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Le féminisme : Question de femme ou question d’âme ?

Catégorie société
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(JPEG) Article publié dans Le sarkophage n°5 en date du 22 mars 2008.

mardi 6 mai 2008, par Séverine Capeille

Le féminisme... bon sang, qu’est ce que c’est ? Depuis le lancement de Sistoeurs.net il y a cinq ans, on ne cesse de me demander mon opinion à ce sujet. Sous prétexte que je dirige un webzine féminin, je devrais logiquement pouvoir répondre à cette question sans la moindre hésitation, avoir déjà longuement envisagé tous ses aspects. Alors imaginez la déception de mes interlocuteurs quand je leur dis que...

Le féminisme, pour moi, c’est maman. Elle sait remplacer les tapisseries des murs, repeindre les plafonds, monter les meubles en kit de chez Ikéa ou Conforama, changer les pneus de sa voiture, remplacer une chasse d’eau, évacuer les éviers bouchés, accrocher une tringle et coudre des rideaux, faire cuire un couscous ou un pot-au-feu et écrire des courriers aux banquiers, reconnaître au premier coup d’œil les meilleurs rapports qualité-prix des petits magasins et découper les coupons de réductions des grandes surfaces, réciter des articles de lois aux huissiers et...

Il faut généralement un long moment pour tout détailler. Ensuite, je raconte que pendant mon enfance, nous allions voir tatie ou grand-mère. La première était une vieille fille octogénaire qui dirigeait, seule, un vaste magasin de chapeaux. Elle faisait les commandes, les comptes, les étiquettes qu’elle allait poser sur chaque article, en montant sur de vieux escabeaux... Elle astiquait les vitrines, les miroirs et le poêle en faïence qu’elle bourrait de charbon pour qu’il fasse toujours chaud... L’autre, qui portait souvent des tissus bariolés (avec une préférence remarquée pour les imitations léopard), changeait souvent d’amants depuis que son mari l’avait quittée. Elle partait « sur la côte », participait à des dîners...

Et puis, maman aimait parler de l’arrière grand-mère, qui prenait toutes les décisions face à son mari mou et austère.

Le féminisme, je suis tombée dedans, et je ne pouvais rien y faire. Il n’y avait pas d’hommes dans la famille. Une fuite généralisée des pères. Il n’y avait pas de guerre. Pas le temps. Le féminisme, c’était mamie, tatie et maman. Un constat qui donne raison à Denise Bombardier pour qui « le féminisme constitue une idéologie pour femme seule ou sans enfants". Oui, le féminisme, c’était elles, et moi... Fille unique de celle qui a voulu un enfant seule. Moi, quand je rentrais dans mon allée. Quand je comptais les yeux sous les capuches et les bouts rouges des mégots qui émergeaient de l’obscurité, calculant hâtivement le nombre de mecs en train de squatter. Quand je disais « bonsoir », sans avoir l’air de trembler. Moi encore, dans les soirées, constatant avec dépit l’absence notoire de mes congénères sur les scènes hip hop ou reggae. Moi enfin, quand je suis allée à l’hôpital pour avorter.

Rien de bien particulier. Grandir au sein de femmes émancipées qui répètent inlassablement la nécessité d’« être indépendante financièrement » m’a conduit tout droit dans le bureau de l’assistante sociale du CROUS, quémandant une avance sur ma bourse pour payer mon inscription à l’Université.

Je n’ai pas milité. Je suis née trop tard. Après le MLF, après Simone de Beauvoir.

Je ne connais pas ce sentiment d’infériorité qui devrait me faire hurler avec les chiennes. Je n’ai pas de haine. Sauf quand l’assistante sociale du CROUS refuse de m’aider.

Tandis que des féministes acharnées débattaient sur la féminisation des noms, moi j’essayais de me cultiver. Ca peut paraître anodin, mais ça peut tout expliquer. Entendons nous bien. Les éléments autobiographiques de ce texte appuient mon sentiment selon lequel il y a autant de sortes de féminismes qu’il y a de femmes. Moi, je me suis moins sentie victime d’un système patriarcal que d’un monde globalisé. Moins sentie concernée par des crêpages de chignons sur le vocabulaire que par des filières littéraires sinistrées par la course à la rentabilité. Moins proche d’Isabelle Alonso dans son quartier huppé que des femmes seules qui constituent le tiers des bénéficiaires des Restos du Cœur. Moins proche d’un féminisme austère et castrateur que de Cindy Lauper chantant « Girls just want to have fun » dans une tenue déjantée.

Le féminisme, dans son contenu, est anémié.

Un malade dont on ne cesse d’examiner le pouls pour savoir où nous en sommes de l’ensemble des évolutions de la société. Il prend parfois des formes un peu bizarres, produit des excroissances malsaines chez celles qui soutiennent mordicus que les capacités physiques de l’homme et de la femme sont les mêmes. Il devient, par la fièvre délirante de certaines, l’autre versant du machisme. Il engendre des hommes qui devraient s’excuser tous les jours, des enfants utilisés comme moyens de pression sur les pères, des femmes mues par «  une attitude de possessivité vis-à-vis des enfants, qui empêcherait les institutions d’évoluer vers des rapports vraiment égalitaires. » (Denise Bombardier). Il n’est pas beau à voir, quand on le met sous la lumière. Lifté de bas en haut, en passant par le cul béni et la paupière. Hybride, il se déchire le foulard islamique à l’école. Au nom du droit des femmes, certaines souhaitent exclure les élèves et d’autres s’y opposent (L’association Femmes publiques, notamment).

Il finit par se taillader les veines à force de manquer de discours critique sur lui-même.

Mais parlons d’actualité. Une grande campagne de publicité va être organisée pour montrer « l’effort collectif à faire afin de défendre l’égalité dans les entreprises ». Parfait. C’est Laurence Parisot qui annonce la nouvelle à la télé. Un exemple de femme émancipée, PDG de l’IFOP. La femme que je suis accueille d’un bon œil les sanctions prévues concernant les inégalités salariales dans les entreprises à partir de 2009, mais que pense l’employée, écoutant cette Présidente du MEDEF affirmer que le bonheur est dans le travail et que « la précarité fait partie de la vie » ? Laurence Parisot, issue d’une famille de businessman, qui se déplace dans une voiture avec chauffeur en rêvant d’assouplir le code du travail, est une féministe, oui. De celles qui ne se remettent pas en question et préfèrent parler de « problème de misogynie ». De celles qui vous flinguent la poésie : « l’amour, c’est précaire, l’entreprise c’est précaire, c’est fragile aussi ».

-  Les féministes ?

-  Mais de qui parle-t-on exactement ?

-  Quelle femme ne peut se dire « féministe » en regardant la définition du terme : "Mouvement social prônant l’émancipation de la femme face à l’homme" ?

-  Quelle femme, mais aussi quel homme digne de ce nom, pourrait regretter l’époque où il avait le droit de vie ou de mort sur la mère de ses enfants ? Le féminisme, pour une femme de ma génération, c’est évident. Cependant, la définition du dictionnaire est lacunaire. La dynamique libératrice du combat des femmes ne peut trouver son accomplissement que dans la mesure où elle devient une composante de l’émancipation de l’humanité tout entière. Et c’est là que les méthodes diffèrent. Pour la féministe Laurence Parisot, il semble que cette émancipation réside dans le travail et le précaire.

Comment les 1.5 millions de françaises qui vivent seules avec leurs enfants peuvent accueillir cette idée ?

-  Elles qui cumulent les emplois dont les maigres salaires servent, pour l’essentiel, à payer la garde de leurs enfants pendant qu’elles vont travailler ?

-  Comment l’ensemble des femmes, travailleuses précaires de façon largement majoritaire, peuvent-elles accepter ces propos ?

Et pourtant...

Quand une femme qui passait par là est interviewée au sujet de Laurence Parisot, elle déclare son admiration pour la présidente du MEDEF et conclut sur la « solidarité féminine » qui l’anime.

Là, il faudrait qu’on m’explique...

Il y a beaucoup de femmes dans notre gouvernement. Elles ne cessent d’ailleurs de mettre cette particularité en avant.

-  Mais font-elles une politique « féministe » pour autant ?

Prenons Rachida Dati, la femme « symbole » qu’on nous présente comme un exemple de réussite (moi, je n’ai jamais voulu être ministre ou chef d’entreprise, mais bon) et d’intégration. Elle renouvelle ses discours contre les violences faites aux femmes et dans le même temps, elle refait la carte judiciaire en supprimant des tribunaux qui croulent déjà sous les dossiers et mettent des mois pour rendre leurs jugements.

-  Les femmes battues (un décès tous les trois jours en France) devraient-elles se réjouir de voir leurs plaintes reportées aux calendes grecques en raison de tribunaux surchargés ?

-  L’ensemble des femmes devraient-il accepter de voir les avocats et magistrats de ce pays manifester face à une totale absence de concertation avec la Ministre de la Justice ?

Mais c’est à la Ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, dont les idées sont pourtant « jugées féministes ou trop sociales [1] », que revient l’honneur de piétiner le fondement même du mouvement féministe : la conquête de l’enseignement. Valérie Pécresse a oublié qu’il fallait développer et transmettre la connaissance. Sa « loi d’autonomie des Universités », qui se caractérise par un recul du service public face aux intérêts privés, met en danger les filières non rentables d’un point de vue économique. Lettres, Arts, Sociologie, Philosophie, Histoire... n’intéressent pas les entreprises. Et pourtant. Antigone, chez les Grecs anciens, prête à mourir au nom de l’idée qu’elle se faisait de la justice, c’est de la Littérature. Et pourtant. Les « nouvelles Antigone » de 1977, qui réclamaient des nouvelles de leurs proches disparus sous la dictature en tournant sur la place de Mai, à Buenos Aires, c’est de l’Histoire.

Et pourtant...

Valérie Pécresse a oublié que les filières a priori improductives sont essentielles pour une meilleure connaissance d’un monde en profonde mutation.

A moins qu’elle n’y ait trop pensé... L’avant propos de l’ouvrage La mondialisation de l’ignorance permet de douter : « La confiscation de la démocratie, privation de la liberté individuelle, a pris une nouvelle forme à l’ère de la mondialisation économique ; il ne s’agit plus de construire des prisons physiques [...] mais plutôt des prisons intellectuelles soit par un faible niveau d’éducation soit par une éducation très utilitariste qui ne cherche qu’à former de bons techniciens avec très peu de jugement en dehors de leur champ de spécialisation. Après avoir habitué les populations aux sujets insignifiants dans un système de vedettariat, il devient urgent, pour l’idéologie dominante, de venir gruger dans ce qui reste encore de la pratique démocratique. » [2]

-  Féministe, la ministre ?

-  Ignore-t-elle que les femmes mettent au monde les enfants, mais aussi la culture, la parole, la poésie ?

En niant le fait que la transmission des savoirs doit transcender les besoins de l’entreprise, la loi Pécresse attaque les acquis sociaux, mais plus spécifiquement les femmes, pour qui les seules armes tolérées sont les mots. Car ce sont les filières non utilitaires, les Humanités, qui présentent les Antigone Modernes. Celles qui, au péril de leur vie, dénoncent l’apartheid (Nadine Gordimer, romancière sud-africaine, censurée dans son pays), la misère du peuple, la compromission des intellectuels, l’injustice faite aux femmes (Duong Thu Huong, romancière vietnamienne, emprisonnée), les effets pervers de la mondialisation (Arundhati Roy, pacifiste indienne)... Celles qui s’engagent pour la démocratie, comme Aung San Suu Kyi qui ne peut aller chercher son prix Nobel en raison de son emprisonnement.

Les femmes se battent avec leur plume.

Elles jouent un rôle prépondérant dans ce combat pour un monde plus humain.

-  Car, comment peut-on se dire féministe sans être humaniste ?

Je refuse de croire que l’émancipation des femmes trouve son accomplissement dans la possibilité d’empiler des hommes dans un panier [3]. Je crois à la force du langage pour combattre la violence et laisser place à des sentiments empreints d’humanité. Je crois à un féminisme de con-bat, non pas celui qui passerait par une consommation effrénée de mâles mais par un rapprochement avec la gent masculine afin de permettre à ce mouvement de se transmuer en une puissante force humaniste, et de s’élancer à l’assaut de toutes les inégalités. Et pour finir, je crois en celles qui m’ont élevée, pour qui « devenir femme » importe moins que d’être « quelqu’un de bien », ou au moins d’essayer...

source : Sistoeurs.net



Publié le 7 mai 2008  par Séverine Capeille


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