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Du roman comptant pour rien, ou le roman contemporain jetable ?
par Philippe Cesse

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(JPEG) L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE VIII

Le roman contemporain se porte et comporte mal, la corruption du meilleur ayant engendré le pire : sauf exceptions, un contenu superficiel sans originalité, un support sans plus de valeur, et un système de relais médiatico-commerciaux étrangers à la qualité littéraire. Explications.

I • Des Rentrées littéraires !

Le phénomène de rentrée littéraire a quelque chose de scolaire, un rituel très attendu des uns et agaçant les autres, mais qui peu chaud la vaste majorité de la population. Programmée à chaque automne, elle est relayée par deux fournées ultérieures de moindre ampleur, l’une en hiver, l’autre au printemps, sans oublier les incontournables de l’été plutôt destinés à une lecture à la plage ou dans le train. Lesdites rentrées littéraires sont un phénomène franco-français, une exception culturelle à ajouter à toutes les autres : les autres pays ne connaissent guère de telles saisons médiatico-éditoriales et lissent leur production au long de l’année, avec certes des fournées autour de dates plus porteuses comme Noël.

Le phénomène est plus précisément, parisien, la capitale concentrant l’essentiel des industries littéraire, médiatique et commerciale. Comme à bien d’autres égards, Paris est un état dans l’Etat, disposant d’un pouvoir de frappe éditoriale sans commune mesure, et sans contrepoids, qui explique la corruption intellectuelle dont elle est l’objet et qu’elle ne cesse de renforcer. Il s’agit d’un détournement involontaire ou non des diverses instances et procédures qui assuraient jadis la qualité de l’édition. En soi, être capitale mondiale du livre devrait être un éloge, l’illustration même d’une excellence régionale ayant porté l’édition au rang d’art. Or l’édition parisienne s’est abaissée au rang de happenings répétitifs, surtout en littérature, mais pas seulement : l’édition en sciences sociales est en chute libre, essentiellement pour une question de lectorat évanescent et de rentabilité aléatoire.

En fait, la rentrée littéraire doit beaucoup à la flopée de prix littéraires censés récompenser les meilleurs par une sorte de médaille symbolique. Le chèque de 10€ du Prix Goncourt n’est ainsi pratiquement jamais encaissé, car a plus de valeur bien encadré et bien en vue sur quelque mur. Les grands éditeurs traditionnels que sont Gallimard, Grasset et Le Seuil ( ou Galligrasseuil pour les intimes ), auxquels il faut désormais adjoindre Albin Michel et Actes Sud, programment leur calendrier pour les soi disant rentrées littéraires, aux seules fins de placer un maximum de titres sur les diverses listes de nominations aux divers Prix. Et cela, avec plusieurs titres sur chaque liste en général, et même quelques mêmes titres sur plusieurs listes, soit une centaine de romans sélectionnés à peine... Avec plus de 600 romans à chaque automne, il y a là un net biais de recueil :

-  que fait-on de tous les autres romans ?
-  Et de toutes les auters formes de littérature ?
-  Poésie ?
-  Théâtre ?
-  Pensées ?

II • Ces Consécrations sans prix

L’évidence est criante : Galligrasseuil truste presque tous les prix, et notez-le, avant même que les livres aient paru ou aient été lus ! L’honnêteté intellectuelle aurait pu penser qu’on lisait d’abord un titre avant même d’oser le proposer comme candidat éventuel : après tout, on joue autant sa crédibilité de membre de jury que la réputation de la littérature francophone. Mais il semble bien que les jurys brûlent les étapes, n’explorent guère et piochent sur la programmation aimablement fournie par les trois ‘mousquetons’ qui ont si bien su sécuriser les maillons du système. En outre, nombre de jurys comptent d’anciens lauréats et force collègues de l’édition, qui observent religieusement le formatage institutionnel ainsi que les renvois d’ascenseurs : tel lauréat un jour membre du jury qui l’avait annobli devra un jour remercier son bienfaiteur en votant pour son poulain. Voilà pourquoi les autres éditeurs, c’est-à-dire tous ceux non-mentionnés ci-dessus et publiant de la littérature s’en plaignent amèrement ; les plus sages haussent singulièrement les épaules devant pareille esbroufe.

Pour un aperçu ironique de quelques-unes des grosses ficelles, lire notre article Comment gagner un prix littéraire en 40 leçons.
-  Car que se passe-t-il derrière les rideaux ?

1. La chaîne de l’édition française est si bien verrouillée de l’intérieur que les autres éditeurs, qui assurent l’essentiel du défrichage littéraire, savent pertinemment que jamais ils n’obtiendront de prix ! Les bons auteurs qu’ils dénichent ou ont le courage de traduire sont non seulement peu loués et consacrés moins encore, mais ils leur sont vite ravis par les grandes maisons qui ainsi font main basse sur les fruits d’une tâche éditoriale qu’elles rechignent à mener, et qu’elles n’assurent plus qu’en de trop rares exceptions. Voilà deux bonnes raisons pour lesquelles les grandes maisons sont plus égales que les autres, et pourquoi les prix ne consacrent jamais le génie extérieur. Et quand cela arrive, c’est pour des raisons de stratégie ou d’inorganisation : on murmure ainsi que le seul Prix Goncourt jamais obtenu par Actes Sud, l’outsider de l’édition et le seul encore à être sis hors de la capitale, fut dû à une mésentente entre les membres du prestigieux jury !

2. En fait, il n’y a ( presque ? ) plus d’éditeurs dans ces grandes maisons d’édition, mais plus des financiers qui veillent à la rentabilité en développant un vaste attirail d’outils médiatiques : coups éditoriaux, publicité à outrance, présence à la télévision ( toujours les mêmes ) et à la radio, placement en tête de gondole partout en France et Navarre. Le système de l’office tient les libraires par la gorge, et même plus bas : le grand éditeur les oblige à recevoir toute sa production s’ils veulent aussi avoir les titres phares. Du coup, nombre de libraires perdent un temps considérable à déballer et remballer les titres mièvres, pour les renvoyer à qui de droit, lequel les envoie soit au pilon soit dans le circuit des soldeurs. Mais ils ne sont pas remboursés, leur compte est ainsi crédité d’un avoir, une sorte de crédit revolving qui maintient les libraires dans la dépendance et les lots de livres sans intérêt.

Car plutôt qu’axer sa production sur la qualité et l’originalité, l’éditeur moderne publie tant qu’il peut pour envahir le marché et y maintenir son taux de pénétration. Il ne s’agit plus d’enrichir le patrimoine littéraire du pays ni de défendre celui qu’on importe d’ailleurs, mais de maintenir ses parts de marché, et si possible de les accroître, tout en s’assurant des marges confortables. Le battage médiatique détourne l’attention des autres candidats potentiels, en assénant les oreilles autant que l’esprit avec des auteurs généralement de faible envergure littéraire, lesquels là encore lissent les thèmes sur le roman autobiographique, les sujets racoleurs : sorte de cercle vertueux vers le bas... Les tours et murs entiers chez des libraires, devenus plus des concessionnaires de best sellers que de véritables relais et agitateurs de culture, écartent les productions plus modestes en termes de tirage. De là cet aphorisme qu’on colporte volontiers : « laissons les petits auteurs aux grands éditeurs »...

3. Justement, si les auteurs cotés appartiennent à une écurie, et tous les grands éditeurs en ont, les premiers se sentent, quand ils ne sont pas obligés par contrat, d’assurer une ponte au moins tous les deux ans ! Les meilleurs et souvent les plus mignons sont chouchoutés, et deviennent des poulains ; nombre de pouliches sont ainsi réglées annuellement : à vérifier, mais Amélie Nothomb, qui sort son opuscule annuel en septembre tel un métronome, serait tellement chère en avances et droits d’auteur que son éditeur Albin Michel ne peut rentabiliser sa mise qu’avec les droits étrangers !

Or n’a pas le feu sacré qui veut, et moins encore n’est génie qui veut : on sent bien à la longue ceux qui en rajoutent et réexploitent les mêmes ficelles. La plupart n’ont qu’un message à donner et ne devraient être que l’auteur d’un seul bon livre, ce qu’ils devraient rester, quelles que soient les pressions du milieu et de l’éditeur en cas de premier succès.

Après tout, chacun doit être sa propre conscience.

A y songer, c’est à se demander comment tant d’écrivaillons ne se sentent pas rougir avec l’envie de purger leur ego à 200 mètres sous terre. Car l’expérience montre que, tel Maxence Fermine, que le reste de leur ‘œuvre’ n’est que redites ou délayages. En principe, les véritables écrivains, eux, écrivent au gré de l’inspiration, en temps et en heure ( quoique plus souvent avec retard quand flemmardise ou cafard les gagne ), sans considération de timing autre que la nécessaire rentrée financière pour survivre.

4. Ce manque de caractère et d’originalité a l’effet pervers d’abaisser la qualité sur plusieurs fronts : les romans trop construits, trop riches ou trop originaux sont boudés par la critique ( et donc par tout le public qui ne prend pas la peine d’explorer par lui-même ), parce que habituée à l’écriture facile, celle-ci ne sait pas comment les apprécier, défendre ou relayer. Certains ne sont même pas à la hauteur de la tâche, et manquent de culture autant que de recul. Mais plus souvent qu’on ne croit, elle avoue en privé craindre de détonner et de devoir avouer ou rendre compte de la médiocrité du reste : après tout, elle en vit, et la rationnalité invite à ne pas se tirer une balle dans le pied. Les réputés Lire et Magazine Littéraire, n’en déplaise à ses abonnés, ne se font que l’aimable relais de leurs amis éditeurs, avec des comptes rendus convenus et passablements superficiels.

5. Paradoxalement, ces manques de consistance en littérature et manques de recul dans la presse sont bien ressentis par les sphères concernées, du moins instinctivement. En témoignent les élogieux argumentaires de presse fourni avec chaque exemplaire gracieusement envoyé en service de presse aux journalistes qui, trop contents du travail ainsi mâché, ne le font souvent que copier/coller. Pour preuves l’étonnante proximité de contenu des recensions effectuées par les journalistes dits sérieux, ou les mêmes et multiples erreurs dans les noms et titres des nominés copiées/collées dans les dépêches AFP, laquelle gagnerait à en vérifier l’orthographe ! A sa décharge, et en cela les années se ressemblent, même le site du Prix Goncourt semble incapable de faire un sans faute dans les quelques noms qu’il entend mettre en compétition. Naturellement, les productions à plus faible tirage, n’assurant pas pareille promotion en livres gratuits, sont dans l’ensemble ignorées, dans tous les sens du terme !

III • « Laissons les ‘petits’ Auteurs aux ‘grands’ Editeurs »

Les conséquences sont dramatiques pour la qualité :

1. Le bon lecteur, lassé par des critiques amorphes et impersonnelles, délaisse la lecture et les journaux littéraires, dont le tirage constamment en baisse fait pâle figure auprès de leurs équivalents anglais, allemands ou russes ; qui parle désormais in extenso d’un bon livre ? Personne ne s’épanche s’il n’y a rien à en dire. Moins encore quand au lieu de donner un mets savamment concocté, il livre tout ce qu’il y a de plus nauséabond, en ayant pris soin d’écarter toute nourriture pour le lecteur : pareil produit, car à ce stade ce n’est plus un livre qui se respecte, cela s’appelle une merde, osons le mot, car le navet conserve quelque saveur quand bien même puérile. Le terme de merde existe pour des cas semblables. Pour plus de détails, lisez par exemple l’ouvrage de Pierre Jourde : La Littérature sans Estomac.

A ce sujet, en parlant de la merdocratie, je ne puis résister à la tentation de citer cette critique anonyme laissée sur www.amazon.com pour Le Marché des Amants : « affligeant, consternant, pitoyable, misérable, etc. Il n’y a pas de mot suffisamment fort pour décrire la furieuse envie de vomir, sauvage, qui vous saisit au gosier quand vous commencez à lire cette chose commerciale, puisque, autant le dire, comme à chaque fois avec Angot, il n’est nullement question de création littéraire, mais de marchandage de mots ! Alors, si vous êtes attiré par l’éloge de la vacuité absolue, l’épanchement d’un ego nécrosé d’intellectualisme creux, qui se répand avec une certaine volubilité masturbatoire sur beaucoup de pages, achetez ce truc, mais par tous les diables, conservez votre ticket de caisse, puisqu’il se pourrait, dès la fin de la première phrase ( dont je vous laisse la découverte, qui, à moi me fit rire de longues minutes, tant... Vous verrez ! ) que vous ayez envie de vous faire rembourser, ce qui, après que vous l’ayez fait, vous donnera une bonne leçon de ne jamais plus vous répandre dans la fange d’Angot ! Ensuite, apaisé, allez acheter n’importe quel polar pour vous purifier la tête de ce que vous vous êtes risqué à lire de ce nouveau produit made in Angot » !

-  Pourquoi les lecteurs ne le disent-ils pas plus souvent ?
-  Pourquoi ne s’en ouvrent-il pas dans les journaux, comme dans les célèbres querelles littéraires d’antan ?

2. Le grand public, de plus en plus habitué aux navets dès lors qu’on les lui présente comme la norme de l’excellence littéraire, ne se sent pas invité à creuser et à parfaire sa culture. A moyen terme, c’est tout le problème des renouvellements de l’écrivain et des générations futures, pour ne rien dire des écoles d’écrivains, c’est-à-dire des écoles de pensée ( je précise, car le concept paraissant un peu désuet aujourd’hui pourrait facilement être perçu comme une institution de formation ). Et c’est sans parler du problème de la place de l’écrivain dans notre société : que dire de son statut quand il se retrouve invité dans des émissions télé fourre-tout aux côtés de célébrités sans profondeur ? Cette ‘peoplelarisation’ par le bas ne fait que maintenir le spectateur paresseux dans cette médiocrité tenue à grands coups de battage médiatique, par l’effet vu à la télé, entendu à la radio.

Les conséquences sont d’ailleurs patentes, palpables même par l’ignorant : quels sont les successeurs contemporains des grands écrivains de la première moitié du XXe siècle ? Depuis quand la France n’a-t-elle pas obtenu le Nobel ? D’ailleurs, la littérature française est de moins en moins lue et traduite à l’étranger, et pour cause ! La domination anglo-saxonne n’est pas seule en cause, en témoigne son succès en France : le roman anglo-saxon est généralement mieux construit, plus intéressant et plus long ( 400-700 pages ) que les mièvres nouvelles sans nouveauté que nombre d’éditeurs avancent comme un roman...

3. Et le public en général, déçu par le livre pourtant couronné, ne croit plus guère à l’objectivité du prix. Il ne faut pas confondre l’explosion des ventes tirée par un grand prix avec l’impression ou l’opinion intime de l’acheteur : le fameux Prix Goncourt, qui effectivement décuple les ventes ou presque, est aussi réputé pour être « le prix qu’on offre mais que nul ne lit ». Personnellement, on l’aura compris, non seulement je ne me fie plus aux prix, quels qu’ils soient, mais connaissant les liens incestueux et immoraux du milieu, ils fonctionnent désormais et plus sûrement comme prescripteurs inversés : fuir tout livre consacré, car le prix a toutes les chances d’avoir été octroyé pour des raisons autres que d’excellence littéraire. C’est vraiment une corruption totale de la légitimité d’un prix, exemple s’il le fallait de comment la corruption du meilleur engendre le pire !

4. Et se méfier des prix comme de la peste est aussi gagner un temps précieux autant que de précieuses économies : le navet, dont personne de censé ne veut finalement, se retrouve à Paris sans surprise ‘en occasion’ et à l’état neuf ( !) dès la première semaine de sa parution ( parfois même avant ), sur les quais et chez les grands libraires tels Joseph Gibert ou Gibert Jeune, à deux tiers du prix et souvent moins. Passé un mois ou deux, il n’est plus qu’à la moitié du prix initial, et une fois la version poche parue, on le trouve bientôt à 2-5 € sur les brocantes, au Marché Brassens, et même sur les bacs extérieurs des deux Gibert. Le prix est d’autant plus vite tiré vers le bas que le tirage fut indûment élevé.

5. Et finalement, à quoi servent les prix ? Pourquoi existent-ils ?

Sans doute pour insuffler un système moribond et compenser les pertes de notoriété des titres peu consistants. Car dans le meilleur des mondes, entre le XIXe siècle et la Seconde Guerre mondiale, la critique personnelle et engagée autant que le bouche à oreille suffisaient amplement à assurer le succès d’un livre. Vu sous cet angle, l’explosion du nombre de prix signe une démission intellectuelle, un abandon des responsabilités : plutôt que se faire une opinion soi-même, l’« opinion » ( laquelle ? ) est, comme les bœufs du fameux « troupeau » de Nietzsche, attirée par le rouge du bandeau qui ceint le titre couronné, ainsi que par les éloges enthousiastes mais de circonstance des stars de tous les plateaux également à fuir. Les quelques rares présentateurs sérieux comme Bernard Pivot ont depuis longtemps quitté la scène. C’est pourquoi, plutôt qu’assurer une sélection sérieuse des titres à publier, les grands Galligrasseuil tablent sur l’octroi d’un prix et/ou le parfum du scandale pour tirer leurs ventes.

IV • Le Livre jetable

Il en existe deux sortes : le livre grand format dont personne ne veut, et le poche, cette louable invention pour démocratiser le livre. Mais il n’y a aucune raison de défendre deux formats industriels avec, en fin de compte, un net surcoût pour le consommateur et l’industrie du recyclage papier : le Japon par exemple, premier producteur mondial de livres, sort presque tous ses titres en poches de qualité, sur papier bible ( les grands formats existent aussi, et trouvent leur public dans le troisième âge ).

De plus, le livre industriel moderne n’a plus aucune valeur comme objet en Occident. Sachez que la fabrication d’un livre courant de quelque 300 pages vendu 20-25 € revient à 1,50 € maximum, et d’autant moins que le tirage est important ( au-delà des 3000 exemplaires ). Le différentiel part en droit d’auteurs éventuels ( 8% du prix public, à partager avec le traducteur s’il y a ), gestion et marge pour amortir tout ce qui partira au pilon, et surtout en diffusion-distribution ( 55%). Le prix public du livre est donc trop élevé en Europe, le double de son équivalent aux Etats-Unis ( en partie en raison de l’appréciation de l’Euro ). Mais dans la zone Euro, il y a des différences notoires : un libraire en France bénéficie de 35% ( petites librairies ) à plus de 42% de remise ( chaînes type FNAC ou Leclerc ) sur le prix public, et parfois davantage, jusqu’à 85% pour les grands clubs. En Italie par exemple, le libraire n’a que 30%, mais il est vrai que là-bas le livre n’est pas assujetti à la TVA. Le fait est que le client instruit rechigne à mettre les quelque 20€ dans le navet que le troupeau s’arrache.

Publiant trop, l’éditeur boulimique se retrouve avec d’énormes excédents, façon CEE. Depuis une décennie au moins, plutôt que de les pilonner, la mode est au soldeur, à qui l’éditeur cède ses invendus à 12,5% du prix public ( un maximum ). Le soldeur fait ensuite 100% de marge : libraires et marchands de livres s’y approvisionnent alors à 25% du prix public, pour à leur tour doubler leur mise en les revendant au client comme vous et moi, à 50% dudit prix public. Cela donne non seulement une seconde chance au livre qui s’est mal vendu, mais aussi un prix plus proche de sa valeur réelle. A noter que les livres soldés ne sont pas tous mauvais : beaucoup « n’ont pas trouvé leur public », soit qu’ils étaient en avance sur leur temps ( rare ), soit qu’ils aient été boudés par la critique ( fréquent ), soit que l’éditeur s’est débrouillé comme un manche ( fréquent aussi ).

Nul ne thésaurisant des livres qui n’interpellent pas, l’objet moderne n’a rien non plus pour lui : on s’en défait. Imprimé sur papier courant ( lisez médiocre, fruste, jaunissant et cassant au bout de quelques années ), l’impression est en caractères gros et gras, dans une police passe-partout. La couverture moderne est souvent tape-à-l’œil, voire vulgaire, sans subtilité, et sa pellicule protectrice tend souvent à peler. Par gain d’argent, les pages sont simplement collées au dos, et peuvent donc s’en détacher, encore que des progrès aient été fait en ce sens. Mais passée leur période d’extase médiatique, ils ne seront plus jamais recherchés, sauf comme preuves d’une culture en dégénérescence. Mon tout frise le ‘foutage de gueule’. Vrai aussi : à quoi bon donner de la confiture aux cochons atroupés ?

Epilogue : l’Epoque dorée

A l’opposé du livre jetable, le vrai amateur de livres, écœuré ou inintéressé par l’air du temps, va chez les bons bouquinistes ou le libraire de livres anciens pour chercher ou chiner un livre de qualité. C’est-à-dire un bon texte, un classique ou une lecture consistante sinon roborative, en impression typographique avec une belle et fine police de caractères ( garamont ou autre ), d’éventuelles lettrines, gravures ou illustrations modernes avec leurs serpentes de protection, le tout en cahiers cousus.

L’amateur privilégie les titres rares, les éditions originales (E.O.) ou les grands papiers, à savoir un des rares exemplaires supplémentaires au tirage courant, de préférence à grandes marges, sur papier fort, ou de luxe dont diverses sortes de papier Japon, Chine, Whatman, Vergé, Hollande. Le tout, si possible, avec grands témoins en gouttière comme en queue.

Et pour peu qu’il soit amateur de belles reliures, il recherchera une reliure fine, en cuir plein ou à coins, avec nerfs apparents, filets, fers, fleurons et caissons dorés, tranches marbrées ou dorées ( ou les deux ), et éventuellement avec roulettes dorées et mosaïques en cuir, le plus souvent fournie avec un signet assorti.

O Tempora, O Mores...

Source : ArtsLivres



Publié le 21 septembre 2008  par torpedo


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Forum de l'article
  • Du roman comptant pour rien, ou le roman contemporain jetable ?
    par Philippe Cesse
    21 septembre 2008, par Delcuse
    Bon, ok, mais qui donc a les moyens de l’amateur de beaux livres ? Et puis, qu’est-ce que ça peut faire ? Un livre est fait pour comprendre ou instruire, pas pour être collectionné. Par ailleurs, dans le monde marchand, il serait bien étonnant qu’il existassssse quelque chose de non-marchand. Enfin, que je sache, l’apparition du livre de poche n’a pas créé de révolte. Les éditeurs sont tous des coquins. Les premières victimes (tant pis pour eux) sont les petits libraires. Je sais de quoi je parle. Quand au lecteur, il n’en existe plus guère, sinon un RoyalSarkosy n’aurait jamais eu d’audience sérieuse. En tous les cas, cet article résume bien la raison qui fait que je ne recherche pas avec enthousiasme l’édition, et que je me refuse à écrire du roman.
  • Du roman comptant pour rien, ou le roman contemporain jetable ?
    par Philippe Cesse
    23 septembre 2008, par Andy Vérol
    Ben voilà, tout est dit !
  • Du roman comptant pour rien, ou le roman contemporain jetable ?
    par Philippe Cesse
    24 septembre 2008, par Comptaupteur

    Bonne recension du désert des barils de lessive...

    Combien d’éditeurs acceptent des premiers romans ?..Très peu, ceci prouvant celà, s’il était besoin.

    Un exemple de la marchandisation : un des magasins de l’"agitateur" culturel bien connu aux multiples magasins, consacre à Paris du côté centre, un demi-rayon aux petits éditeurs, tout le reste étant abandonné (moyennant récompense sans doute) à cette production de grande série qu’on appelle encore livres.

    Alors, il faudrait se retourner vers le passé, privilégier la collection ?..Sauf à baisser les bras, en tant qu’auteur et lecteur, je ne m’y résoud toujours pas.

  • Du roman comptant pour rien, ou le roman contemporain jetable ?
    par Philippe Cesse
    25 septembre 2008, par Régis Duffour

    Le marché n’est pas le seule forme de censure car on ne publie pas seulement pour vendre mais pour censurer des livres qui auraient pu paraître ou qui pourraient avoir un vrai retentissement si les putasseries n’occupaient pas tous les étals des librairies et toute la presse.

    Ils vendent sûrement... Et alors ? Que des imbéciles s’y laissent prendre ils en subiront plus âprement les conséquences que tout autre.

    L’Etat finance la majorité des livres. En conséquence, les écrivains se censurent a priori et les éditeurs censurent a posteriori des textes susceptibles de fâcher les pouvoirs publics.

    Tout est parfaitement verrouillé. Des éditeurs peuvent le déplorer mais la majorité s’en accomodent s’ils ne s’en fichent pas ou s’ils n’ont pas cette conscience aiguë d’être de parfaits censeurs, en enterrant les textes qui importeraient. Je ne vois pas de raisons qu’il n’y ait pas des éditeurs aussi convaincus que nous le sommes de la malfaisance d’un système vérouillé, comme il y a des prolétaires qui le sont. Je veux croire qu’il y a des éditeurs qui admettent de faire des compromis qui leur pèsent beaucoup par amour des textes, parce que ce serait un insupportable paysage de désolation qu’il n’y en ait que pour les moins scrupuleux

  • Du roman comptant pour rien, ou le roman contemporain jetable ?
    par Philippe Cesse
    5 octobre 2016, par isamsamantha
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