjournait dans cette chambre numéro sept. Elle entendait toujours une femme crier désespérément et chaque matin, sa couche s’était bizarrement rapprochée de celle de son frère. Il y avait là matière à se donner quelques frayeurs intrigantes. Au fur et à mesure, les mes­sages devenaient de plus en plus en clair : un drame avait bien eu lieu ici.

Les bruits et les attouchements du spectre, sentant venir enfin l’aboutissement de ses appels, se mul­tipliaient. Sur son matelas, José n’en menait pas large non plus. Pour lui, le cauchemar projetait l’image d’un jeune garçon mourant avec une seringue plantée le bras gauche. Il percevait parfaitement l’ultime flash de Jeremy causé par l’in­jection com­me si c’était le sien. Cette vision l’effrayait d’autant plus que cette nouvelle addiction prenait aussi place dans son sang, comme une fatalité solidaire. Il n’arrivait toujours pas à l’avouer à Mona et ce secret pesait de plus en plus lourdement sur sa cons­cience. Fatiguée des apparitions fantomatiques nocturnes, Mona décida de mener sa propre enquête en commençant par ques­tionner le cuisinier. Elle fit acheter, par le biais d’un chauffeur de taxi, quelques sachets plastifiés de l’horrible breuvage dont raffolait Prabhu. L’emmenant avec elle sur la terrasse ensoleillée, elle com­mença à lui servir un verre de vin qu’il enfila avidement, suivi immédiatement d’un second puis d’un troisième. Ainsi ravigoté, Prabhu se méfia moins des questions de Mona. Il lui avoua qu’un jeune homme était mort quelques jours auparavant dans la chambre numéro sept et que sa petite amie était tombée folle après s’être réveillée dans les bras du cadavre. Puis, dans un relent de lucidité, le pauvre type qui pensa soudain avoir trop parlé stoppa net les détails sur la tragédie, avant que son patron ne lui fasse payer cher son imprudence.

Intriguée, Mona feignit d’aller chercher une boisson fraî­che au frigo de l’hôtel et, constatant que tout le monde roupillait profondément sur les tables du restaurant en ce début d’après midi particu­lièrement chaud, elle ouvrit discrètement le registre des inscriptions obligatoire dans toutes les “guesthouses” [9]. À la page du mois de mai, dans la case correspondant à la chambre sept, étaient inscrits deux noms : Annette Renard et Jeremy Cornu, ainsi que deux numéros de passeports suisses et une date d’arrivée qui remontait à trois semaines, juste quelques jours avant eux. La date de départ de l’établissement n’était pas précisée. En lisant ces informations, Mona ressentît un grand fris­son dans l’échine, lui confirmant qu’il s’agissait sûrement des ma­lheureux qui hantaient leurs nuits. Tout d’abord, un bref soulagement de connaître enfin le fond de l’histoire l’envahit, puis la colère monta. Pourquoi diable ne lui avait-on rien dit ? Une personne était morte dans son lit et, connaissant certaines mauvaises ha­bitudes courantes dans l’hôtellerie destinée aux blancs, il se pouvait qu’on ait même pas pris la peine de changer les draps ! La jeune fem­me superstitieuse ne pouvait supporter l’idée qu’on ait pas assaini la chambre selon la tradition religieuse hindou, avec les prières et les rituels appropriés pour libérer l’âme du pauvre garçon...

Jeremy, dont le corps flottait, dissous dans l’air de la pièce, perçut soudain une leur d’espoir de libération...

Le soir suivant, Mona décida d’embarquer José dans une séance de spiritisme pour entrer en contact avec le fantôme égaré. Elle étala en cercle, sur la table re­cou­verte d’un tissu rouge et doré géné­ra­lement destiné à vêtir les statues sacrées, des petits bouts de papier énonçant l’alphabet. Puis elle plaça au centre le verre néces­saire à la com­munication. José avait en horreur ces pratiques de sorcelleries très courantes dans son pays auxquelles il avait été forcé d’assister petit. Mais il savait aussi sa soeur extrêmement têtue. Il ne pourrait pas échapper à ces bondieuseries tant que Mona n’aurait pas résolu le mystère de Jeremy le suisse et de sa compagne. José com­mençait à se liquéfier, sachant de par sa mère que les esprits ne mentaient jamais et que sa nouvelle dépendance risquait d’être révélée lors de ce rituel.

Un volet de la chambre claqua, alors qu’il n’y avait aucun vent et une main parcourut les cheveux de Mona puis ceux de son frère. La lueur de la petite lampe à huile vacilla et Mona sut alors que l’esprit était prêt à parler. Après l’avoir invoqué selon la formule apprise de ses vieilles tantes gitanes, elle prit la main de son frère et la tint dans la sienne au dessus du verre. Devant ce procédé qu’il trouvait grotesque, José ne savait plus si il devait rire ou pleurer. Mais lorsque le verre commença à bouger, il se retrouva face à ses plus grandes terreurs et ferma les yeux. Les premiers mots qui émergèrent après la lecture de Mona furent : “poudre”, “trop forte”, “overdose”, “Ramu”, et enfin “mensonge”. À la question sur les démarches à faire, l’esprit répondit clairement :

“libérez-moi de cet enfer”.

Le verre partit alors dans les airs pour aller se briser contre les volets. José restait transi, blanc comme un mort tandis que Mona, qui sentait encore la colère monter, se signa par trois fois en invoquant la madone. Alors José, qui avait résisté au possible, explosa en sanglots dans les bras de sa soeur. Surprise, elle le rassura puis le fit parler, apprenant ainsi les manigances de Ramu et de son complice qui était censé être son ami. L’histoire devint encore plus claire. Hors d’elle, Mona dévala les quatre étages pour aller secouer éner­gique­ment Prabhu le traître qui ronflait tranquillement, le traînant jusqu’à l’in­térieur de la chambre sept. Comprenant qu’il était demasqué, le cuisinier partit lui aussi dans une crise de sanglots et cracha le morceau.

Il leur expliqua que Anette et Jeremy étaient bien venus ici pour passer une sorte de lune de miel. Seulement Ramu, le mafiosi faussement reconverti, leur avait fait goûter son héroïne de premier choix suite aux confidences qu’il avait reçu. En effet, Prabhu, ayant appris que le jeune garçon sortait tout juste de désin­toxi­cation, s’était empressé d’aller le répéter à son patron, ga­gnant ainsi quelques litrons de sa vinasse infecte. Le jeune suisse, qui avait connu l’enfer de la dépendance sous un pont à Zurich durant une adolescence com­pliquée, s’était faci­lement laissé piéger par la poudre indienne et sa petite amie n’avait pu le sauver une seconde fois, ayant elle aussi le nez pris dedans.

Mona le regardait, dégoûtée par ces aveux, sans aucun pardon possible. Elle continua à le questionner sévèrement, apprenant aussi que Ramu, après avoir reçu une grosse livraison d’héroïne très pure, en avait offert une dose de cheval à Jeremy qui devait lui servir de testeur avant qu’il ne paye son fournisseur russe. La dose s’avéra fatale au jeune garçon. Annette, sa fiancée, était tombée folle en se réveillant contre le corps mort de son amoureux. Le choc la rendit com­plè­tement autiste. Il fut alors très facile de masquer le décès en accident.

Après avoir copieusement payé les policiers chargés de l’enquête, ils avaient balancé le corps inerte du haut de la terrasse, laissant ainsi croire à un suicide. Comme ce genre d’évé­nements étaient fréquents dans la ville, personne n’y prêta attention et la dépouille du pauvre garçon repartit en Suisse dans un cercueil plombé. Anette s’était donné la mort peu de temps après son retour en se pendant au balcon du chalet familial, effaçant ainsi les der­nières traces de cette monstrueuse machination. Ainsi, ils avaient laissé l’âme de Jeremy dans cette chambre sans faire les prières traditionnelles et n’avaient même pas pris la peine de purifier la pièce où le drame avait eu lieu. Et dire que ces pourris s’apprêtaient à faire la même chose avec José !

Mona pensa alors qu’elle avait peut-être découvert ce que cachait le fameux syndrome de Varanasi, comme l’appelaient certains psycho­logues amateurs occi­dentaux. Il s’agissait, selon leur théorie, d’une sorte de maladie mentale ex­pli­quant pourquoi tant de jeunes se suici­daient ici par des défenestrations qui, en réalité, masquaient juste les overdoses sous le couvert d’une étrange patho­logie mortelle due au choc des cultures. Mona décida qu’il fallait en finir avec cette horrible histoire dès le len­demain et quitter cette ville au plus vite, car José se trouvait lui aussi atteint par le syndrome indien.

Lorsque l’aube pointa dans le ciel de la ville sainte,

Mona envoya Prabhu se laver dans l’eau du Gange.

Pendant ce temps, elle alla soudoyer un pandit [10] pour pratiquer les rituels de convenance. Au bord du fleuve se tenaient toujours une flopée de Brahmanes prêts à toutes les récitations contre quelques dollars. Il fut donc aisé d’en amener un jusqu’à l’hôtel Sutra. Ramu fut aussi convié à la cérémonie et Mona le somma, après lui avoir fait comprendre qu’elle savait tout à propos de la chambre sept, de payer les services du prêtre. Connaissant le caractère épineux de la jeune femme et soudain conscient du danger qu’il encourait, le patron fit céda aux demandes de sa cliente.

La pièce fut entièrement lavée avec de l’eau du Gange et remplie de tapis. On y placa des livres de prières, des encens, des fleurs, et un petit feu fut installé au centre de la pièce, l’âtre sacré destiné à recevoir les offrandes. Le Pandit tenta d’écourter la réci­tation qui devait durer des heures. Mais Mona, qui avait une grande connaissance des textes sacrés, le reprit plusieurs fois et l’encouragea à effectuer le “Hawan” [11] sans oublier le moindre passage s’il voulait palper ses dollars. La vision du petit tas de billets verts redon­na la mémoire au prêtre qui effectua jusqu’au soir le long rituel dans son intégrité.

Alors que les résines odorantes mélangées aux fleurs et au beurre clarifié fondaient dans le feu sacré, l’âme de Jeremy s’en­volait par delà le Gange, vers les montagnes enneigées d’Europe rejoindre celle de sa fiancée.

La paix réinstallée dans la chambre sept, il ne restait plus à Mona et José qu’à quitter l’hôtel Sutra, ce qu’il firent sans même saluer leurs faux amis. Les deux fautifs les regardaient partir, dépités et honteux. José, que l’idée du manque commençait à in­quié­ter, proposa vite à sa soeur d’aller faire un tour dans le sud, non loin d’une plage célèbre et branchée que Mona voulait à tout prix évi­ter. Elle le persuada, au contraire, de fuir la chaleur écrasante des côtes en ce début d’été pour aller fumer du bon Charras [12] dans l’air frais des ver­tes mon­tagnes. Attiré tel la mouche sur du très bon miel, José accepta facilement de changer de cap.

Ainsi, quittant les rives brûlantes de la cité envoûtante, Mona et José regagnèrent la gare de Varanasi pour monter dans un autre train de nuit qui suivait le fleuve vers sa source, en direction des hautes vallées. Mona comprenait que la fragilité de son petit frère risquait à tout instant de le mettre en grand danger. Même le premier fantôme venu pouvait facilement s’emparer de son âme ! Elle décida donc de pour­suivre leur périple dans les calmes Himalayas, là où les démons destructeurs de l’occident n’avaient pas encore tota­lement écrasé les tradi­tions ancestrales...



Publié le 24 février 2008  par manuji

[1] 1 Sorte de salutation à la déesse Ganga prononcée lors du bain rituel.

[2] 2 Taxis vélos très courants en Inde.

[3] 3 Milk-shake sucré préparé avec des feuilles de cannabis broyées et macérées.

[4] 4 Une des régions les plus pauvres de l’Inde proche du Bangladesh.

[5] 5 Célèbre rue aux hôtels bon marchés, carrefour de rencontre des voyageurs.

[6] 6 région du nord de l’Inde frontalière avec le Népal.

[7] 7 Pipe en terre cuite servant à fumer les substances cannabiques.

[8] 8 Héroïne presque pure, drogue courante et souvent vendue par les enfants à Varanasi.

[9] 9 Hôtels bon marchés très courants en Inde.

[10] 10 Prêtre hindou de la caste des Brahmanes récitant et pratiquants les grands rituels.

[11] 11 Prière au feu divin consistant à brûler des offrandes tout en récitant des textes en sanscrit.

[12] 12 Crème de Haschich de très bonne qualité.


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