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La mort vient toujours du dehors... La voix de Gilles Deleuze

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(JPEG) Transcription : Frédéric Astier

Plage 3 : 37’45

... déjà la mort a choisi et que dans cette voie, on a déjà choisi la mort.

-  Parce que, qui c’est, les types qui se réclament de l’apathie ? ils se réclament de l’apathie par exemple, - ou bien c’est le Sage, le Sage ancien. Ou bien dans l’époque moderne ce fût Sade et le sadisme. C’est pas du tout pour dire : "ce que tu dis est sadique", ça, ça m’est égal, mais pour dire : tu ne peux pas donner à la mort sa part au niveau du processus, sans que, à ce moment-là tu l’enfournes tout entier dans la mort. Alors j’y vois pas d’inconvénient - je vois d’inconvénient à rien - je dis à ce moment-là : sers toi d’une autre notion que celle de processus. Parce que le processus, vous comprenez, et là je voudrais dire que si j’avais à justifier la notion théoriquement, ça renvoie aussi là, à toute une thèse, mais une thèse très pratique à laquelle je crois, qui était dans L’anti-Œdipe.

-  À savoir que le désir, en tant que émission de processus, en tant que fabrication de création de processus, que le désir n’a strictement rien à voir avec rien de négatif, avec le manque, avec quoique ce soit, que le désir ne manque de rien. Et c’est précisément en ce sens que le désir est processus.

Or, si on me flanque de la mort, dans l’idée de processus - encore une fois, le processus, il poursuit son accomplissement - La mort, elle est toujours interruption du processus.

-  La mort ne peut pas faire partie du processus, il n’y a pas de processus de la mort. Voilà, je le dis avec passion, non pas du tout pour dire : "j’ai raison", pour dire, ça me paraît contradictoire la mort et le processus.

G.D. : d’accord alors... Je voudrais dire, oui, justement au niveau des affects - en un sens, c’est très utile, parce que là, si vous voulez, j’insiste sur : la philosophie, je proposais comme définition : la philosophie c’est la création de concepts. Mais encore une fois il faudrait bien étudier trois notions qui forment une espèce de constellation : - concept - affect - et percept.

Parce qu’il y a des philosophes qui ont essayé de poser le problème de la philosophie au niveau des percepts. Par exemple beaucoup de philosophes américains : en disant : "la philosophie mais c’est quelque chose qui procède par percepts" - et qui à la limite - changent la perception. Et puis il y a des philosophes - par exemple un philosophe comme Nietzsche, et ça Klossowski a très très bien vu ça dans Nietzsche, - à quel point Nietzsche, il procède moins par concepts. Les concepts c’est une grande réaction contre les concepts. Il procède essentiellement par mobilisation d’affects. Et l’affect reçoit chez Nietzsche un statut philosophique très très, très subtil, très curieux, c’est un discours par affects, c’est un "pathos" comme on dit, c’est pas un "logos".

-  Alors, à ce niveau, moi, je peux dire que, pour moi, alors, en quoi je disais la dernière fois, comment est-ce possible aujourd’hui d’être spinoziste, d’être leibnizien ? Si je pose la même question à propos de Spinoza, je dirais qu’est-ce que ça veut dire aujourd’hui être spinoziste ? Il n’ a pas de réponse universelle.

Mais je me sens, je me sens vraiment spinoziste, en 1980 - alors je peux répondre à la question, uniquement pour mon compte : qu’est-ce que ça veut dire pour moi me sentir spinoziste ?

-  Et bien ça veut dire être prêt à admirer, à signer si je le pouvais, la phrase : "la mort vient toujours du dehors". La mort vient toujours du dehors. La mort vient toujours de dehors, c’est-à-dire la mort n’est pas un processus. Et quelque que soit la beauté des pages, qui d’une manière ou d’une autre, peuvent se ramener à un champ de mort ou à une exaltation de la mort - je ne peux dire qu’une chose, c’est que pour ma part, j’en dénie la beauté. C’est-à-dire je dis, quelqu’en soit la beauté, parce que pour moi, c’est des offenses à quoi ? C’est des offenses à la pensée, c’est des offenses à la vie, ça va de soi, mais c’est des offenses à la pensée, c’est des offenses à tout vécu.

-  Et le culte de la mort, moi ça me paraît vraiment la chose.... sous quelque forme qu’elle soit.

Alors elle a son aspect psychanalytique de la mort, il a son aspect fasciste, il a son aspect psychotique, tout ça.

Je peux pas vous dire, je dis pas que ça n’existe pas, je dis même pas que je l’ai pas en moi comme tout le monde.

-  Je dis c’est ça l’ennemi.

-  Parce que notre problème, c’est pas simplement être d’accord au niveau du vrai et du faux, c’est même pas savoir ce qui est vrai ou faux, notre problème à tous.

C’est savoir quelle est notre répartition de nos alliés et de nos ennemis.

Et ça ferait aussi partie d’une schizo-analyse. La schizo-analyse encore une fois, ça ne demande pas : "qu’est-ce que c’est tes rapports avec ton père et ta mère ?". Ca demande : "quels sont tes alliés, quels sont tes ennemis" ?

Alors si quelqu’un me dit : "et bien moi la mort est mon amie", je dis d’accord, d’accord, je le regarde comme une erreur de la nature, je le regarde comme un monstre. Et je sais, je sais que pour moi :" nulle beauté ne peut passer par ce chemin-là". Pourquoi alors ? je veux juste terminer avant de ce point. Pourquoi est-ce que je tiens à tellement à ce que : "ligne de vie, ligne de fuite égal vie, égal processus, et que tout ça exclut la mort, la mort n’étant qu’une interruption".

Je dirais, mais y a pas que de la mort que je dirais ça.
-  Je dirais également ça du plaisir si vous voulez. Le plaisir pour moi, c’est bien, le plaisir, alors vous voyez là, je dirais c’est formidable le plaisir, il en faut même, c’est bien, ça fait plaisir le plaisir, c’est bien, c’est bien, il en faut. Mais qu’est-ce qu’il y a de moche dans le plaisir, qu’est-ce qu’il y a de minable dans le plaisir ? C’est que par nature, ça interrompt un processus. C’est curieux que dans les problèmes de désir - si vous voulez, il y a un cas qui me paraît très frappant - c’est comment dans les civilisations différentes, - c’est très curieux ce qui se passe dans toutes sortes de civilisations. Dans toutes sortes de civilisations, vous avez, vous avez une idée curieuse. Et cette idée curieuse, elle apparaît toujours dans des groupes un peu isolés, un peu en marge. C’est comment ne pas ? .. c’est l’idée que le désir est finalement un processus continu. C’est l’émission, en effet, il poursuit son accomplissement. C’est la continuité. Le processus, il est continu.

-  Donc le processus n’a qu’un ennemi, c’est ce qui vient l’interrompre. Ce qui vient l’interrompre, c’est quoi ? Je disais c’est la mort. Mais il y a des formes de "petites morts", ça peut être quoi aussi ? ça peut être le plaisir. En même temps il y a des interruptions nécessaires : "les petites morts", elles sont absolument nécessaires. La mort, elle est inévitable, donc le processus serait interrompu. Ça va de soi, il sera interrompu. Je dis :" tout ce qui interrompt le processus est extérieur au processus". Je ne dis pas que "ça peut ne pas venir". Ça viendra nécessairement. Et d’une certaine manière il est bon que ça vienne, peut-être qu’il est bon qu’on meurt, peut-être qu’il bon qu’on ait du plaisir, d’accord, d’accord.

-  Mais encore une fois ce que je nie, c’est que : "ce qui vient interrompre le processus puisse faire partie du processus lui-même en tant qu’il s’accomplit". Or je dis le plaisir, il interrompt le processus. Je fais allusion à quoi ? Là encore je reviens à mon exemple parce que c’est du passé qui me revient, puisque je m’étais occupé de Masoch et du masochisme à un moment.

Le masochisme, je suis frappé par ceci : c’est que, tantôt on nous dit,
-  c’est des gens qui cherchent la souffrance, c’est ce que l’on pourrait appeler l’interprétation grossière du masochisme, des gens qui cherchent la douleur, qui aiment la douleur, voilà. Aimer la douleur, c’est un drôle de truc, c’est à la lettre une proposition qui est un non sens.

Ou bien on nous dit : non, c’est pas qu’ils aiment la douleur, c’est qu’ils cherchent comme tout le monde le plaisir,
-  mais ils ne peuvent obtenir le plaisir que par des voies particulièrement détournées. Pourquoi ? Parce qu’on les suppose frappés et sujets à une telle angoisse, qu’ils ne peuvent obtenir le plaisir, que si ils ont d’abord déchargé l’angoisse. Comment décharger l’angoisse ? En se faisant infliger un châtiment. Et c’est seulement le châtiment reçu qui les rendra capables comme tout le monde d’éprouver le plaisir.

Vous voyez, c’est en gros deux interprétations différentes du masochisme. L’une et l’autre me paraissent fausses. Parce que moi j’ai le sentiment que ce n’est pas ça le masochisme. Et j’ai des raisons historiques pour moi.

-  Je me dis, le masochiste, c’est pas du tout quelqu’un qui, ni cherche la douleur, ni cherche le plaisir par des moyens obliques ou détournés. Son affaire, elle est tout à fait ailleurs. Le masochiste, c’est quelqu’un qui à sa manière, seulement d’une manière perverse, - or la perversité moi je trouve que c’est pas, mais on fait ce qu’on peut hein - c’est quelqu’un qui d’une manière perverse - qui va sans doute le conduire à une impasse, à une drôle d’impasse - vit très étroitement que le désir est un processus continu, et donc a horreur, a une horreur affective, a horreur de tout ce qui pourrait venir interrompre le processus.

Dès lors, le plaisir qui est un mode d’interruption - qui le mode d’interruption "agréable" du processus - le plaisir, le masochiste ne cesse pas de le repousser.

Au profit de quoi ? Au profit, à la lettre, d’un véritable "champ d’immanence", champ d’immanence du désir, où le désir doit ne pas cesser de se reproduire lui-même. Donc c’est pas du tout la souffrance qu’il cherche. La souffrance, il la reçoit en lui, il la reçoit en plus comme le meilleur moyen de repousser le plaisir. Il la reçoit en plus comme - alors, la sale histoire - qui découle de sa tentative, mais qui ne fait pas partie de cette tentative.

-  Et voilà pourquoi le masochisme recueille, quand il se met à délirer l’histoire, pique deux points. Il pique le problème de l’amour courtois. Or l’amour courtois, c’était quoi ? C’est là une époque historique, pourquoi à telle époque ? pourquoi dans telle civilisation ? l’amour courtois qui me semble avoir été un phénomène ayant une très très grande importance, l’amour courtois se propose quoi ? Il se propose une drôle de chose. Il se propose d’éliminer ce qu’on appelle aujourd’hui, et la Loi, et le Bien, et le Plaisir. Au profit de quoi ? Au profit d’une permanence et d’une subsistance du désir, et d’un désir arrivé à un plan où le désir ne manque de rien et se reproduit lui-même. Construire pour le désir une espèce de champ d’immanence. Et ce champ d’immanence aura comme formule la formule de l’amour courtois : "tout est permis, tout est permis sauf l’orgasme". Curieux. Le masochisme en tirera beaucoup. Et il n’y a pas de masochiste qui ne renouvelle à sa façon, et qui ne reprenne à sa manière les formes d’amour dit courtois. Avec tout le thème de l’amour courtois, à savoir "l’épreuve". L’épreuve qui est vraiment sur le mode d’une épreuve extraordinairement sensuelle, puisque réellement :

"tout est permis".

-  Tout est permis à condition que ça ne mène pas à l’orgasme. Pourquoi qu’ils ne veulent pas de l’orgasme ? Pas parce que c’est fautif. Parce que ce serait l’interruption du désir, et qu’ils parient en droit - j’insiste sur "en droit" - la continuation du désir à l’infini. Et pourquoi ? Parce que la continuation du désir à l’infini, c’est la construction d’un champ d’immanence. Vous me direz, mais en fait il y a toujours interruption ! bien sûr, bien sûr il y a toujours interruption.

Il s’agit de considérer que les interruptions ne sont que des accidents de "fait", et qu’elles n’interrompent pas le "droit" du désir.

Le désir n’étant pas à ce moment-là quelque chose qui manque de quoi que ce soit, mais ne faisant qu’un avec la construction d’un champ d’immanence.

Et dans une tout autre civilisation, dans un tout autre monde, vous trouvez en Orient, la même chose. Dans des formes célèbres de sexualité chinoise, où précisément là aussi, l’orgasme est conjuré. Est affirmé l’espèce de droit d’un désir à construire un plan d’immanence, un champ d’immanence, tel que rien en droit ne vient interrompre le processus du désir.

-  Alors en ce sens je dirais, vous comprenez, ce qui interrompt le processus, ça peut être mille choses. Ca peut être des choses agréables, par exemple ça peut être le plaisir. Tout ça c’est des faits. La mort c’est un fait. Le plaisir c’est un fait. Mais le processus lui, c’est pas simplement un fait parce que c’est un acte. Or, en ce sens, c’est en ce sens, que pas plus, je ne pourrais pas plus faire de la mort une composante du processus que je ne peux faire du plaisir une composante du processus.

Je dirais c’est tout à fait autre chose, le processus, c’est quel mot, ça n’est ni plaisir ni mort, c’est la vie, c’est vie. Vie, c’est pas forcément plaisir, c’est pas forcément mort, c’est pas forcément ... Non, la vie, elle a une spécificité qui est celle du processus même. Qu’est-ce que je veux dire par là enfin ?

-  Je prends deux exemples parce que ça concernait par exemple le travail que l’on faisait l’année dernière. J’ai essayé de montrer ce que c’était par exemple que, une ligne de fuite en peinture. J’arrivais à peu près à la définition du processus, à ce moment-là. Je prenais comme exemple, on avait vu, je prenais comme devise, deux devises : la ligne de certains artistes très classiques, qui répond à la formule, à une formule célèbre : "Il ne peignait pas les choses, il peignait entre les choses". La ligne qui passe entre les choses. Non plus la ligne qui cerne quelque chose, mais la ligne qui passe entre les choses.

Je prenais un autre extrême chez un artiste récent : la ligne dite de Pollock, Pollock. Et que ce qu’il y avait d’extraordinaire de cette ligne ? c’est que, d’une certaine manière, elle récusait aussi bien l’abstrait que le représentatif. Parce que qu’est-ce qu’il y a de commun entre l’abstrait et le représentatif ? C’est que d’une certaine manière, la ligne y est encore une ligne au moins virtuelle de mort.

-  Qu’est-ce que j’appelle "ligne de mort" là ? C’est une ligne qui détermine un contour. Alors peu importe, la vraie différence, elle est pas entre abstrait et représentatif, elle est entre ligne qui ferme un contour et ligne qui procède autrement, qui procède autrement. Parce qu’une ligne qui ferme un contour, elle peut déterminer une figure concrète, elle peut déterminer aussi une figure abstraite. Que ce soit de l’abstrait ou que ce soit du représentatif, pas de différence, vous avez toujours la ligne qui fait contour. La ligne de Pollock, pourquoi est-ce que, ce n’est pas le seul, pourquoi est-ce qu’elle ne ni abstraite ni concrète ? Parce qu’elle ne forme pas contour.

Comme on disait à propos d’autres peintres, elle passe "entre" les choses. Elle va pas d’un point à un autre, c’est au contraire un point qui va d’une ligne à une autre, ou d’un segment de ligne à un autre segment de ligne, etc.

Je dis de cela : c’est une ligne de vie, bon, en effet.

-  Ou bien, l’année dernière, on s’est beaucoup interrogé sur l’idée d’une matière-mouvement. Et la matière-mouvement pour moi, c’est la même chose que la vie. Et on avait essayé de montrer, surtout alors là ça se complique beaucoup, je voudrais juste terminer là-dessus, c’est que précisément, dans cette perspective de la ligne de fuite qui ne fait qu’un avec le processus ou avec la vie - faut surtout pas - de même que on ne confondait pas une telle ligne avec l’échéance même inévitable de la mort, avec les interruptions accidentelles du plaisir. Là, il ne fallait pas confondre avec les déterminations de l’organisme.

-  Une ligne de vie c’est pas du tout une ligne organique. Il y a même vie que lorsque la vie a conquis son caractère non organique. Et la ligne de vie, c’est quelque chose qui passe entre les organismes, parce que dans les organismes, ça s’enroule, et la ligne de vie quand elle s‘enroule dans un organisme, quand elle se met à tourbillonner dans un organisme, elle devient à ce moment-là recherche du plaisir, ou même, fréquentation avec la mort.

-  Mais la vie en tant qu’elle passe à travers les organismes, cette matière-mouvement, finalement, j’avais essayé de la trouver dans quoi ? La meilleure approximation de cette vie non organique, je l’avais trouvée dans la métallurgie primitive. Vous vous rappelez, c’était précisément cette matière-mouvement qui faisait l’affaire du métallurgiste itinérant, à savoir le métallurgiste, c’était celui qui suivait le processus de la matière-mouvement, qui était complètement indexé sur le processus de la matière-mouvement. Et que cette matière-mouvement soit sonore - voyez le rôle encore une fois, on l’avait vu, du métallique en musique. Que ce processus soit vital - ça n’empêche pas qu’il est non organique.

-  Alors, je dirais presque c’est au nom de tout ça, que je me fais de ce que j’appelle le processus, une idée complètement positive, si et complètement affirmative, et quels que soient les dangers que rencontre le processus, même si il tombe dans ces dangers, je peux dire : ces dangers ne faisaient pas partie de ses composantes intérieures. Ces dangers, qu’on les appelle plaisir, qu’on les appelle mort, qu’on les appelle les droits de l’organique, ou les contraintes de l’organique, etc., ça n’en fait pas partie, pour moi. Pour moi, mais je ne tiens pas du tout encore une fois à convaincre qui que ce soit.

Je dis juste, si vous tenez tellement à faire de la mort une instance et non pas une conséquence, si vous tenez à faire de la mort une instance, et bien il vaut mieux à ce moment-là, ne pas employer le terme de processus.

Vaut mieux vous découvrir structuraliste, c’est toujours possible et permis, parce qu’il y a une place dans une structure pour la mort, dans un processus, à mon avis, à moins qu’on emploie les mots en dépit du bon sens, dans un processus, il n’y a pas de place pour la mort comme composante intérieure du processus.

Oui ? (Interventions d’auditeurs) c’était un conseil ...

(inaudible)le privilège accordée à la ligne de vie..moi j’appellerais ça la jouissance par rapport alors ce n’est peut être pas la même mort ?

GD : qu’est ce c’est les deux sortes de mort ? Non, non Que c’est une disparition ?

j’ai peur que la différence ne soit pas là. Kierkegaard : "être pour le spirituel", c’est une proposition sur laquelle tout le monde pourrait s’entendre. ce n’est pas là que Kierkegaard a une originalité. L’originalité de Kierkegaard mais moi je ne me sentirais pas kierkegardien. La discussion n’a plus d’objet. En en sens c’est affaire de goùt à condition de considérer que le goùt est philosophique ce n’est pas la philosophie qui est affaire de goût. c’est le goût qui est affaire de philosophie. La vraie originalité de Kierkegaard c’est pas du tout affaire de spirituel : pour lui le spirituel est liè à une certaine conception trés dure, trés affirmée, trés absolue de la transcendance, je suppose que vous seriez d’accord. Tandis que moi je me sens tellement spinoziste, je me sens tellement croyant dans l’immanence, que Kierkegaard ne fait pas partie de mon panthéon à moi !

ça implique une gymnastique bizarre, oui !

ça devient votre affaire, ce que vous faites de Kierkegaard mais en effet, si vous supprimez de Kierkegaard la conception de la transcendance j’ai peur que cela fasse un Kierkegaard qui pourrait être aussi bien taoïste, masochiste, toutes chosers qu’il n’était pas ..

j’ai peur qu’au point où lon est il y a pas lieu de .., on peut concevoir que l’on a fait un long bout de chemin ensemble, il y a un moment où l’on se sépare il faut que vous alliez ce chemin avec Kierkegaard mais ne le defigurer pas trop !

C’est ça le processus ... il n’y a que les modes finis qui meurent ... alors il a un truc formidable. Il dit s’il y avait un ordre. La réponse de Spinoza sur la mort, elle me paraît merveilleuse, et puis tellement vraie alors. Il dit : vous comprenez il n’y a pas de mort naturelle ?. Il n’y a pas de mort naturelle, vous pouvez croire que vous mourez naturellement, c’est même une affaire là, c’est d’après les critères sociaux, on dit : il y a mort naturelle ou pas naturelle ?. Il dit métaphysiquement, et j’aime beaucoup les déclarations du médecin actuel, il me semble, je soupçonne qu’il est spinoziste, Schwartzenberg, Schwartzenberg, toutes les déclarations sur, vous savez le médecin qui défend l’euthanasie, et qui s’indigne, qui est le seul à s’indigner sur les phénomènes de survie actuels et leur signification politique. Par exemple, il s’indigne contre la survie imposée à Tito, qui en effet, du point de vue médical, un scandale quoi, une espèce de prodigieux scandale.

Or Schwartzenberg, il dit : "vous comprenez la mort, c’est pas un problème en tant que médecin ", il dit, : ça c’est pas un problème médical, c’est un problème métaphysique. Alors il explique pourquoi très bien, pour lui c’est un problème métaphysique. Parce qu’il dit : c’est toujours possible actuellement dans l’acquis de la médecine, c’est toujours possible de faire fonctionner - mais à la lettre - des organes morcelés. Avec un système de tubes, on peut toujours continuer à faire battre un cœur, faire je ne sais pas quoi, irriguer un cerveau, etc., et puis vous appellerez ça Tito. Bon, d’accord. Le premier scandale, seulement on a pas protesté parce qu’on était, mais on avait tort : ça été la survie de Franco, qui a été la première chose scandaleuse dans ce domaine, vous comprenez.

La nécessité de maintenir, d’une part, on pourrait trouver que c’était pas trop tôt que Franco meurt, mais c’est pas la question.

-  Ce contre quoi il y a lieu de protester là, médicalement, dans la médecine moderne, c’est cette manière de maintenir la vie, d’une espèce de - qu’est-ce qu’on peut dire de - de masque quoi, de panoplie, c’est l’uniforme de Tito, ça n’a plus rien à voir avec un vivant. C’est, on mettrait son chapeau et son pantalon là sur un mannequin, bon, on dirait c’est Tito, bien là, ce serait moins grave. Mais maintenir avec quelqu’un qui a pensé, qui a été, etc., au-delà de son être et de sa pensée, c’est quelque chose d’abominable et d’atroce. Quand ça arrive en vertu d’un processus naturel, par exemple ce qu’a longtemps été la paralysie générale - pensez à Nietzsche qui a vécu des années, des années, des années, comme une loque quoi bon, comme une véritable loque. La paralysie générale a longtemps été, jusqu’à ce que l’on guérisse et que l’on traite la syphilis, la paralysie générale a été une chose catastrophique, aussi importante que la lèpre au Moyen âge, ou que la peste.

La paralysie générale qui vous maintenait en vie pendant des années, des années, à l’état de pure loque, et bien la paralysie générale réussissait ce que, d’un coup, et par un processus dit naturel, ce que la médecine arrive à faire aujourd’hui artificiellement.

-  Or, je dis, oui, l’idée de Spinoza sur la mort, elle est tellement concrète, elle est très bien. Enfin on peut dire : Je suis pas d’accord ! Lui, ça le dégoûte, l’idée d’une mort qui vient du dedans, vous me direz ? Il n’a qu’à s’y faire ! non, il ne s’y fait pas. Il dit : "Il n’y a aucune raison de croire à ça ! Il dit : Non la mort, ce n’est pas ça ! Et il lance une espèce de théorie, il la lance surtout dans les Lettres. Il y a des lettres prodigieuses de Spinoza, qui font partie du plus beau de son œuvre, c’est les lettres à un petit gars qui l’embêtait tout le temps, il y avait un type, un marchand de grains, un jeune marchand de grains qui l’embêtait, parce qu’il voulait convertir Spinoza au catholicisme. Et il était très traître, il était très sournois, et Spinoza, il se méfiait un peu, il était embêté, il n’osait pas ne pas répondre en disant : ça va être encore des ennuis, tout ça. Il y a une correspondance splendide, c’est les Lettres à Blyenbergh. Et dans les Lettres à Blyengergh, il dit tout sur la mort, tout ce qu’il pense. Et là il faut faire confiance à Spinoza, il vivait comme ça. Il dit : Bien oui pour moi la mort, en effet, c’est très curieux, mais, moi je ne conçois que de mort qu’arrivant du dehors, le type de la mort, bien c’est toujours l’accident d’autobus, c’est ça, toujours un truc qui vous passe dessus quoi ! Et il fait une théorie, il dit : Elle ne peut pas venir du dedans ! Pourquoi ? C’est bien parce que c’est tout le problème : y a t-il un instinct de mort ? tout ça. Il dit : mais c’est, mais c’est odieux ! exactement comme je crois là, être un petit disciple de Spinoza en disant :

-  Tout en moi s’offense lorsque je vois des formes qui se rattachent à un culte de la mort quelconque.

Parce que c’est ça encore une fois le fascisme, c’est ça la tyrannie, et Spinoza le liait au problème politique.

Il disait qu’une tyrannie - ça très fortement dit dans le Traité politique, dans le Traité politique - il dit très fort que "le tyran n’a qu’une possibilité : c’est ériger une espèce de culte de la mort ". Affliger ? dit-il, affliger les gens, les affecter de passions tristes, les faire communier dans des passions tristes.

Et alors pourquoi que la mort, elle vient toujours du dehors ? Il dit : "Bien c’est très simple, c’est très simple.

-  il dit : Vous comprenez, il y a un ordre de la nature. Seulement ce qui se passe n’est jamais conforme à l’ordre de la nature parce qu’il y a plusieurs niveaux. Il y a un ordre de la nature du point de vue de la nature. Mais si moi, qui suis dans son langage - chacun de nous est, ce que Spinoza appelle, un "mode fini", une modification - chacun de nous est une modification, une modification marquée de finitude, un mode fini. Et bien, les modes finis se rencontrent les uns les autres, suivant un ordre qui ne leur est pas forcément favorable à chacune. L’ordre des rencontres entre modes finis est toujours conforme à la nature.

-  Si bien que la nature, elle, elle ne meurt jamais. Mais un mode fini qui en rencontre un autre, ça peut être une bonne rencontre ou une mauvaise rencontre. Je peux toujours rencontrer un mode qui ne convient pas avec ma nature ; je peux rencontrer, même c’est beaucoup plus fréquent, rencontrer un mode qui convient avec ma nature : c’est une fête, c’est une joie ! c’est ça ce que Spinoza appellera : amour, amour. Mais je passe mon temps à rencontrer des modes qui ne conviennent pas avec ma nature.

À la limite, je meurs. Si le mode que je rencontre et qui ne convient pas avec ma nature est beaucoup plus puissant que moi c’est-à-dire que ma propre nature, à ce moment-là, tout ce qui me constitue, tout ce qui me compose est bouleversé, et je meurs.

-  Alors ça donne une interprétation extraordinaire qui est une des choses les plus joyeuses dans tout Spinoza, là où Spinoza se déchaîne, c’est son interprétation du pêché. Il n’aime pas beaucoup toutes ces notions-là, de pêché, de culpabilité, il déteste tout ça, de remords, il y voit le culte de la mort.

Alors il dit : c’est tout simple, vous comprenez, l’histoire d’Adam : on nous trompe, en fait c’est exactement un cas d’empoisonnement. La pomme était un poison pour le premier homme. C’est-à-dire, la pomme était un mode, un mode fini, qui ne convenait pas avec le mode fini qu’était Adam. Adam mange la pomme : c’est absolument du type : un animal qui s’empoisonne. Il meurt, c’est une mort spirituelle, mais en ce cas-là il perd le paradis, tout ce que vous voulez, mais la mort c’est toujours de ce type, c’est toujours du type : intoxication-empoisonnement.

Je ne meurs que par empoisonnement-intoxication, c’est-à-dire par mauvaise rencontre.

-  D’où la définition splendide de Spinoza lorsque, là il change tout, il garde le mot très classique de raison. Je voudrais terminer sur ceci, toujours cet appel à vous méfier de la manière dont un philosophe peut employer des concepts qui paraissent très traditionnels, et en fait les renouveler. Quand il dit : "Il faut vivre raisonnablement", il veut dire quelque chose de très précis. Il se fait un clin d’œil à lui-même. Parce que lorsqu’il définit sérieusement la raison, il définit la raison de la manière suivante : "L’art d’organiser les bonnes rencontres", c’est-à-dire l’art de me tenir à l’écart, vis-à-vis des rencontres avec des choses qui détruiraient ma nature, et au contraire l’art de provoquer les bonnes rencontres, avec des choses qui confortent, qui augmentent ma nature ou ma puissance. Si bien qu’il fait toute une théorie de la raison subordonnée à une composition des puissances. Et c’est ça qui ne trompera pas Nietzsche lorsque Nietzsche dans "La volonté de puissance", reconnaîtra que le seul qui l’a précédé c’était Spinoza. La raison devient un calcul des puissances, un art d’éviter les mauvaises rencontres, de provoquer les bonnes rencontres.

-  Alors vous voyez, ça devient très très concret, parce que notre vie, notre morale, bien, on en est là tous, tous. Alors en philosophie, bon, en philosophie il y a ces rencontres prodigieuses, qu’est-ce que rencontrer un grand philosophe pourtant mort depuis des siècles ? Alors là, il vient de vous dire que lui, il a une rencontre avec Kierkegaard bon, très bien, très bien.

-  Du moment que vous avez de bonnes rencontres, ne pensez pas aux mauvaises rencontres que vous faites, protégez vous des mauvaises en faisant de bonnes rencontres. Cherchez ce qui vous convient quoi ! Mais chercher ce qui vous convient, c’est une platitude. C’est moins une platitude quand ça prend l’expression de concept philosophique et d’affect correspondant, à savoir, ce qui me convient, c’est quoi ?

Ce sera par exemple cette composition de puissance : faire en sorte que précisément la rencontre, la mauvaise rencontre soit perpétuellement conjurée.

Je dirais presque, c’est une certaine manière à nouveau de dire : Faites passer la ligne de vie, tracez la ligne de fuite, etc., etc. ? Fuyez à plusieurs ? je disais :

Sachez qui sont vos alliés !

tout est bon là, du moment que les trouvez, vos alliés. Une seule chose est mauvaise si vous les trouvez dans la mort. Parce que la mort, elle a pas de philosophe, elle a pas de philosophie. Pas du tout, pas du tout. Mais je ne devrais pas dire ça.

Voilà, alors la prochaine fois, si ça vous va, on continue sur le même ... (fin de la séance)

-  Source : La voix de Gilles DELEUZE EN LIGNE



Publié le 1er mars 2008  par torpedo


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