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Extraits Manifeste anti-nataliste de Théophile de Giraud

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(JPEG) Ce texte est un extrait du pamphlet de Théophile de Giraud "L’Art de guillotiner les procréateurs - Manifeste anti-nataliste", publié aux éditions Le Mort-Qui-Trompe (2006).

Parmi ces prétextes souvent invoqués pour justifier qu’un misérable bébé vienne s’exposer à nos désarrois figure en bonne place l’idée de « perpétuer l’espèce ».

Pour contrer cet argument d’un aussi bel idéalisme, on pourra faire remarquer que l’espèce humaine n’existait pas voici un milliard d’années et que personne ne s’en plaignait...

-  Imaginons à présent que notre espèce disparaisse bel et bien, qui donc demeurera-t-il pour s’en plaindre ? Le dernier des hommes ?

-  Non, non, celui-là aussi aura disparu ; alors quelle voix humaine gémira-t-elle sur l’évaporation du plus féroce de tous les prédateurs ?

-  Qui regrettera que l’embranchement des primates, qui n’a encore jamais cessé de se faire la guerre et de s’entretuer depuis qu’il s’est (un peu, ô si peu) différencié des autres singes, ait tout à coup cessé d’exister ?

-  Les animaux que nous passons notre temps à exploiter, maltraiter, torturer, emprisonner et génocider

 ? Certes non.

-  De surcroît, selon toutes les évidences scientifiques actuelles, l’espèce humaine est bel et bien vouée à l’extinction puisque l’astre qui nous éclaire et nous réchauffe n’a rien d’éternel. Admettons tout de même le scénario, pour l’heure de pure fantaisie, qui supposerait que l’homme s’installe un jour autour d’une autre étoile, voire même colonise l’univers tout entier (pour autant qu’il n’ait pas entretemps été massacré par une civilisation extra-terrestre supérieure, supérieure en technique mais égale en malveillance...),

-  en quoi cette pullulation ubiquitaire nous avancerait-elle ?

-  En quoi notre destinée serait-elle moins absurde et dérisoire parce que nous peuplons dix mille terres au lieu d’une seule ?

-  En quoi notre angoisse métaphysique diminuée ?

-  En quoi les tracas, les désespoirs, la lassitude du labeur alternant avec les ronciers de l’ennui, les amours déçues, la crainte du lendemain et tous les autres tourments de l’âme, moins nombreux ?

Perpétuer l’espèce, mais dans quel but ?

Tout ce que l’on perpétue en perpétuant l’espèce, ce sont les occasions de pâtir et de se plaindre pour les individus dont la somme la constitue ! L’espèce n’est qu’un concept ; la réalité ce sont des légions d’individus qui souffrent... Après tout, si l’espèce désire se perpétuer, qu’elle se débrouille sans nous. L’enfant n’a pas à devenir l’instrument de notre curiosité quant à la question de savoir ce que l’espèce va devenir ; il n’a pas davantage à prendre sa place de simple bloc dans ce mur des lamentations que constitue le genre humain afin de remplir d’aise ceux qui redoutent sa pourtant inévitable réduction en poussière !

Big Chill ou Big Crunch, entropie absolue ou contraction apocalyptique de l’univers :

la vie n’a aucun avenir.

De toute nécessité, l’évolution cessera et la destruction aura le dernier mot :

-  pourquoi la différer ?

-  Pourquoi permettre à d’autres de venir faire ce foudroyant constat d’échec ?

Scientifiquement, la Mort sera plus forte que l’amour, éternellement supérieure à tout idéal, à tout projet, à tout édifice, à toute civilisation, à toute biologie

prétendre le contraire équivaut à se repaître des derniers orteils de la superstition.

En tout état de cause, l’inexistant se moque de savoir si le genre humain va ou non rejoindre, plus ou moins tôt, la catégorie, au demeurant enviable, de l’inexistence. L’inexistant n’existe pas et ne s’en plaint pas le moins du monde...

-  Ah mais monsieur rendez-vous compte, si l’humanité disparaît nous n’aurons plus ni de Shakespeare, ni de Tolstoï ni de Gandhi !
-  Certes, mais nous n’aurons plus non plus d’Hitler ni de Staline ni de Léopold II ni de Pol Pot ni de Pinochet ni de Bush, ni d’exterminateurs d’amérindiens ou d’aborigènes australiens, ni de colonisateurs de l’Afrique, ni de dirigeants de multinationales, ni surtout de méphitiques écrivains, toujours tellement plus nombreux que les suaves...

Relevez par ailleurs que les neuf dixièmes de l’humanité vivent sans avoir lu une traître ligne de Shakespeare ou de Tolstoï, ce qui réduit considérablement la portée de votre argument...

Et puis, quel serait votre ébahissement si je vous soutenais que le travail implicite de la plupart des diamants de la pensée fut de rendre l’homme suffisamment conscient de sa misérable condition pour qu’il prenne le parti de renoncer progressivement à se reproduire !

Ecoutez SHAKESPEARE dans Macbeth par exemple :

« La vie n’est qu’une ombre qui passe, une piètre actrice Qui se pavane et se tourmente durant son heure de scène, Et qu’ensuite on n’entend plus. C’est un conte Conté par un idiot, plein de bruit et de fureur, Ne signifiant rien. »

ou encore dans cet édentant passage de son Henri IV :

« O Dieu ! que l’on puisse lire le livre du destin, Et voir la révolution des temps, [...] comment les hasards nous raillent, Et les revirements remplir la coupe du changement De diverses liqueurs ! O, si cela se pouvait voir, Le plus heureux des jeunes gens,
-  Contemplant le cours de sa vie, Quels périls passés, quels ennuis à venir, - Fermerait le livre, s’assiérait dessus et mourrait. »

Vous observez là quelque trémoussement parénétique en faveur de la parturition ? Pas moi.

(...)

Un autre argument revient souvent dans la bouche des irresponsables qui nous engendrent. Il s’agit pour eux de « laisser une trace ». Curieuse impulsion. Faisons tout de suite valoir que d’un point de vue éthologique, cela s’apparente trait pour trait à l’attitude qu’ont beaucoup de mammifères d’abandonner une déjection sur le sol pour marquer leur présence ou leur territoire. Le chien qui urine au lampadaire lui aussi laisse une trace ; cette trace toutefois, au contraire du bébé, bénéficie du privilège de ne pas avoir à endurer les éreintantes contraintes de l’existence...

Sous un angle psychanalytique, on le sait, ce désir de « laisser une trace » s’enracine dans le comportement du bambin qui identifie ses premiers excréments à un cadeau et s’efforce d’en faire le très judicieux présent à sa mère émue...

Rien donc de très évolué ni de très mature dans ce désir de marquer son espace temporel tout en faisant présent à ses contemporains d’une « chose » tombée bas d’un viscère... Il y a définitivement trop de Ça dans ce fantasme identitaire pour qu’il puisse se constituer en argument crédible.

Mais trace pour trace, si vraiment il importe d’en laisser une afin de ne pas démentir notre instinct de mammifères ni trahir notre futile espoir d’immortalité, il me semble qu’une œuvre d’art, de science, de pensée ou de philanthropie, vaut tout de même un peu mieux qu’une catastrophe de chair. Déjection pour déjection, il en est de plus utiles et de plus nobles que d’autres. Car quant à laisser une descendance charnelle, cela réside à portée du premier lombric venu. Rien d’ailleurs de plus amusant que d’observer une vache vêler, ou un porc féconder sa truie.

Ainsi, on n’engendre en réalité du vivant que par incapacité à mieux faire : engendrer du spirituel...

« Laisser une trace ». Très étrange idée. Il y a tellement d’êtres médiocres, et ils désirent donc laisser une trace de leur médiocrité ! Epargnez-vous cette peine, messieurs les insignifiants, nous nous passerons fort bien de votre souvenir.

-  Inaperçus de votre vivant vous espérez être aperçus post-mortem ?

-  Vous voulez perpétuer votre nom ?

-  A quoi bon si votre enfant vous imite et demeure aussi anonyme que vous-même ?

Reconnaissez l’absurde, le burlesque même, de cette volonté de vous reproduire afin de « ne pas tomber dans l’oubli » puisque d’ici quelques rapides générations vos arrière-petits-enfants ne connaîtront même plus ni votre prénom ni la couleur de vos cheveux, quant à la luxuriance de votre personnalité...

Si vous redoutez l’éphémère ainsi que le drame de notre mortalité (dans lesquels cependant vous n’avez aucun scrupule à inscrire les dépositaires dont vous vous enivrez...), gravez plutôt votre anthroponyme sur un affleurement de granit : certains pétroglyphes traversent allègrement les millénaires. Ou encore faites tailler un élégant quatrain de votre cru sur votre pierre tombale, cette dernière participera encore au lisible quand vos pitoyables héritiers auront déjà été grignotés par d’autres vermisseaux.

Source : Editions Le Mort-Qui-Trompe.



Publié le 26 mars 2008  par torpedo


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