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"Funny games U.S." de Michael Haneke par Fred

Catégorie Cinema
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(JPEG) Le premier plan du dernier film de Michael Haneke, remake exact (plan par plan) de son "Funny games" autrichien de 1997, suit le déplacement rectiligne d’une voiture remorquant un voilier, filmée d’en haut, à la verticale, de telle sorte qu’elle semble n’être qu’un mobile sur un plateau de jeu. A l’intérieur, un couple financièrement aisé (Naomie Watts et Tim Roth) joue avec son fils, à identifier des morceaux de musique classique. Le thème du film sera donc le jeu, ou plutôt les jeux, et leur cortège de manipulations.

La première manipulation, directe, est celle de la victime par son bourreau, mise en évidence par l’histoire même du film. La famille idéale, à peine arrivée dans sa magnifique résidence de vacances, reçoit la visite de deux jeunes hommes raffinés (Michael Pitt et Brady Corbert), amis des voisins, venus demander des œufs. Tels deux anges exterminateurs, ils vont proposer un pari à leurs hôtes : les 3 membres de la famille seront morts avant le lendemain matin, 9 heures. Un véritable jeu du chat et de la souris s’instaure dès lors, qu’il va nous falloir supporter jusqu’au bout tout en en connaissant implicitement l’issue.

La trame dramaturgique, violente et directe, ainsi que la mise en scène glaciale de Haneke, permettent une lecture plus générale du film. Il s’agit là du deuxième niveau de manipulation : le sort réservé à cette famille comme métaphore de la façon dont la violence est traitée et manipulée dans nos sociétés. Violence des rapports humains, où l’autre est déshumanisé, considéré comme un objet pouvant servir des intérêts particuliers et temporaires. Cette violence est supportée et tolérée grâce à un travail de distanciation, essentiellement lexicale, via l’instauration de tout un vocabulaire froid et technique (flexibilité, restructuration, efficience, ...) masquant la réalité des drames humains qui se jouent et qui seraient bien mieux traduits par des mots comme exclusion, exploitation, pauvreté, maladie ou suicide. Violence de la guerre évidemment, qu’on masque cette fois par un autre procédé de distanciation, le mythe des frappes chirurgicales ou celui de la lutte du bien contre le mal (la démocratie contre la dictature) entités mystiques déshumanisées. Quelle différence entre un pays qui se donne un mois pour en agresser un autre, et nos deux bourreaux blondinets qui se donnent 12 heures pour détruire une famille ? Que reste-t-il lorsque cette distanciation disparaît ? Le spectacle de l’anéantissement froid, méthodique et amusé, d’une famille entière (chien compris). Si les actes de violence se passent hors champ, le réalisateur nous impose en revanche leurs effets au cours de longs plans séquence, dont celui, incroyable, consécutif au meurtre de l’enfant, au cours duquel la mère, ligotée, s’évertue à se remettre debout. Le tout avec le son insupportable de la télévision en fond, comme objet par excellence de manipulation. Notons que ce qu’étudie Haneke dans son film n’est que la violence et son traitement. Aucune dimension sociale ou politique, d’où le choix de ne pas différencier bourreaux et victimes du point de vue de leur classe d’appartenance. On est donc très loin, de ce point de vue, d’un film comme "The Great Ecstasy of Robert Carmichael" de Thomas Clay, ayant lui aussi fait polémique à cause de son extrême violence (de la séquence finale notamment). Aucune dimension psychologique non plus, les êtres par qui la violence arrive sont là et ils tuent c’est tout, aucun indice quant à leur motivation n’est proposé.

Le troisième niveau de manipulation, peut-être le plus intéressant du film, est celui intrinsèquement lié au cinéma. Haneke nous rappelle sans cesse, qu’en tant que metteur en scène, il est le seul maître du jeu. Tout ce qu’il va nous présenter durant les 2 heures que dure le film est faux et nous devons en être conscients. Le point culminant de son approche est la scène de la télécommande au cours de laquelle, non satisfait de l’orientation que prend l’histoire (la mère parvient à tuer un des deux agresseurs), Haneke fait "rembobiner" le film à un de ses personnages pour repartir dans la direction choisie initialement. Ce qui nous est montré n’est en aucun cas une présentation objective des faits, mais une manipulation. Dans le même registre, les codes classiques du suspense sont systématiquement brisés après avoir fait semblant de les adopter. La séquence précédant le meurtre de la mère sur le voilier est de ce point de vue exemplaire. Alors que la caméra se concentre sur Naomie Watts essayant de défaire ses liens avec un couteau, dont Haneke nous a expliqué au début du film comment il s’est retrouvé là, le plan suivant nous montre les deux meurtriers qui se divertissent de ce spectacle avant de jeter négligemment le couteau à la mer. Là où un Hitchcock aurait fait durer le suspense par une succession de plans montés en parallèle (autre forme de manipulation), Haneke étouffe dans l’œuf toute possibilité pour le spectateur de se prendre au jeu. En nous ôtant cette possibilité de distraction (ici, focaliser notre attention sur le suspense) il nous force à nous interroger sur la représentation de la violence, froide, gratuite et sans origine.

Au final, "Funny games U.S." n’est peut-être qu’une immense manipulation.

La Bifurcation (http://bifurcation.over-blog.com)



Publié le 1er juin 2008  par La Bifurcation


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