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Autant en emporte la banque...
par Philippe Nadouce

Catégorie société
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(JPEG) Depuis un peu plus d’une décennie, les crises financières de grande ampleur se succèdent à un rythme soutenu (une en moyenne tous les trois ans). Elles laissent derrières elles des économies dévastées, créent des inégalités, des problèmes sociaux insolubles et contribuent à précipiter dans la misère des millions d’innocents. Les conseils d’administration de grandes banques et leurs décideurs continuent cependant leurs activités dans l’impunité. Tout le monde savait qu’ils étaient de mauvais coucheurs mais peu d’entre nous connaissent la vérité sur l’ampleur de leur pouvoir. La crise que nous traversons a montré sans ambiguïté que les effets du lobbying financier sur nos gouvernements et sur leurs institutions de contrôle sont bien plus étendus et pernicieux qu’il ne semblait. Parler de crise endémique serait même beaucoup plus approprié.

Un, deux, trois... Soleil !

Mais puisque les médias, les spécialistes et les propres intéressés semblent réticents à ouvrir cette boîte de Pandore, il ne reste guère que l’homme le plus riche du monde pour en faire sauter le fermoir. Le paradoxe est de taille mais le cynisme semble être la profession de foi de M. Warren Buffet. Pour preuve, cette anecdote qui fait aussi bien les délices de ses fans que de ses détracteurs : un jour, il demanda aux 19 employés qui travaillaient dans ses bureaux combien d’impôts ils payaient. Toute proportion gardée, personne, ni même le réceptionniste, payait moins que lui. « Mes employés payent 33% de leur revenu et moi, sans conseiller, sans planification, sans paradis fiscal, me limitant simplement à ce que dit le Congrès [américain], je paye 17%. Pendant la période Bush, les riches ont payé de moins en moins d’impôts alors que la classe moyenne en a payés de plus en plus »1

L’homme a la réputation de ne pas mâcher ses mots mais quand on possède une fortune personnelle supérieure au PIB du Maroc (soit 60 milliards de $) on peut dire tout haut ce que pas mal de monde pense tout bas. Et il ne se gène pas pour le faire quand il s‘agit des banques et des hommes d’affaires qui siègent dans leurs conseils d’administration.

Pour lui, l’industrie financière est la seule responsable de la crise qui a déstabilisé le monde.

Tout comme le FMI et l’opinion publique internationale, il réclame la mise en place d’une régulation des marchés financiers.

La faillite du crédit, un cas d’école...

Depuis août 2007, les marchés anglo-saxons se sont montrés plutôt avares en explications sur les causes réelles de la crise sans précédent qui a secoué les banques et la finance internationale. Les grands groupes médiatiques et le secteur des affaires les plus enclins à l’autocritique ont évoqué les « subprimes » américaines comme les grandes responsables de la débâcle. Les spécialistes n’ont guère été plus perspicaces : pour la majorité d’entre eux, il s’est agi d’un « réajustement », d’une « autorégulation » des marchés qui, on le sait, ont l’art de compenser sans l’aide de l’état les déséquilibres économiques qu’ils ont eux-mêmes provoqués ou contribué à amorcer. En somme, rien de bien inquiétant.

Dès le mois de septembre 2007, les ténors de la City londonienne et de Wall Street, s’étaient montrés très critiques envers les gouvernements qui avaient « réagi tardivement » à la crise. A Londres, les lobbies financiers et leurs puissants médias, s’affairaient déjà à trouver des coupables en évitant soigneusement toute autocritique. Le tout fraîchement promu M. Brown, son ministre des Finances, M. Alistair Darling, le gouverneur de la banque centrale anglaise, M. Mervyn King et derrière eux, l’ensemble des institutions officielles de contrôle des marchés financiers, furent violemment attaqués et accusés d’incompétence voire d’irresponsabilité. Et le plus prodigieux dans l’affaire fut que les gouvernements et les institutions mis en cause ne nièrent que du bout des lèvres leur responsabilité dans le désastre.

L’affaire était donc réglée ; les coupables pressentis avaient avoué et quand à l’industrie financière, il ne lui restait plus qu’à se dédouaner complètement des causes du problème et de tenir bon sous le déluge qui s’annonçait.

La banque anglaise Northern Rock à court de « cash »... Les signes avant coureur de cet Armagueddon financier s’incarnèrent dans les files d’attentes qui s’allongeaient devant les succursales de la banque Northern Rock partout sur le territoire britannique.

Les scènes de violences et de désespoir des épargnants ruinés rappelaient l’Amérique de l’après « jeudi noir » de 1929.

En ce mois de septembre 2007, la cinquième banque anglaise n’avaient plus de « cash » et la banque centrale n’avait pas l’intention de renflouer ses caisses !

Évitant soigneusement de s’interroger sur la légitimité de « l’opacité » qui entourait les places financières, les molosses des lobbies bancaires, le Financial Times et le Times, aux avants postes, s’en prirent à M. Mervyn King qui, de par son refus d’intervenir dans les affaires d’une banque privée victime de retours d’investissements malheureux, fut rapidement accusé d’avoir provoqué une crise nationale de grande ampleur.

La confiance ébranlée des épargnants britanniques et les nouvelles préoccupantes qui arrivaient chaque semaine des USA contribuèrent à précipiter la décision de la banque centrale anglaise : le 19 septembre 2007, M. Alistair Darling s’engageait à garantir tous les dépôts de l’établissement en quasi-faillite.

Nationalisation des pertes et privatisation des profits...

La confiance rétablie ou presque, tout aurait pu en rester là. Il n’en fut rien. Encouragés par la générosité illimitée du contribuable, les milieux financiers, relayés par la presse et le parti Conservateur, s’opposèrent à la privatisation de la banque fraîchement renflouée par les deniers publics. Il n’était pas question de nationaliser la Northern Rock ! Le gouvernement anglais, accusé par les uns de bolchévisme, pressé de tous côté par les petits épargnants, accusé par tous d’incompétence, envisageait cependant de déclarer officiellement la nationalisation qui, dans les faits, avait été consommée un mois auparavant.

-  Mais que voulait donc ceux qui s’y opposaient ?

Ils désiraient simplement qu’un investisseur privé (une institution financière, de préférence) rachète la banque en faillite. Mais à l’époque, le secteur du crédit menaçait de s’effondrer et l’ensemble des banques, au comble de la panique, refusait de se prêter un centime.

Aucune institution financière ne voulut faire une offre.

La situation était belle et bien bloquée. Le gouvernement semblait paralysé. Les épargnants et les contribuables anglais, regardaient avec la plus grande perplexité une poignée de lobbies décider du sort de l’ensemble de l’économie.

Le 13 octobre 2007, le groupe Virgin, contrôlé par le très controversé M. Richard Branson, fut le premier à faire une offre de rachat. Le consortium promettait d’injecter tout le liquide nécessaire au renflouement de la Northern Rock qui, du coup, serait rebaptisé, « Virgen Money ». Les secteurs les plus conservateurs de la « Old money » anglaise voyaient tout de même d’un très mauvais oeil qu’un « farfelu » à l’humeur imprévisible et sans aucune expérience du « banking », se retrouve à la tête d’une des institutions hypothécaires les plus puissantes du Royaume-Uni. Après plusieurs semaines de négociation, l’offre du milliardaire au grand coeur s’avéra irréalisable. L’état continua donc le renflouement de la banque sous les huées du parti Conservateur et des milieux financiers de tous poils pour qui le ministre des Finances, était un « dead man walking ».

La « Northern Rock », banque d’état

La fin de l’année 2007 apporta son lot de surprises, dans l’ensemble des pays développés, les catastrophes se succédaient, des géants du « banking » annonçaient des pertes records, la panique s’était emparée des places boursières, les banques centrales américaines et européenne injectaient des quantité gigantesques de liquide dans le système constamment au bord de la faillite, le mot récession était sur toutes les lèvres. Aucun responsable n’avait été trouvé hormis quelques boucs émissaires, généralement des décideurs de seconde zone, voir de simples employés, à qui l’on reprochait des fraudes massives. Le 18 février 2008, après des mois de négociations avec les plus improbables investisseurs, M. Alistair Darling annonçait la nationalisation de la Northern Rock ! « Il est important, déclara-t-il, pour les épargnants et les titulaires d’un compte bancaire d’être assurés que leur argent est sain et sauf. Nous aurions pu laisser couler la banque mais les risques encourus par l’ensemble du système financier, par les petits porteurs et le grand public étaient inacceptables »2[2]

Les « fossoyeurs » Brown et Darling lançaient quand même un message optimiste à la City. La nationalisation serait temporaire. La banque retournerait dans le privée dès que la conjoncture le permettrait. A la grande joie des épargnants, on parle d’environ une décennie avant que cela devienne un réalité..

Des incompétents aux parachutes en or

Sous la pression des actionnaires, des contribuables et de l’opinion publique à qui l’on mentait tout en leur tendant la note à payer, l’industrie financière a fini par montrer quelques signes de responsabilité en coupant quelques têtes. Les plus célèbres, Chuck Prince, PDG de Citygroup ou bien Stan O’Neal de Merrill Lynch ou encore Marcel Ospel de UBS, furent remerciés et grassement payés pour leurs « services ». Mais tous ne sont pas passés entre les mailles du filet. En France par exemple, M. Daniel Bouton, ex PDG de la Société Générale, a été mis en examen le 30 juin 2008 par la juge Prévost-Desprez pour blanchiment. Les « risk managers » sont en effet les premiers à perdre leur emploi quand les choses dérapent mais ceux qui bénissent leurs décisions quand tout va bien, c’est-à-dire les conseils d’administration, se contentent de regretter publiquement les « erreurs de fonctionnement » des marchés quand tout va mal. Et quand on leur demande sérieusement des comptes, la plupart déclarent qu’ils ont fait leur travail. Le propre du Conseil d’administration, explique un responsable d’un grand groupe financier3[3], est de juger les performances des « risk managers » qui sont payés pour faire fructifier au maximum les avoirs des banques. Il ajoute qu’il est injuste de demander à des directeurs « externes », qui se réunissent au maximum une fois par mois4[4], d’assumer les erreurs engendrées par des cadres supérieurs extrêmement bien payés dont le rôle est d’identifier les défaillance du système en tandem avec les instituions officielles de contrôle...

Un toilettage de pure forme... Nous l’avons vu, quand les juges ne s’en mêlent pas, les responsables du secteur privé s’en sortent plutôt bien. Car même sans emploi, M.M. Prince, O’Neal, Ospel, etc., ont accumulés de telles fortunes personnelles qu’ils pourraient tout bonnement prendre leur retraite.

Quant aux hautes sphères des institutions publiques de contrôle misent en cause dans la crise des « subprimes », les réprimandes, bien que plus attendues par l’opinion publique, n’en sont pas moins de pure forme. En ce qui concerne le Royaume-Uni et le scandale Northern Rock, la démission des seize directeurs « non executive », c’est-à-dire « secondaires » dans les vraies prises de décisions, de la Cour de la Banque d’Angleterre parle d’elle-même.



Publié le 2 juillet 2008  par Philippe Nadouce


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    par Philippe Nadouce
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