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Douche écossaise ou la loi sur la rétention par Cathy

Catégorie politique
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(JPEG) ... J’étais invitée à un colloque à Sciences Po. C’était la première fois que je mettais mes pieds dans le grand bâtiment de la rue Saint Guillaume. Quand j’y pénétrais j’y imaginais d’entrée de jeu les hommes et femmes politiques qui avaient fait leur classe ici ainsi que quelques journalistes bien connus.

Je me retrouvais dans l’ascenseur pour rejoindre la salle Leroy - Baulieu où devait avoir lieu le débat sur la rétention de sûreté.

Delphine mon avocate fit les présentations dans l’espace exigu qui nous faisait grimper jusqu’au troisième étage.

« Monsieur Blanc président de cour d’assises, monsieur Liger avocat des droits de l’homme Madame Catherine Charles une de mes clientes, Delphine Boesel avocate ».

C’était la première fois que je me retrouvais dans une telle proximité avec un président de cour d’assises que j’avais déjà croisé à l’occasion d’un procès fleuve l’année précédente et dans lequel il menait les débats. J’avais l’habitude des procès d’assises pour y avoir assisté à l’époque où j’animais avec mes amis de l’Envolée, une radio associative contre l’enfermement. Sans le trouver bienveillant, je ne l’avais pas trouvé mauvais, contrairement à beaucoup d’autres présidents.

Puis, nous arrivâmes à la salle en question où nous trouvâmes une place près une des larges fenêtres donnant sur une très grande terrasse.

C’était un très bel espace.

Monsieur Blanc et les premiers intervenants s’installèrent sur l’estrade et ce dernier expliqua le pourquoi de ce débat autour de la peine de rétention de sûreté.

Il présenta la totalité des intervenants puis donna à chacun d’entre eux, vingt minutes de temps de parole pour présenter ses arguments.

Il y avait là, des experts psychiatres auprès des tribunaux, un professeur de droit qui enseignait à l’Enap l’école des surveillants de prison entre autres, une juge d’application des peines, des membres du Genepi, co- organisateur du colloque, un avocat conférencier et l’avocat des droits de l’homme que j’avais rencontré dans l’ascenseur et plusieurs autres avocats dans la salle et des étudiants en droit.

Chacun son tour, prit la parole pour débattre et argumenter du séisme juridique que présentait la loi sur la rétention de sûreté.

Chacun avança ses arguments et j’écoutais avec attention tout en essayant de prendre des notes avec lesquelles j’avais le plus grand mal. Je ne savais pas synthétiser sur le papier ce qui se disait sur l’estrade, je n’avais pas passé assez de temps sur les bancs de la fac. Je n’y étais d’ailleurs jamais allée et j’avais quitté l’école en cinquième, mais au delà des notes avec lesquelles j’avais un peu de mal, je m’en sortais plutôt bien.

La peine de rétention de sûreté s’appliquait aux condamnations supérieures à 15 ans de prison pour des infractions bien précises. Meurtre, assassinat, viol, séquestration, torture ou acte de barbarie si j’avais bien tout compris.

L’alibi de la peine fluctuait d’année en année même si ça et là quelques bonnes âmes tentaient de résister.

La dangerosité avait balayé la culpabilité, on n’enfermait plus simplement les hommes pour ce qu’ils avaient fait, mais pour ce qu’ils étaient supposé faire.

Le vieil adage selon lequel l’intention faisait le larron revenait à la mode. Cela ouvrait une porte supplémentaire à de nombreuses dérives et à de non moins nombreux excès.

C’était dans cette perspective probabiliste où l’intention primait sur le fait, que des experts en pifométrie argumentaient et validaient à tour de bras, l’arbitraire des nouvelles règles sécuritaires.

Ils évaluaient la dangerosité au mètre victimaire, et étaient soutenus en cela par toutes les associations de victimes, prestataires de service de la sécurité pour condamner à vie, les dissidences faites à la norme, en occultant de leurs rapports la mécanique sociale.

Les malades mentaux eux, n’étaient que les bouc émissaires de la sur pénalisation du système, tandis qu’à l’assemblée nationale les législateurs planchaient pour dénicher un statut juridique à la rétention de sûreté.

C’était la peine après la peine comme au temps de la relégation et, plus nous avancions sur la route du progrès, plus nous faisions marche arrière sur celle de la démocratie et des droits humains fondamentaux. Une société qui admettait des décisions juridiques tricotées d’arbitraire faisait preuve d’une incroyable régression dans la valeur qu’elle accordait à la liberté. Quant à la réinsertion, avec cette rupture démocratique, elle était définitivement morte et enterrée.

Ainsi l’hydre carcéralo judiciaire pouvait continuer d’avaler les hommes et des familles entières planquée derrière le paravent du droit, tandis que nous imaginions englués dans nos concepts roses et sucrés, que ce dernier pouvait nous protéger de toute dérive démocratique.

Ce que je retenais en écoutant les psychiatres experts c’était qu’une expertise d’après leurs dires et d’après moi aussi, n’était que le simple cliché, l’instantané d’un moment donné, une photographie et rien d’autre.

En aucun cas, elle ne pouvait être définitive.

C’est pourquoi dans le cadre de la rétention de sûreté, chaque année l’un d’entre eux devrait statuer sur la dangerosité des hommes dont elle aurait la charge et là, comme l’avait souligné l’un des psychiatres intervenant ; « quel est l’expert qui prendrait la responsabilité de relâcher un homme détenu en endossant le risque d’une possible récidive ? Aucun ! Au contraire, cela créera une forme de surenchère ».

Tout était dit dans cette simple phrase qui me glaça les os.

Très peu prendrait cette responsabilité et surtout pas les diplômés « Es pifométrie » inféodés au système.

Il était clair avec la rétention de sûreté, sauf exception, qu’avec ce type d’expert aucun prisonnier ne sortirait de prison vivant.

Cela me ramena évidemment à l’expertise que Cyril venait de subir quelques jours plus tôt dans le cadre de sa libération conditionnelle. Elle avait été demandée pour l’occasion mais elle n’était en fait qu’une excroissance invisible des mesures mises en place avant l’heure, dans le cadre de la rétention de sûreté, alors que lui avait été condamné à 10 ans.

Je n’avais plus aucune illusion sur la volonté de l’Ap à vouloir réinsérer les hommes dont elle avait la charge mais, néanmoins, je ne pouvais m’empêcher d’espérer.

J’attendais comme une femme de marin attendait les bateaux dans un port, la libération conditionnelle de Cyril mon fils qui en était à sa 7ème année de prison sur les 10 auxquels l’avait condamné la cour d’assises de Créteil en 2007 après 6 ans de détention préventive.

Ca faisait quatre jours complets que je ne dormais pas, dont deux passés à saigner du nez sous les effets du stress.

Les heures détricotaient mes nerfs qui s’effrangeait sous l’usure de l’attente. Le stress, la densité de l’espoir, la chronicité de mon optimisme m’interdisaient toute autre pensée.

J’étais là, idiote et désarticulée à côté de mon téléphone qui, je le savais, ne sonnerait pas avant la fin de matinée. Il était 7h30 en ce 8 juillet 08 qui démarrait gris comme un jour de prison.

Je l’imaginais du côté de sa solitude entrain d’attendre aussi. Je le dessinais dans ses pensées, dans une posture puis dans une autre quelques instants après, je l’effaçais et le redessinais à nouveau encore et toujours. Debout, assis, au sport, entrain de parler, faisant les cent pas, fébrile et contracté par l’impatience de la réponse. Il avait beau me répéter depuis des jours : « maman je ne me fais aucune d’illusion quant à la réponse de la juge d’application des peines et je voudrais que tu en fasse autant. Ca ne sert à rien d’espérer à part te faire du mal ».

Je savais qu’il attendait comme moi la réponse.

Sa femme, sa fille et toute notre famille était tendue et crispée dans l’attente. En prison on attendait toujours et tout le temps, peu importait de quel côté du mur on se trouvât.

Sept ans de prison sur les dix auxquels ils avait été condamné dont cinq à l’isolement total avaient laissé des traces indélébiles chez nous les proches, même si elles ne se voyaient pas de prime abord. Elles étaient là, tapies sournoises et trompeuses guettant l’occasion de se manifester. Quant à lui, il allait lui falloir bosser sur lui encore et toujours pour évacuer la haine, la violence et la rage durant des années contenues. Il allait lui falloir les transcender, les transformer en carburant de vie, en énergie renouvelable.

Je savais qu’il en était capable. Il s’était battu toutes ces dernières années pour conquérir des bouts de droit, des miettes de liberté et au delà de tout :

sa dignité.

Les débuts avaient été rudes, il refusait le combat sur le terrain pénal, c’était un réactif comme moi et au départ il se laissait noyer par l’émotion. Dans des moments trop durs, trop denses, trop forts elle le submergeait jusqu’à le pousser aux limites de l’ultime frontière, celle du passage à l’acte violent et irréversible qui l’aurait conduit tout au bout de la nuit carcérale. Mais l’instinct de survie, l’amour des siens étaient si forts et si ancrés en lui, qu’il ne l’avait jamais franchie. Pourtant, un jour une douzaine de matons cagoulés lui avaient sauté dessus pour le fouiller. Ils l’avaient frappé, maintenu au sol sous le nombre, lui avaient écarté les fesses, et alors qu’il se défendait il lui avait cassé les côtes et un orteil. Tout ça l’avait traumatisé. Pas au sens où il était devenu un légume dont l’état végétatif l’aurait empêché de grandir non. Mais pas non plus, une entité vengeresse dont réactivité immédiate n’aurait eu d’autre effet que la stérilité de son action.

Même si je n’y croyais pas plus que lui, je l’avais entraîné sur le sentier du droit, parce que c’était le seul moyen de laisser trace de toutes ces exactions.

Que de chemin il avait parcouru depuis 2001 début de son incarcération. Il avait accompli un titanesque travail sur lui, dont les experts avaient parlé à son procès d’assises l’année dernière. L’une d’entre eux avait même précisé que durant ses études de psycho on lui avait appris que le travail sur soi ne se faisait jamais avec la mère, mais que force était de constater que dans le cas présent, il ne s’était fait qu’avec moi. Dans tous les cas, sa rédemption et sa réinsertion il ne les devait pas à l’administration pénitentiaire loin s’en faut, mais à nous sa famille qui ne l’avions pas lâché d’un iota durant ces sept années d’enfermement .

Nous avions construit un pont-levis entre la mort et la vie, le dehors et le dedans, entre liberté et quartier d’isolement, au sein de cet univers féodal et déshumanisant.

Personne n’y prenait garde, personne ne me soutenait vraiment, sauf mon avocate bien sur, avec laquelle nous réfléchissions à une possible riposte contre cette injustice qui renfermait dans sa pratique toute la mécanique insidieuse et perverse du système et son implacable logique totalitaire.

Plus j’y pensais et plus se dessinait clairement les contours de la monstruosité pénale et juridique. Alors que nous venions d’apprendre que l’administration pénitentiaire et la juge d’application des peines avaient accepté de libérer Cyril et que nous fêtions l’événement, un autre coup de fil de mon avocate, m’apprit que le parquet de Beauvais faisait appel de la décision. Merci monsieur A... expert psycho en intentions et probabilités.

C’était une preuve de plus de l’acharnement que subissait Cyril et qui l’avait conduit devant la Cour Européenne des Droits de l’Homme, ce qu’on lui faisait payer très cher.

A... l’expert au cours de l’entretien avait été horrible, il voulait que Cyril lui dise qu’il détestait son frère et qu’il trouvait qu’il se réjouissait qu’il restât en prison. Cyril avait eu beau argumenter sur le fait qu’il aimait son frère mais que ses priorités avaient changé, qu’il avait Sara sa fille de cinq ans à construire, une femme une famille et un travail intéressant. Mais, le psycho de pacotille n’avait rien voulu savoir il avait mené son affaire tambour battant en 45 minutes chrono. La vie d’une famille entière dépendait de l’expertise instantanée d’un charlatan qui décidait en moins d’une heure de son sort.

Lors du colloque à sciences po, un des experts intervenant, psychiatre auprès des tribunaux avait expliqué à mon avocate, qu’A... le psycho était connu de beaucoup, il était le type même de ceux qu’il dénonçait dans le cadre de la rétention de sûreté :

un incompétent connu pour valider l’enfermement.

Alors que d’autres experts lors de son procès l’année dernière, avaient unanimement déclaré Cyril réinsérable, mature et près pour la liberté et qu’un d’entre eux s’engageait à le suivre dés sa sortie à l’extérieur, cet escroc es pifomètre, mauvais plombier de l’âme venait une fois de plus de tout gâcher.

Ma belle fille, ma petite fille et moi étions anéanties par la nouvelle et fatiguées par les incessants revirements et autres douches écossaises que nous infligeait la pénitentiaire et le parquet. La peine que Cyril subissait était une peine collective que nous purgions en famille comme beaucoup d’autres.

Ca paraissait incroyable, mais de l’expertise intentionnaliste dans le cadre de la rétention de sûreté, à l’expertise pour une libération conditionnelle sur une peine inférieure à 15 ans la pratique était la même et le résultat à l’identique.

Cyril ne sortait pas et ça, je ne l’acceptais pas, au regard de tout ce qu’il avait vécu et qui avait vu condamner l’administration pénitentiaire pour les cinq années isolement intensif et abusif qu’il avait subi .

J’étais décidé de continuer à me battre c’était aussi simple que cela et demain, j’allais à la préfecture déclarer l’association que j’avais décidé de monter, pour tous les proches et familles de personnes détenues. Cette fois, j’attendais un vrai soutien.

A suivre....

Catherine



Publié le 6 août 2008  par catherine


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