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AB IMO PECTORE

Catégorie on aime
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(JPEG) à anissa

Entendu à la radio l’été qui a précédé la grande concussion, c’est un authentique fait divers et du plus grand intérêt et de plus d’intérêt que les rubriques voyeuristes des journaux, parce que c’est un fait à la fois quotidien dans la vie des hommes et cependant rarement vécu avec une telle intensité dans l’existence d’un seul homme : dans l’intimité sensible d’une chambre une femme se dénudait devant un poète dont le nom n’était pas mentionné. Devant la nudité de cette femme cet homme pleurait.

-  Peut-être la beauté n’était-elle pas seule en cause ?

-  Peut-être se figurait-il que c’était la dernière ?

-  Peut-être qu’un fait qui n’est pas banal et d’autant que c’est un haut fait d’amour, peut-on craint-on qu’il ne soit le dernier ?

-  Plus ironiquement les femmes peut-être ne se dénudent-elles que rarement devant les poètes d’autant qu’ils les ont mis à nus, couchés sur le papier ?

Mais il me semble la seconde question seule m’intéresse ce soir où j’ai vu passer tant de beautés qu’il m’était impossible d’en désirer une seule plus qu’une autre, si bien que le désir ne s’est pas exprimé sous ses formes « exclusives » habituelles, si bien que le désir ne paraît s’être exprimé que dans une moindre mesure : aucune action de part et d’autre ne l’a manifestement explicité et s’il est demeuré implicite il fut aussi fugace, l’une étant bientôt rattrapée par l’autre, qu’il fut ahuri ; il ne se reconnaissait pas démultiplié, éparpillé et cependant qu’il savait que tout s’achève au sol, ce désir craignait qu’on ne finisse par le chercher, jonché dans l’herbe humide, épars, pour en recoller les morceaux, comme cette jeune fille, la nuit tombée, une lampe à la main paraissait chercher dans les décombres et les amas de la fête, parmi les tentes quelque chose qu’elle avait perdu.

Nous la vîmes et nous aurions voulu qu’elle nous trouve ; nous aurions voulu qu’elle LE trouve, le désir.

Cette seconde question est il me semble inadéquate. N’était l’incertitude de ne jamais plus refaire l’amour, ce douloureux doute, cette quasi certitude de Brel (« ah les femmes qu’on aime ne comprendront jamais qu’elles sont à chaque fois notre dernière chance, notre dernier muguet »), je m’étonne de poser la question et d’en arriver à des considérations, celle de l’âge sans doute, dont on ne manquerait pas de soulever l’étrangeté et l’ambiguïté, alors que ces dernières années, plus résolument et plus entièrement, je tâchais de célébrer les noces perpétuelles et renouvelées de la lutte et de la vie. C’est qu’entre-temps la police du vivant ne se sera pas embarrassée de morales, qu’elle aura pris grand soin, sans concertations tant ces choses policières sont communément admises, et de me donner l’âge que j’ai et de me faire passer le goût d’évoquer une nuit des temps sans âges où les hommes sont restés prisonniers d’eux-mêmes, à l’exception de grands hommes et de plus modestes et de plus anonymes dont, au quotidien, je tâchais de corroborer le combat mené contre les « grandes fatalités » et « ce mal qui n’est pas si mystérieux qu’ils le croient et qu’il n’est peut-être même pas incurable pour peu que nous parvenions un jour à l’abolition des classes et de l’Etat » (In girum imus... Guy Debord).

« On peut dire que la mort se montre chaque fois que vous commencez à vous voir comme les autres vous voient ». Pour beaucoup ils ne se privèrent pas de me désigner sous un jour aussi peu ragoûtant que possible, en usant d’attaques si transversales et si peu explicites qu’ils désignaient ce qu’ils suscitaient, la folie car c’est être fou selon eux que de ne pas suivre des chemins qu’ils considèrent comme immuables, où ils se sont pourtant tant perdus, où ils mourront à jamais éloignés de ce qu’ils ont laissé et dont ils n’ont sans doute plus la mémoire. Thoreau préférait ceux qui ne tiennent pas pour indépassable l’horizon qu’on leur a promis, je m’en tiens à la leçon du maître, du moment que subsistent encore des forces pourtant sérieusement malmenées.

Inadéquate la question l’est parce que jamais, peut-être, nous ne devrions nous la poser qu’en des termes qui favorisent le désir, qu’en des termes où l’amour et la mort relèvent tout uniment de la ténuité et des incertitudes de la vie, en sorte que chaque étreinte serait un versant des plaisirs, un sommet d’existence ;

la vie nous mènera-t-elle à n’en plus jamais connaître, véritablement nous ne le savons pas.

Jamais il me semble je n’ai trop durablement perdu de vue la fragilité de la vie humaine, mais la considération et la place de l’étreinte dans ces considérations ne m’est venue que plus tardivement avec une telle force.

Jamais je ne l’ai pourtant occultée, souvent je l’aurai sacralisée à l’excès, mais c’est sa rareté, la rareté de l’étreinte qui a fini par occuper la question d’une autre question, plus décisive et plus immanente.

Du déplorement à l’exhalaison, du chant funeste à l’éparpillement des désirs, de l’une aux autres, c’est le passage du grand regret à son dépassement et encore que je demeure par trop contemplatif ces dernières années où j’étais effectivement occupé à écrire ce « passage », accaparé par une fille pour laquelle j’ai conçu de très difficiles et très périlleuses inquiétudes qui ont nourri l’amour sous une forme nouvelle, avant de concevoir maintenant définitivement, malgré notre attirance mutuelle et parce qu’elle est avec un jeune homme sensible, attachant, que je ne ferai jamais, de ma vie, l’amour avec elle...

Ce qui fut long et terrible à admettre...

C’est là de la mort, du déchant funèbre, que la question s’est posée plus impérieuse et la question posée, l’amour et les amours avaient toujours prééminence sur la conjugalité.

Sans doute fallait-il s’être couché seul tant de fois pour concevoir l’idée de l’ultime étreinte si précipitamment finie et dont le souvenir s’efface.

Sans doute les larmes de ce poète viennent-elles ainsi qu’une femme se dispose à l’amour et s’y apprête sans apprêts ; la nudité est belle ainsi : les contours « sacrés » de la femme épousent les contours « sacrés » de la vie.

A l’heure qu’il est, celle qui viendra est probablement grisée par l’alcool, à cette heure l’ivresse se sera propagée parmi les convives, ses hôtes, et je sais combien du désert de l’Atlas aux immigrés du soleil d’Orient, ici-même, il y a une aptitude commune et sans pareille à être des hôtes incomparables.

Dans sa bouche rosée les saveurs du vin, les épices d’orient et des mots. Y goûter serait un plaisir de gourmet et serait plus que cela si la tête et le corps se mêlent de s’y donner éperdument.

Qu’y-a-t-il de nos histoires passées, dont subsistent d’indélébiles traces, derrière chaque baiser qui ne trahisse ni l’histoire, ni ses passants mais la prolonge, aussi bien que possible, frêles et grands cependant dans le cahotement de la vie, dans l’immensité d’une nuit ténébreuse ou d’une nuit de songes, dans la ferveur caustique qu’on réserve à un monde qui ne saurait mériter mieux. Il peut y faire froid, l’on peut s’y réchauffer.

Se blottir du présent, de son enchantement s’il est vrai que la vie a pour seule raison de vivre.

Son histoire me toucherait. Beaucoup. Je tâcherai de la deviner et de ne pas la deviner comme l’on tache de prêter attention et de respecter le silence de l’autre. Je me doutais et ne me doutais pas. Je supposais et ne supposais pas.

Telle que tu viens à moi...

Les parfums du poulet et du curry, les verres rougis par le vin, tu lèves la coupe au ciel, telle qu’en toi-même, cette coupe et cet index qui désignent la dernière étoile me ressemblent aussi, moi qui ait passé beaucoup de soirs parmi des commensaux à boire des quantités de vins et à honorer les feux qui brûleront encore tant qu’aussi belle est une femme, elle ne l’est jamais autant qu’elle ne paraît pas, mais qu’elle est simplement, dans l’authenticité, l’alliée de la Vie.

(* Cette locution se trouve souvent dans Virgile, pour exprimer l’extrême douleur, qui semble tirer ses larmes, ses gémissements, ses paroles du plus profond du coeur.)



Publié le 13 avril 2008  par Regis Duffour


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