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Un regard sur le Vietnam
Episode 2 Par André Bouny

Catégorie exterieur
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Par la suite, le but est d’aller de Lao Cai à Sapa. Puis de Sapa vers les villages des minorités ethnolinguistiques des hautes vallées et des montagnes de la chaîne Hoàng Liên Son située à l’extrémité orientale de l’Himalaya, là où se trouve le massif du Fansipan (Phan-Xi-Pang), point culminant du Viêt Nam à 3143m.

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Hanoï le pont DOUMER enjambant le fleuve rouge
photographié par ANDRE BOUNY 2008

Pour l’heure on est toujours à Hanoi. C’est la nuit.

Il faut traverser à même les rails pour rejoindre le train qu’on croit être le bon, grimper dans un haut wagon à voie étroite et au confort spartiate.

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Hanoï marchande de Thé
Crédit photo : ANDRE BOUNY 2008

Les mains des marchandes de soupes et de fruits sollicitent les voyageurs aux volets des fenêtres. Puis Hanoi glisse lentement dans un bruit de ferraille, les modestes logis construits contre la voie ferrée défilent, exhibant leur vie intérieure autour d’une lampe où des gens mangent accroupis dans la position originelle, des enfants se tiennent debout devant l’entrée de ces petites habitations vulnérables, si près que leur porte semble pouvoir se coincer sur le rail en s’ouvrant. Et le convoi traverse le fleuve Rouge dans un double vacarme de fer sur l’ancien pont Doumer, puis file dans le noir vers les montagnes.

Des dos d’ânes. Ça saute.

Le train s’arrête au milieu de la nuit et on pense à une panne. Puis il repart. Stoppe de nouveau, longuement, pour laisser passer un autre convoi car il n’y a qu’une voie. Á côté, les Vietnamiens qui mangent à toutes heures et en tous lieux, sortent nuoc-mâm et durian qui empestent. Une nuit noire et blanche.

Lao Cai baigne dans un brouillard doux et cuivré. Il est six heures du matin. Un afflux de recruteurs propose de nombreux moyens de transport. Un dort allongé sur son vélo. Ça sent la friture. Beaucoup de crachats de-ci de-là. De gros camions foncent vers la Chine soulevant des nuées de poussière. Maintenant, le petit bus pour Sapa prend son élan et arpente allègrement les premiers lacets. Peu à peu, il perd de sa vélocité, s’essouffle, et le chauffeur enclenche la première. En s’élevant au-dessus des rivières, des torrents, des nuages troués au travers desquels les rizières en terrasses dégringolent en cascade jusqu’aux fonds des vallées profondes, on compatit avec la mécanique.

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Rizières en terrasses dans les montagnes
Crédit photo : André Bouny 2008

On souffre avec elle tout en se demandant ce qu’on est venu faire là. Un glissement de terrain ocre barre la piste, mais ça passe de justesse, côté vide. Tout là-haut, des sommets aux formes fantastiques recouverts de forêts primitives sont bleus. Comme nous. Le chauffeur placide prend l’extérieur des tournants, se rabat au dernier moment s’il le faut et, à la moindre descente en faux plat, coupe les virages, donne un coup de volant si nécessaire à cause d’un buffle, d’un troupeau de zébus gardé par des enfants, d’un éboulis de caillasses, d’un cochon noir errant ou bien de cet homme H’Mong Noir descendant à l’aide de ses larges pieds dans la basse vallée comme il l’a toujours fait, avant de remonter de la même façon.

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Homme H’Muong rentrant du travail
Crédit photo : André Bouny 2008

Sapa domine une profonde vallée d’altitude. Il fait frais et c’est bon. Ça monte et ça descend à pic. Des nuages s’engouffrent et remontent les rues comme la vapeur dans les tuyaux d’une grande lessiveuse. Le soir, l’humidité fait des gouttelettes sur nos chaussures posées devant nous et, le matin, il y a une petite flaque autour des semelles. La chambre sent le fantôme. Nos habits s’empèsent. Les moustiques sont toujours là. Il est obligatoire d’être accompagné par un guide pour pénétrer dans les villages des minorités ethniques. Le notre, tout le fait rire.

Nous partons à bord d’un véhicule qui affiche 886 742 km (j’ai noté), les manivelles pour monter et descendre les glaces sont disponibles dans la boîte à gants béante, les amortisseurs sont cuits comme tous ceux de n’importe quel véhicule vietnamien et des chiffons en boule soutiennent et calent les deux extrémités de la planche de bord pour des raisons de bruit et de tenue. Le moteur est rincé et, en découvrant peu à peu les détails de l’habitacle, je le soupçonne d’avoir déjà accompli un tour de compteur. En descendant la rue la plus pentue et étroite de Sapa au revêtement troué et inconstant, frein moteur au secours du frein de service avec interdiction de caler, voilà qu’en face monte péniblement un troupeau de buffles avec ses énormes carcasses noires ventre contre ventre obstruant complètement tout passage. Ne pouvant pas davantage reculer que nous, le troupeau se range partiellement et ses grosses masses maladroites rentrent dans une minuscule échoppe de plantes médicinales tandis que le reste du cheptel, mufles au ciel et cornes au vent, personnalise les flancs de notre carrosse sans émouvoir quiconque.

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Garçon H’Mung noir /buffle
Crédit photo ANDRE BOUNY 2008

En arrivant en "territoire Dzao Rouge", au nord-ouest de Sapa, on s’arrête devant une cabane de paille en bordure du chemin où dort une sorte de "douanière". Notre guide descend et la réveille. Aussitôt elle rit et décroche la ficelle qui barre le chemin. Tout le monde rit. On vient de passer une "frontière" bien insolite à nos yeux, peut-être par absence de nos structures familières. D’autres avant nous s’y sont trompés.

Encore une côte et le village Dzao Rouge est là, au milieu d’un cirque entouré de montagnes emmitouflées d’écharpes de nuages. Aussitôt notre char est pris d’assaut par des femmes recouvertes de crêtes rouges où pendent des rondelles d’argent. Elles sortent des maisons de paille et de planche organisées à même le sol ou sur pilotis. Elles accourent, nous accaparent, nous ravissent littéralement, chassant les autres qui tentent d’approcher. Elles ont le teint cuivré, sourcils et crâne rasés, leur visage ciré est surmonté d’une coiffe gonflante en tissu rouge. Elles portent un gilet brodé de fil rouge recouvert d’une longue veste, un pantalon indigo descendant sous les genoux. Parées de larges colliers, de bracelets d’argent et de lourdes boucles d’oreilles, elles disent et répètent qu’elles sont nos "copines".

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Nos copines Dzao rouge
Crédit photo : ANDRE BOUNY 2008

Cela veut dire que nous sommes leurs hôtes et qu’elles seules peuvent nous conduire au travers du village et, bien sûr, que si nous achetons des tissages brodés : nous devons les acheter à elles car le destin nous pose devant elles à ce moment-là.

Elles seules peuvent et doivent nous les vendre. C’est la règle.

Aussi, les autres n’insistent pas et s’éloignent. Debout, assises, marchant, ces femmes brodent. Les hommes sont plus effacés, un fend du bois. Il porte un pantalon et une veste indigo aux pans brodés, un carré rouge dans le dos, un bonnet au même motif. Il bruine et, dans l’allée centrale du village, une épaisse volute de nuage vient à notre rencontre et nous fait disparaître. Il se peut que des écailles et des branchies poussent sur notre peau et sous la gorge, entourés de "copines" bariolées et d’enfants colorés reniflant des mèches de morve. Des sources lavent l’unique rue du village que constitue une large veine de marbre blanc affleurante et patinée, comme si quelque puissance supérieure avait attribué le noble matériau à ce lieu d’une extrême modestie. Mais une Dzao rouge se moque bien de cette roche grenue sur laquelle elle marche chaque jour avec sa hotte sur le dos, elle tisse, brode, et veut vendre son travail pour améliorer sa vie et celle de ses enfants. Le brouillard se lève, dégage les massifs forestiers abritant des essences précieuses comme le lim (bois de fer) et le bassia. Des bois lourds, résistants au soleil et à la pluie, réputés imputrescibles. Ces forêts d’altitude hébergent aussi des espèces animales rares dont bon nombre sont en voie d’extinction. Sur le côté, je devine le poids du regard d’une Dzao Rouge sur mon profil. Elle m’examine, silencieuse. On se regarde, étonné.

En fait, on se démasque.

Être ici n’est pas normal. Je ne veux pas la regarder comme une attraction touristique mais comme une rencontre authentique. Je scrute le fond de ses yeux, sachant que ses ancêtres -qu’elle vénère- venus de Chine centrale il y a sept ou huit siècles parlaient le dialecte miao dao, comme elle sait que je suis venu par l’autobus du ciel. On en rit.

Aujourd’hui, les Dzao Rouge cultivent sur brûlis le coton pour le tissage, mais aussi le riz et le maïs. De larges pierres plates bâillent sur le sol pour piéger les rongeurs. Ils élèvent des volailles, des cochons noirs et des chèvres. Ils travaillent le cuir, l’argent, et fabriquent le papier. Devant les arbres sacrés, ils honorent les génies de la montagne et du vent, du feu et de la rivière. Le chaman règle les rites mortuaires, crémation, mise en terre, ou bien inhumation en plein air dans une grotte avec bijoux et réserve de nourriture en jarre pour le défunt. Au départ du village de Ta Phin, notre véhicule ne démarre pas.

Les Dzao Rouge poussent pour qu’on parte.

A suivre ....

-Lire ou relire EPISODE 1



Publié le 26 octobre 2008  par André Bouny


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