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Boris Schreiber

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(JPEG) Le romancier Boris Schreiber est décédé à l’hôpital américain de Neuilly le lundi 11 février 2008. Il était né à Berlin de parents juifs russes le 29 mai 1923. Depuis Les heures qui restent (Denoël, 1959) à Faux Titre qui venait de paraître au cherche midi, Boris Schreiber à travers une vingtaine de volumes a construit une œuvre iconoclaste, provocatrice, à l’humour blessé. Cet écrivain de haute lignée qui avait obtenu le prix Renaudot en 1996 pour Un silence d’environ une demi heure (le cherche midi), un roman de 1100 pages, se considérait comme un éternel exilé. Il ne se reconnaissait qu’une attache, la langue française qu’il servit avec une passion sans cesse renouvelée.

L’auteur

Boris SCHREIBER

Né en 1923, à Berlin, de parents juifs russes exilés après la Révolution de 1917. Le père est agent commercial auprès de l’ambassade soviétique, et sera remercié après le durcissement du régime stalinien à la fin des années vingt. Enfance précaire en Belgique puis en France où la famille finira par s’installer.

Si le père demeure attaché à l’ordre prussien et la mère à la mélancolie slave, Boris, lui, élit domicile dans la langue française, tout en demeurant un exilé perpétuel.

Boris Schreiber a vécu au gré des fortunes et des infortunes de son homme d’affaires de père. Il a vaguement été professeur de français, mais l’’écriture aura été sa seule véritable activité.

Source : LE CHERCHE-MIDI

Une oeuvre véhémente d’un aristocrate de la langue

La traversée hautaine de Boris Schreiber

Boris Schreiber s’est très tôt installé dans le rôle du martyr de la littérature. Non sans raisons d’ailleurs, si l’on doit en juger par un certain silence qui longtemps l’accompagna. Mais peu à peu, il laisse apparaître un visage plus complexe, qui le rend aussi plus proche. "Hors-les-murs" (Le Cherche-Midi éditeur, 228 pages, 95 francs) confirme cette transformation, en nous offrant un autoportrait à l’eau forte d’un fou de littérature.

Si Boris Schreiber n’a jamais accepté de marchander ses amours et ses haines, il n’a pas davantage admis de devoir tempérer ses pensées et ses paroles.

Pour évoquer ses tourments, ses ambiguïtés et ses faiblesses. Mais plus encore son obstinée certitude, contre tous les rabrouements, de compter un jour dans le paysage littéraire. En recevant sur le tard, en 1996, le prix Renaudot pour un imposant ouvrage autobiographique, "Un silence d’environ une demi-heure", le véhément septuagénaire a vu poindre enfin la reconnaissance si longtemps espérée.

Pour toucher à cette Terre promise, la traversée fut terriblement mouvementée, soumise à une multitude de courants contraires, dont le moindre ne fut peut-être pas la propre attitude hautaine de Boris Schreiber.

Même au plus creux des dépressions, celui-ci n’a cependant pas viré de bord.

Il a continûment tenu son cap, avec ténacité et orgueil, sans égards pour quiconque, sans le moindre esprit de cautèle. "Hors-les-murs" en porte une nouvelle fois témoignage, par sa liberté de ton, par sa fougue, par son refus des précautions oratoires et des concessions.

"Je veux être non seulement

accepté mais aussi excepté."

Dans ce volume, qui continue donc l’autobiographie littéraire, l’écrivain imagine un dialogue avec une journaliste familière de son oeuuvre. Mais l’on pressent tout de suite qu’il s’agit d’un débat avec soi-même. Ou plutôt avec une part jusqu’à présent maintenue en marge des textes, qui dévoile le lancinant travail des interrogations et des doutes sous la carapace réputée d’infatuation et d’arrogance. A intervalles réguliers, un récit à la première personne vient entrecouper le dialogue, pour apporter précisions et justifications. Et surtout tenter de rétablir une complexité intime, que la posture de l’écrivain maudit, ne laissait pas vraiment transparaître. Ainsi peuvent se conjuguer avec vue du dehors et vue du dedans, dont le décalage a précisément constitué le grand drame de Boris Schreiber.

On retrouve donc, au sortir de l’Occupation Ä vécue sous une fausse identité, en trafiquant avec les Allemands, alors que la famille est juive Ä, le jeune homme tout d’un bloc, ne doutant pas qu’il sera un jour l’auteur d’une oeuvre d’exception, et modelant déjà sa vie en conséquence. Une mère excentrique et possessive, qui ne cessera jamais de faire retentir près de lui son roulant accent russe, l’entretient dans cette disposition, tandis qu’une femme de treize ans son aînée, avec qui il s’apprête à vivre pendant près d’un quart de siècle, lui offre le confort d’un amour sans retenue. En apparent retrait, le père, homme d’affaires important, assure discrètement des subsides à ce fils ombrageux, qui va à l’échec comme d’autres vont dans un "enfer littéraire".

Mû par une sorte de précision rageuse ("Ma vie n’a pas de détails. Tout ce qui m’habite compte"), Boris Schreiber tient ouvert le livre des comptes à apurer. Avec les éditeurs et les critiques, avec les femmes qui croisèrent alors son chemin, avec soi-même aussi. Aucun refus, aucune rebuffade, ne paraissent ici avoir été oubliés. Non plus que les pannes d’écriture et les compromissions, invariablement suivies de coups de colère contre la médiocrité ambiante. Le jeune homme, qui ne pouvait se concevoir qu’en très grand écrivain à parfois d’ailleurs à la limite de l’imposture Ä et ne rêvait que de reconnaissance, portait en même temps sur le monde le regard courroucé du génie incompris : "Je veux être non seulement accepté mais aussi excepté."

Le récit brûle de ce feu virulent, comme du plaisir éprouvé à voir la langue à son tour prendre flamme. Une façon de tenir la promesse faite à soi, mais aussi aux parents, et plus largement à ceux de la famille qui disparurent dans les soubresauts et les horreurs du siècle. Un oncle tué pendant la révolution russe, une tante morte affamée dans Leningrad assiégée, un grand-père se suicidant pour échapper aux nazis, d’autres grands-parents assassinés par eux... Car c’est également en leur nom que ce récit s’engendre.

Dans le choix de tout dire. Dans la révolte.

Avec parfois une plage de respiration : parole chaude de la mère, geste esquissé du père, offrande d’une femme. Et ces instants d’une stupéfiante beauté, devant les élèves d’une classe de perfectionnement, puisqu’il avait tout de même fallu exercer un métier. Le jeune écrivain enfermé dans sa hautaine solitude rencontrant pour la première fois d’autres solitudes, celles des rejetés, des muets, des débiles fuyards de la normalité scolaire. Des ascètes forcés du langage face à un esthète de celui-ci. La vague d’amertume et de colère qui porte le livre charrie aussi, sans que les mots consentent jamais vraiment à le dire, une immense exigence d’humanité. Comme si, dans sa traversée chagrine, Boris Schreiber se trouvait malgré soi porteur de choses beaucoup plus vastes : celles que par l’écriture l’on parvient un jour forcément à rencontrer ("L’écriture, c’est atteindre l’oreille interne de la vie").

C’est l’aveu inconscient peut-être, mais indéniable qui s’insinue dans les profondeurs du livre, sous les grondements et les fulminations, les ricanements et les objurgations.

Il y a là, par cet excès et cette radicalité, par cette ostentation à se tenir sur une voie escarpée, une dérangeante leçon de littérature.

Un antidote bienvenu à la braderie, de plus en plus insolemment revendiquée, de la langue et de l’écriture.

Boris Schreiber, qui souvent irrite et agace, est sur ce chapitre resté inflexible. Il offre l’enviable exemple d’une écriture qui, par-delà toutes les vicissitudes, a su se maintenir ferme et droite.

JEAN-CLAUDE LEBRUN Article paru le 16 octobre 1998

Source : L’HUMANITE

-  Ecoutez Boris Schreiber sur France Inter

France Inter



Publié le 13 mars 2008  par torpedo


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