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Il reste à suicider le monde
par Gilles Delcuse

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(JPEG) -Quand éprouverai-je, au fond de mon sexe bridé, au creux de mon bas-ventre affamé, le plaisir pénétrant d’assister au renversement du mouvement mortifère qui apparut à mes yeux bouleversés, à travers l’inauguration d’un XX ème siècle conquérant, par la destruction massive de ses habitants ?

Danse macabre qu’illustre le surgissement soudain, d’une violence inouïe, dans cette année lointaine de 1914, de la première terreur démocratiquement institutionnalisée ; terreur sacrifiant la vie de millions d’individus totalement étrangers à la partie de jeu d’échecs en cours que se disputent les propriétaires paranoïaques du monde ; des millions d’individus, réduits à l’état de pion, engagés dans une partie d’échecs à l’issue fatale, qui ne les concerne en rien, pris brutalement en otage, livrés sous une indicible pluie d’effroi ; terreur qu’accompagne un méticuleux travail administratif et cinématographique ; travail qui vient souligner le mensonge cyniquement organisé par ceux dont la vie se mesure en mètre-étalon du capital, dans leur folle ambition d’accélérer l’ascension de leur richesse, en précipitant le temps dans cette si réjouissante activité que constitue, pour eux, la pièce qu’ils jouent dans la mise en scène de ce massacre prémédité, malgré les inévitables secousses qui viennent contrarier la bonne marche de leur sordide calcul, que leur monde ne manque pas de déclencher, par sa fâcheuse propension à provoquer des crises urticantes difficiles à contrôler, dont la plus alarmante, celle qui a vu leurs oreilles siffler instantanément, provenait de l’écho des révoltes au destin funeste qui éclatèrent en Russie, alors que la modernité s’embourbait dans des tranchés criminelles.

Eux-mêmes, ces mauvais joueurs cyniques, victimes imprévues d’un dommage de guerre collatéral, regrettable conséquence, livrés, impuissants, à l’apparition incontrôlée, sur la surface de leur peau décolorée et flasque, de milliers de gouttelettes de sueurs froides trahissant la peur qui suinte de leurs organes, et se retrouver pareil à un rat, acculés à devoir se précipiter, la gueule badigeonnée d’un chapelet de Pater Noster écumant de pitié, vers un abri que recommande l’instinct de survit implacable qui caractérise cette engeance méprisable, afin d’échapper durablement au péril annoncé d’un monde qu’ils ont provoqués dans sa chute.

Comment pourrais-je répondre à cette impossible question des réjouissances de la fin d’un tel monde, sans tomber dans le piège de l’oxymoron ?

La vengeance des millions de victimes accrochées aux parements mordorées des lambris clôturés de ce monde n’a que trop patienté.

Il faut l’oublier.

C’est par l’oubli que le tranchant des armes de l’avenir saura pénétrer sans difficulté le lard de ceux qu’indispose l’écroulement du dispositif des sanctions, dont a besoin le monde de la paranoïa pour se maintenir durablement. L’oubli est de rigueur lorsque la mémoire n’écume plus que des souvenirs impardonnables.

Le plus infranchissable des obstacles : le pardon ; le coup de grâce : la pitié !

Ne pas s’arrêter à ces bornes, même un instant.

Elles ont l’apparence d’un point d’appui trop attendu pour ne pas dissimuler un redoutable appât. L’instant suffit à s’agripper sur l’espoir, et le plier à l’impasse de la durée dont on attendrait, mais en vain, une lueur voluptueuse. Il n’est rien à attendre, sinon d’être emporté par la mélancolie, et observer impuissant notre ligne de fuite engloutir l’horizon dans le peu de vie que l’on espérait voir s’épanouir à l’ombre de désirs charnels aux contours sensuels.

Au bout de mon enfance, m’est apparu l’autre versant d’une vie que l’école a vainement tentée de dérober à ma conscience encore fraîche.

Présenté sous un jour, sinon bienheureux, du moins sans mesquine aspérité, ce versant, que je ne tardais pas à déflorer clandestinement, après m’être invité à l’exposition de ses organes nus, sous l’effet d’une puberté impatiente, s’est livré à mon avide curiosité, à l’angle discret d’où se disputent les secrets les plus vils.

Le désir forçant le passage, fit apparaître le voile d’une vie qui s’alimente de mensonges.

Le mensonge permanent sous toutes ses variantes, le mensonge aux vérités multiples, terrain naturel des conflits de toute nature, depuis la suggestion fallacieuse d’une rupture entre amants, sans cesse reconduite sous la pression de futilités inavouables, jusqu’à l’exclusivité d’informations anecdotiques mises en relief par un spécialiste à l’esprit fade produit pour la circonstance ; une somme de discours au contenu sans importance dont l’importance réside dans leur seule évocation, en passant par l’exposition de toutes les petites compromissions qui reconduisent les excuses coupables, comme autant de justifications au maintien de ce que la prudente raison recommande de fuir, à défaut de ne savoir comment les anéantir, étant trop impalpables pour être autrement précisée, tous ces petits hommes qui renferment un monstre à l’allure quelconque.

Tous ces mensonges m’ont prit à témoin, comme pour m’accorder la minute d’un mérite ; Mais un mérite, ça ne s’accepte pas.

Un mérite, cela me suggère un goût à l’âpreté trop prononcée pour oser seulement porter à mes lèvres, ce calice de cristal suspect.

Le mensonge aux vertus antalgiques, sollicite l’oubli d’un moment autrement compromettant à l’égard d’une morale sans cesse convoquée pour son indiscutable probité ; moment dont l’impact marque une étape décisive de par la réaction qu’il provoque, entre consentement honteux, aménagement épuisant et révolte tragique ; impact violent parce que surprenant, et dont les effets dans l’esprit de victimes à la vie regorgeant d’innocence, trop protégées de leur propre nature sexuelle, retenues sous la chape de plomb d’une insouciante inconscience, demeurent redoutables. Une bête fauve y sommeil, que je crois prudent de ne pas éveiller par l’affolement, au risque de la voir se déchaîner contre ceux qui, comme moi, s’en seraient cru, par un excès d’enthousiasme déplacé, le libérateur symbolique.

L’esclave qui ne se connaît pas comme tel, est plus dangereux que son maître.

Le XX ème siècle est l’époque du début des grandes tueries mondiales, produit de l’idéalisme hypnotique du nouvel humanisme désincarné de l’Amérique, soutenu par des structures portantes idéologiques d’obédiences strictement autoritaires, lesquels rivalisent d’admiration pour les techniques d’anéantissement de toutes les populations non conformes aux critères de sélection retenue pour leurs indispensables performances, afin de les calibrer pour la mise en oeuvre sans faille du programme de ce nouvel humanisme idolâtré, l’eugénisme ; car, le stalinisme, comme le nazisme, comme le capitalisme américain sont des idéalismes humanistes, vantant les mérites de la grandeur que contient l’envie de puissance, par l’application meurtrière du besoin de domination, à l’instar d’un démiurge démoniaque, qu’asservis son impatiente ambition de vouloir s’emparer du monde, qui n’est que le monde de l’orgueil d’un esprit qui s’appuie sur l’orgueil de l’esprit du monde, et qui se manifeste par l’irréductible croyance en un Homme Supérieur, qui n’est pas celui que Nietzsche appelait de ses voeux derrière la parole de Zarathoustra, mais un faux médiocre dont tout l’appétit se résume à l’avènement attendu d’une race aux caractéristiques saisissantes, retenues pour ses potentialités arbitrairement définit comme supérieure à tout ce que l’obséquiosité des médiocres tenaient déjà pour supérieur lorsque l’époque faisait appel à leur misérable service, pour les besoins d’un équilibre au goût factice, et aux effets expéditifs. Solliciter la médiocrité d’une époque semble être la recette la plus efficace pour durer. C’est que le marché aux requins fonctionne sur l’inflation de valeur supposée, qui s’effondre sitôt livrée.

Il ne peut y avoir que des médiocres, pour faire durer un monde si peu fiable.

L’arbitraire élite conceptuelle, recouverte de critères aux références autoritaires, ne cherche pas même à dompter ceux que leur nature les pousse à la révolte. Les sachant dominés par l’absence plus que par l’inquiétude, la revendication plus que par le refus, les querelles domestiques plus que par la colère complice ; envahit des contingences de l’accessoire, ignorant les questions sur ce qui fonde leur existence, cette élite ne saurait en craindre les effets. Ça la renforce dans ses prétentions. Mais, la coquille est vide. Il lui manque l’essentiel, un manque d’audace qui rend fébrile plus que prudent, stérile plus qu’inapte, s’enorgueillissant pour une provocation contrariante en feignant tirer l’alarme de la menace insurrectionnelle. Ceci explique bien des divisions aux relents nauséeux d’apartheid.

Plutôt qu’être divisé en deux forces antagoniques, dont la plus puissante à besoin de la faiblesse de l’autre pour s’épanouir, tandis que l’autre a besoin de la disparition de la première pour s’éveiller, la division s’opère sur le mode du mensonge démocratique, où les forces en présence ne se font pas face, leurs armes ne sont pas d’égale puissance, les manoeuvres ne se correspondent pas d’un camp à l’autre. La partie puissamment armée est à découvert sur son propre terrain, qui se trouve être le seul dont elle possède la maîtrise, pour l’avoir imposé sous la menace ; tandis que l’autre officie clandestinement sur un terrain aux milles caches reliées par un enchevêtrement de dédales aux issues labyrinthiques. L’une exploite les ruses de la pensée dialectique sous forme électorale, soutenues par une discipline incorruptible, appuyée par un armement redoutable et lourd, tandis que l’autre exprime sa révolte par l’armement poétique, abandonnant la pensée dialectique dans les poubelles de l’histoire, pour lui préférer les contours qu’évoque la force sensible, faisant apparaître des reliefs insoupçonnés, imperméables à l’esprit figé dans la glaciation des systèmes d’obéissances, hors d’atteinte du froid calcul caractériel.

La poésie est une arme que la rigidité de l’esprit rend inopérante, de sorte que l’ennemi qui s’en empare, se retrouve à la croisée de son propre chemin.

Il se trouve devant le choix de s’en imprégner, ou la rejeter. Comprendre le projet poétique, ou renforcer ses effroyables convictions militantes à usage militaire. La poésie n’est d’aucun secours pour celui qui voue sa vie à l’action militante. A ce contact, elle se fige et devient stérile. Son sexe s’assèche et se recroqueville. Le militant fait vieillir prématurément la poésie, pour prix de sa haine envers l’imagination.

C’est pourquoi, je reste convaincu que c’est par la poésie, que la possibilité d’abattre le gel de l’esprit, pourra s’engager avec fermeté sur le terrain du non-retour vers la liberté ; non par la mise en oeuvre scrupuleuse d’une technique militante, à l’issue prédictible. Rompre définitivement avec les programmes de libération ; cesser de se référencer à des recettes de cuisine. La vie n’est pas une recette de cuisine. La conquête de la liberté n’est pas une science exacte. Elle est l’expression sensible des désirs. Le projet poétique de la vie n’est pas un programme dont il manque le moyen pour l’appliquer, mais l’éruption de l’imagination.

Aujourd’hui, il nous manque d’aimer la vie. Nous passons notre temps à la rapetisser.

-  Comment, dans ces conditions, espérer vaincre l’esprit de mort qui s’empare de plus en plus efficacement de la totalité de la vie ?

-  Qui sommes nous, finalement, pour croire posséder la science qui nous ouvre les portes de la perception de la vie ?

La vie n’est pas une science, mais une explosion de nature sexuelle.

Avoir recours au désespoir sans retour, dissimulé sous une couche de crème séduisante, à l’organe sexuel affriolant, est devenu l’activité essentielle des couches modernes de la production du monde, qui en convoitent ses vertus divertissantes. La force du travail n’y est pas étrangère.

Il nous reste à tout reprendre. Ce n’est pas une question de temps, mais de maturité.



Publié le 4 avril 2008  par Gilles Delcuse


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Forum de l'article
  • Il reste à suicider le monde
    par Gilles Delcuse
    8 avril 2008, par régis

    "On dit que les révolutions ont un mauvais avenir. Mais on ne cesse de mélanger deux choses, l’avenir des révolutions dans l’histoire et le devenir révolutionnaire des gens. Ce ne sont même pas les mêmes gens dans les deux cas. La seule chance des hommes est dans le devenir révolutionnaire, qui peut seul conjurer la honte, ou répondre à l’intolérable. Et la honte d’être un homme, il arrive aussi que nous l’éprouvions dans des circonstances simplement dérisoires : devant une trop grande vulgarité de penser, devant une émission de variétés, devant le discours d’un ministre, devant les propos de « bon-vivants ». C’est un des motifs les plus puissants de la philosophie, ce qui en fait forcément une philosophie politique. Dans le capitalisme, il n’y a qu’une chose qui soit universelle, c’est le marché. Il n’y a pas d’Etat universel, justement parce qu’il y a un marché universel dont les Etats sont des foyers, des Bourses. Or il n’est pas universalisant, homogénéisant, c’est une fantastique fabrication de richesse et de misère. Les droits de l’homme ne nous feront pas bénir les « joies » du capitalisme libéral auquel ils participent activement. Il n’y a pas d’Etat démocratique qui ne soit compromis jusqu’au cœur dans cette fabrication de la misère humaine."

    (Gilles Deleuze)

    Magnifique continuation de celui-ci que votre texte Gilles...

    • Il reste à suicider le monde
      par Gilles Delcuse
      8 avril 2008, par Delcuse
      Merci pour cette pertinente continuation. Voilà qui devrait inciter à ouvrir les débats.
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