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Un mercredi à l’aube noire ...(chronique de vie-avril 2008-)
par Régis Duffour

Catégorie société
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(JPEG) Avec ses grands yeux d’adolescentes : « Je taillais une pipe à mon mec. Il a lâché son sperme et je n’en aimais pas le goût. Je suis allé le recracher par la fenêtre. Un vieux l’a pris sur la tête. Il incriminait les pigeons... »

En effet de vieilles badernes incriminent encore les pigeons quand il s’agit d’amour et en manquant singulièrement ils vouent aux gémonies les oiseaux de Richepin et leur vol sans esclavage. Si l’on en vient, à seize printemps, à jeter la semence de l’amour par la fenêtre c’est qu’il n’a pas si bon goût et que les rues sont un tel foutoir qu’elles doivent sans contestes recevoir les déjections d’un amour qu’elles corrompent tant et plus.

La Cité en flamme il n’y a pas plus de plages sous ses pavés que de jambes longilignes qui s’appartiennent sur l’asphalte. A la peine ou vivaces, jaculatoires ou retenus, dictés par les annonces publicitaires, les pas pesants du marché s’octroient des munis jupes ; nos regards de convoitises, inutiles, servent encore le marché autant que nous ne les soulèveront pas et qu’elles demeureront l’apanage de leurs séides.

***

Deleuze n’est pas oublié, il est méconnu et s’il ne l’est pas il est occulté. Je ne prétends pas là le bien connaître mais qu’il évoque le devenir révolutionnaire des gens plutôt que la révolution d’autant que ne reculant devant aucun sophisme on la dit libérale ; ou qu’il parle du devenir femme des hommes plutôt que l’imposture actuelle n’impose l’égalité des sexes, ce siècle-ci n’est pas à la nuance, il est à la guerre. Ce n’est pas un moindre paradoxe que de dire de cette égalité, sous cette forme, qu’elle est la guerre. Mais ce n’est pas parce qu’il n’y a pas sur notre territoire de conflits armés qu’il n’y a pas de guerres.

Pas plus de révolutions que de changements ne se sont vraiment opérés chez les gens, à moins que mon regard ne décille trop fréquemment devant les folles manifestations d’un déchaînement enchaîné auquel je ne prête pas plus attention qu’elles ne sont attentives aux battements du sensible et au frémissement des draps. C’est à la dévastation qu’on vouerait ses fripes et ses draps si l’on ne s’avisait, très humainement, qu’il faut bien contenter la bête, et que, finalement, les femmes se sont plutôt virilisées et les hommes, pour la plupart, de devenir femme n’en auront eu que pour les cosmétiques.

La conscience aiderait au dépassement si les conséquences de cette guerre n’avaient pour effet de vous ramener invariablement au sol.

La poésie et la nuance impliquent de se défier des valeurs bourgeoises, c’est pourquoi, malgré les regards torves et les critiques perceptibles, je m’en tiens à entretenir des amitiés avec de jeunes dépossédés qui ne sont pas privés de radicalités, et je puis voler à la barbe du temps, aux douces lèvres rosées d’une adolescente un baiser, s’il advient qu’elle et moi le voulons.

Nous exigerions bien qu’on cesse à tous propos de nous définir parce qu’il viendra un temps où les femmes véritablement désirables n’auront de cesse de s’infinir.

Mais nos exigences ne sont pas de celles qu’on obtient par la force. Elles sont un feu où nous nous consumons comme elles brûleraient d’une passion qui épouse l’incandescence de leurs formes, proprement désirables, et parce qu’elles sont des femmes, et que cela suffit pour exercer sur nous la réelle fascination d’une machine à désirer la survenance miraculeuse d’une existence à la vie. Nous ne sommes pas moins miraculeux que vous autres et nous le sommes devenus bien davantage quand n’ayant pas tenu compte de cette idée, ces Etats se sont posés en ennemis. La directive de la honte d’un côté. De l’autre le sourire de Sabine, toujours bienveillante, lorsqu’elle se trouve en vis en vis d’un nouveau venu. D’un côté l’expulsion et la mort, de l’autre l’accueil et la vie. J’ai fait un choix. D’autres se sont accommodés de l’un et de l’autre. Ce sourire là je ne l’ai pas oublié, comme je n’oublie pas celui de Mounir.

Beaucoup d’agitations autour de l’anniversaire de mai 68 et un silence honteux autour du premier anniversaire de l’expulsion d’un homme.

***

De la cotation des êtres sur le marché des plaisirs, de la fragilité subséquente du désir et de la vie qui, en conséquence, s’enfuie. Du seul recours à la prédation dont usent les inconséquents. De l’insensibilité à l’a-sensibilité qui y prévalent. D’une guerre que livre la bêtise à l’errance à laquelle est condamnée l’intimité sensible.

Ces dernières années j’ai pu plus nettement discerner les conséquences des remous de l’intransigeance et de la tyrannie du prix du désir sur son marché.

L’agressivité de la prédation se manifestait sous des formes plus violentes ou plus sournoises sans jamais qu’aucun des protagonistes, ignorant d’être plus prédateur que souffrant, ne s’en excusa. C’est une discipline à laquelle ils sont rompus. Une discipline de la ruse s’ils n’étaient pas armés pour la force, de la force s’ils n’étaient pas calibrés pour la ruse.

La haine marchande tient nécessairement lieu de sous-bassement idéologique à de tels recours. Sans peine je discerne d’ailleurs une conjonction de réussites si grossières qu’on les mettraient en doute. Réussites corrélées sur le marché des plaisirs et sur le marché du travail où l’on rejoint la force de frappe la mieux armée, le néo-fascisme.

***

S’il faut bien admettre qu’il n’y a pas plus de gratuites que de poétiques solidarités et qu’elles ne se conçoivent qu’à la mesure où nommément chacun y trouve un intérêt senti, chaque profession de foi généreuse attente à cette « grande solidarité » où chacun se trouve autour de la survie tout uniment conforté à respecter la valeur d’échange. Qu’un tel intérêt peut être en soi une parcelle de pouvoir et que la moindre parcelle implique généralement qu’on ne convoite que pour soi, mesquinement, la seule chose qui en ce monde importe à l’impotence du vivant : cette merde qu’est l’argent.

« Vous agitateurs de la vie éternelle,

et de la jeunesse, à peu de frais,

irrémédiablement bon marché,

vous qui de l’absence de qualité faites une vanité. »

Pier Paolo Pasolini

La corruption de tout et de tous vient de ce que l’inutilité même est un pouvoir lorsqu’elle convoite, à son tour, ce par quoi on nous tient tous derrière le haut de forme de la bourgeoisie affairiste maffieuse : chacun tente sa chance le mord et le diplôme aux dents et la chance passe le plus souvent. Il est bientôt trop tard, nous ne sommes plus ni jeunes, ni beaux, si jamais nous avons jamais été et l’un et l’autre ce dont je me prends à douter chaque fois que je frémis à l’évocation de ces années où sortant frais et moulé de la faculté, des coups de pied au cul me poussaient, à mon tour, à suivre la cohorte du marché du travail.

Je sortais ravagé du service militaire.

Admis à l’hôpital afin de m’y faire réformer, un médecin me demandait dans quelle optique j’avais fait des études si poussées. Je venais de me confronter aux mensonges de l’enrégimentement, des amours et de la filière, j’étais bien incapable de formuler des critiques qu’alors, en famille, à l’école, à la télévision on circonscrivait à ce qu’elles servent encore l’enrégimentement. Je n’avais de radicalités capables de me maintenir vivant que par la manifestation sensible et désordonnée des violences qui m’étaient faites. J’étais l’otage de ces violences, réactif simplement, étranger autant qu’ennemi de ce qui me constituait et qu’on s’était chargé de me perdre. D’autres s’en sont accommodés et tout le jeu a toujours consisté à ce que chaque fois ils reproduisent le mécanisme de l’accommodement, tandis que je reproduisais celui du refus.

Dans le contexte agité du fracas des amours et de la société sur ma gueule de vingt ans, incapable, tout à trac, de répondre à ce médecin, il m’a jeté un regard où il semblait que j’incarnais le crime de folie. Il se retournait vers son collègue plus âgé pour chercher approbation de son diagnostic. Ni l’un, ni l’autre n’ont formulé aucune parole.

Aucune qui me défende, aucune qui n’analyse.

C’était une condamnation tacite car on manque assez de courage. Ce ne sont pas des médecins traitants qu’il nous faut mais des médecins traités. Traités à la critique même de l’enseignement qui leur a été prodigué et à la manière dont ils l’ont reçu, sans le plus élémentaire recul sur la façon dont l’élevage des bovins accouche parfois d’une ombre qui mettra des années à mettre en lumière l’imposture de l’élevage.

Aujourd’hui rien n’a changé il semble. Pis le regard s’est fait une voix.

Un très jeune de mes amis refusait de se prêter à un jeu où l’on engageait les salariés d’un centre d’animation à l’obéissance puérile aux canons de la psychologie du travail.

Opération menée par une étudiante en psychologie aussi frivolement convaincue des bienfaits de son enseignement qu’elle avait été engagée à s’instruire de psychologie dans sa faculté sous le mode d’un gavage où il est expressément et implicitement convenu que la moindre critique constitue un handicap pour l’obtention du diplôme. C’est assez dire d’un enseignement qui ne vise que la carotte que le bâton n’est jamais loin et comme sans créations, ni critiques envers le maître, un tel enseignement n’est pas voué à la révolution créatrice mais à la régression du faux. Dans une telle logique le vrai est remplacé par le faux qui à son tour est remplacé par le faux du faux etc...

Ces salariés de l’animation devaient, dans une urne, piocher un bulletin où figurait le nom d’un de leurs collègues. Il faisait alors office d’ange gardien... Ils devaient en cacher l’identité. Gagneraient, ceux qui, en dernier, seraient découverts. Car il faut un gagnant à la psychologie alors que d’évidence cette science a pour vocation d’harmoniser les relations humaines, ce qui suppose assez qu’il n’y ait de prédominance de quiconque. Etrange renversement du postulat d’une science originellement thérapeutique. Et comme il se doit d’y avoir un gagnant c’est de surcroît la rétention de l’expression, de la vérité, et c’est la ruse qui consacreront le gagnant !

Tout ce qu’il faut pour abolir la parole véritable.

Mon jeune ami s’ouvrant de ses critiques est traité d’enfant par celle-là même qui impose un jeu puéril dont le sens est autrement plus perverti.

-  Mais n’est-ce pas l’enfance qu’on accable de perversions au point de la surveiller avec des dispositifs biométriques ?

Quelle sorte d’enfants sont donc ces psychologues du travail qui imposent des jeux puérils à des adultes sinon d’authentiques employés de la perversion de l’emploi.

Comme ces enfants ne sont pas turbulents qui imposent à des adultes une régression à l’enfance !

Et comme le directeur du centre n’est pas philosophe mais tortionnaire ! Il abolira la parole critique par cette ruse, également perverse, adressée à mon jeune ami « qui es-tu toi pour parler ainsi ? ». Qu’il est loin ce temps où Deleuze et Foucault ouvraient à tous, la philosophie, à la faculté de Vincennes. Ce parfait crétin ignore sans doute qu’on conversait librement à l’Agora et que Platon n’est pas moins homme que ce directeur n’est philosophe. L’antiquité et le passé ont décidemment des enseignements vertueux à dispenser à cette arrogante et méchante modernité.

Un autre de ses collègues engagé à l’animation avec un semblable esprit normatif qui évoque bien davantage la caserne que les potentialités créatrices de l’enfance, dit à mon jeune ami d’aller se faire soigner. Rien moins.

Il y a dans l’expression de nos ennemis du moment un sens qui les révèle à eux-mêmes en même temps qu’il révèle de manière si édifiante ce monde qui marche sur la tête car à n’en pas douter dans un temps de falsifications et d’impostures les seuls qui aient la parole sont ceux qui confisquent le vrai et la parole authentique : le dialogue.

Le reste n’est que monologue avec cette précision monomaniaque du spectacle et de son emploi. Une pathologie en somme qui désigne à la folie ceux qui n’en sont pas atteints.



Publié le 13 avril 2009  par Regis Duffour


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