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La mémoire longue
de Didier Daeninckx

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La Mémoire longue Textes et images 1986-2008

Collection VOIX PUBLIQUES dirigée par Jean-Paul Liégeois

Le cherche-Midi éditeur

(JPEG)

Voici le grenier de la mémoire de Didier Daeninckx : plus de vingt ans d’enquêtes, de reportages, de carnets de voyage, de souvenirs personnels, d’histoires vécues, de récits historiques, de témoignages, de portraits, de notes de lecture, de chroniques, de textes polémiques. L’auteur y a aussi déposé quelques nouvelles courtes dans lesquelles la réalité dépasse la fiction.

On y trouve tout ce dont il a fait miel pour nourrir ses romans et ses nouvelles : ses racines familiales et sociales ; ses attaches banlieusardes et politiques ; ses choix littéraires et artistiques ; ses recherches et ses trouvailles historiques ; ses pérégrinations et ses rencontres ; ses convictions et ses révoltes ; ses coups de coeur et ses coups de gueule.

Pour Daeninckx, le passé « est une composante essentielle de notre présent ». L’amnésie, personnelle ou collective, désinvolte ou délibérée, conduit toujours à des désastres, à l’éternel retour du pire.

Une question hante chaque page de La Mémoire longue : à qui profite l’oubli ?

L’auteur

Didier DAENINCKX

Écrivain né à Saint-Denis en 1949, Didier Daeninckx vit à Aubervilliers. Il a d’abord été imprimeur, animateur culturel et journaliste. Il a fait irruption dans les librairies en 1984 avec Meurtres pour mémoire, un roman noir qui plonge dans les pages les plus sombres de notre histoire récente. Depuis, il a signé une quarantaine de romans et de recueils de nouvelles, notamment Le Der des ders, La mort n’oublie personne, Zapping, Cannibale, et, plus récemment, Raconteur d’histoires et Camarades de classe. Il a aussi écrit des ouvrages en collaboration avec Willy Ronis, Tardi, Mako et Tignous.

Extrait Les lieux du crime p 391

On sait que les nazis ont mis autant de méticulosité à exterminer un peuple, le peuple juif, qu’à effacer les traces du génocide : invention d’un langage masquant la réalité, destruction des chambres à gaz, broyage des os des défunts, dispersion des cendres, remodelage du paysage. La négation du crime était au coeur même du processus, et le secret dont était entouré la « solution finale » constituait ainsi une des conditions de son accomplissement. Les négationnistes d’aujourd’hui ne font que prolonger ce dispositif : nier pour mieux accomplir.

Ils ont compris que le meurtre racial de masse rejette le national-socialisme en dehors des frontières humaines, et que son refoulement de la conscience est le chemin obligé pour la réhabilitation du nazisme. David Irving a été l’un des artisans acharnés de cette entreprise de falsification : ses trente livres sur la Seconde Guerre mondiale, dont Hitler’s War (1977), lui ont valu le soutien d’une multitude de groupements fascistes à travers le monde. Une activité éditoriale que pourrait résumer une de ses plus fracassantes déclaration en 1991, au Canada : « Davantage de femmes sont mortes à l’arrière de la voiture d’Edward Kennedy à Chappaquiddick qu’à l’intérieur d’une chambre à gaz à Auschwitz. » Manière de dire que personne n’a été victime des chambres à gaz, donc qu’elles n’ont pas existé.

Dénoncé comme négationniste dans le livre Denying Holocaust (1995), David Irving a aussitôt brandi le drapeau de la liberté d’expression, réclamant la condamnation de l’auteur de l’ouvrage, l’historienne Deborah Lipstad. Mal lui en a pris. Une étude approfondie des écrits d’Irving a mis à jour tous ses mensonges, ses falsifications,.

Le procès qu’il a voulu s’est retourné contre lui, en avril 2000, avec à la clé 4 millions d’euros à débourser !

En France, les négationnistes ont également privilégié le terrain de la reconnaissance universitaire, s’infiltrant dans certaines facultés comme Lyon, Nantes, Saint-Denis ou Toulouse, gangrenant certains laboratoires du CNRS (Centre national de la recherche scientifique). Plusieurs de leurs militants ont même réussi à décrocher des diplômes prestigieux sur la base de travaux d’inspirations nazie avant que les jurys ne soient désavoués. Depuis 1990, les associations ont pu s’appuyer sur une loi, la loi Gayssot, condamnant les propos visant à nier la réalité de l’extermination raciale. Le principe sur lequel s’adosse cette loi est simple ; le négationnisme ne constitue pas l’expression d’une opinion, mais c’est une violence, une attaque intolérable ciblée sur les victimes, les survivants, sur une communauté. Ce dispositif considère également que le négationnisme est une des formes modernes de l’antisémitisme, qu’il doit être réprimé comme un abus raciste de la liberté d’expression. Dès sa promulgation, en 1990, cette loi a été combattue par l’extrême droite. Le Front national y a immédiatement vu un obstacle à sa réhabilitation de la période de la Collaboration, à son désir de revanche sur l’Histoire. L’avenir lui à donné raison : Jean-Marie Le Pen est à ce jour la personne la plus condamnée , en vertu de la loi Gayssot, pour ses multiples attentats verbaux.

Quinze ans plus tard, il est pour le moins paradoxal de voir des historiens de renoms pétitionner pour demander l’abolition de la loi Gayssot et des lois de même nature concernant le génocide des Arméniens, l’esclavage. Ils le font, il faut le préciser, non pas au nom de la liberté d’expression revendiquée de manière perverse par les négateurs, mais par refus de voir s’instaurer une « histoire officielle » qui bornerait la recherche scientifique. On peut pourtant constater qu’il n’y a jamais eu autant de publications, de colloques, de films, de débats sur ces questions, et qu’aucun chercheur ne s’est vu opposer la moindre limite.

Seuls les faussaires ont été frappés.

Les historiens remplissent leur mission qui consiste à dire ce qui a été, le préciser inlassablement, cela dans la plu grande indépendance. La loi est d’une autre nature : elle prend en compte leurs travaux pour fixer les frontières de l’admissible dans une société humaine, elle réprime les atteintes à la dignité. Dans un mouvement d’universalité : le génocide des Juifs ne concerne pas que les Juifs, le génocide des Arméniens ne concerne pas que les Arméniens, le crime contre l’humanité que représente l’esclavage ne concerne pas que les Noirs. La loi me permet de dire que rien de ce qui est humain de m’est étranger. Il y a près de deux cent cinquante ans, le débat faisait déjà rage. Dans son Dictionnaire philosophique portatif, Voltaire écrivait, s’agissant des Juifs ; « Vous ne trouverez en eux qu’un peuple ignorant et barbare, qui joint la plus indigne avarice à la plus détestable superstition et la plus horrible haine pour tous les peuples, qui les tolèrent et les enrichissent. » Il ajoutait : « Il ne faut pourtant pas les brûler. » Il lui fut répondu depuis Bordeaux par un écrit anonyme intitulé Lettres de quelques Juifs portugais, allemands et polonais à monsieur de Voltaire. On y lit ceci : « Ce n’est pas tout que de ne pas brûler les gens : on les brûle avec la plume et ce feu est d’autant plus cruel que son effet passe aux générations futures. » Ce feu générationnel est en effet passé de main en main, jusqu’à enflammer Auschwitz. Si des lois tentent de l’éteindre en Allemagne, en Autriche, en Belgique, en France, c’est tout simplement que nous vivons sur les lieux du crime.

Source : Le cherche-midi



Publié le 14 septembre 2008  par torpedo


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