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Le Dominique Strauss-Kahn du pauvre...
par Andy Vérol

Catégorie société
Il y a (5) contribution(s).

Harry (Il s’appelle Henri, et à trente deux ans, il n’assume pas ce prénom, même si c’est celui des rois, encore que le 3, de Henri, c’est un peu la honte quand même). Son taf, depuis 2004, c’était magasinier, chez Auchan. Un boulot mal payé, physiquement pénible, au sein d’une équipe de crevards débilitants.

Henri a obtenu une licence d’Histoire en 1998. Il a foiré le CAPES, 3 fois. Et comme il n’a pas de réseau personnel performant, il n’a pu se faire pistonner par qui que ce soit, ben ouais ça arrive (on les entend les « sûr de soi » dire comme des merdeux sans problèmes qu’ils sont : « S’il a pas réussi à faire mieux, c’est qu’il n’a pas fait le nécessaire ». ben voyons).

Alors depuis des années, il gère de la palette à bout de bras.

Depuis des années, il se pointe, chaque matin, les musclés prêts à porter la marchandise à la con... Enfin, disons, que ça, c’était juste avant, avant qu’en août, on lui propose une promotion : chef de rayon frais... Ce n’est pas folichon mais niveau paie, c’est du 5% d’augmentation et deux pétasses sous ses ordres. (Ouais, c’est comme ça qu’on les appelle au boulot, allez c’est bon, c’est pas grave).

Il a très vite assuré à ce poste. C’est pas sorcier non plus... Et à Auchan, tu as toujours un connard au-dessus de toi pour te parler comme de la merde un jour, et faire copain comme alouf le jour suivant... Un employeur de merde, avec des employés de merde, et un avenir noir, obscure comme une nappe de pétrole léchant la côte rosée d’une Bretagne

tralalalalulu...

Bon alors, il se trouve que début octobre, Harry s’est laissé tenter par une des deux pétasses. Samira est une grosse brune aux décolletés plongeant digne d’un canyon amerloque, des tenues achetées chez Zara, H&M, et tout le tralalalulu pourave habituel pour les filles de banlieue qui veulent ressembler à des filles-glamour-de-Paris-mais-que-finalement-ça-fait-quand-même-bien-vulgos. Il l’a invitée à boire un verre après le boulot, et ça a viré au vinaigre. Il l’a prise en levrette sur le capot de sa Fiesta... Sans capote... In the parking glauque de son immeuble HLM... Elle a aimé. Emballé, c’est giclé, le soir, Harry est rentré chez lui, a retrouvé sa compagne, Sophie, et son gosse Louis (ouais il s’est vengé de son prénom en donnant pire encore à son marmot)...

De retour au boulot le lendemain, Samira lui a demandé quand il pourrait se revoir. « A part pour le boulot, on se reverra pas. » Samira a le sang bouillant des femmes looseuses. Elle s’est déjà fait mettre une bonne quantité de fois comme ça. Elle essaie d’être classe, mais au final, elle se fait toujours baiser comme une pute... Alors Samira a pris son portable et a appelé chez Harry. Elle est tombée sur Sophie et lui a révélée la relation : « Ouais tu vois j’veux dire y m’a pécho ton mec et comme c’est qu’un salaud j’voulais te l’dire. »

Harry s’est fait pulvériser le soir.

La douce voix de sa compagne s’était muée en hurlements stridents. Les dents décalquées par une rouste de compet’, l’flanc fouetté à mort par la folle (Elle avait le regard du gnou en rut avec des sifflements de chaudière qui sortaient de ses narines décuplées...).

Ça s’effondre comme ça la vie.

La main dans le panier d’une maîtresse, une bonne dérouillée et le sentiment de culpabilité gigantesque qui achève tout, qui cisaille lentement l’intérieur du corps la viandasse...

De retour au boulot, ça n’a pas loupé. Son supérieur lui a demandé de se casser, pour faute grave. L’affaire s’était ébruitée partout dans les couloirs les entrepôts tout l’tralala de l’entreprise à la con, avec ses comptables, ses secrétaires, ses magasiniers, ses machines à distribuer du vomi noir pour 35 centimes et la déco areuh dégueu les bureaux les chaises à roulette, les blagues de collègues, les briefs les faces de faux derches des uns et des autres...

A la rue. Harry a la rue. Chez un pote. En quête de sous... « J’travaillerai plus, j’baiserai plus de régulière. J’irai à la piscine et tuerai les cons. »

Devant l’ordinateur de l’ANPE, il zone et sent ce goût d’alcool puissant encore carrer dans l’fond de sa gorge (sèche sèche la gorge il mate la bretelle de soutien-gorge de la conseillère ANPE et ça l’fait moitié bander...)...Il avait des collègues ouais. Celui qui imitait les arabes avec l’accent à mort et tous les clichés qui allaient avec. Alors le collègue arabe imitait le français avec l’accent et les clichés. Et le portugais avec. Harry n’aimait ni les racistes, ni les antiracistes. Il n’aimait pas plus les gens avec des voix douces qui susurraient « ça va bien s’passer t’inquiète ».

Son truc, ça n’était pas d’aller boire des bières en parlant de cinoche (ça fait toujours classe de trouver ça bien les Palmes d’Or ou les sélections officielles de telle et telle sélection)... Il en avait plein le cul des films de serial killer, des dessins animés avec les voix de stars merdiques, les comédies romantiques et les films brûlants sur des sujets « d’actualité » (pas facile d’être pédé, horrible d’être femme, infernal d’être pauvre, catastrophique d’être cow-boy et transsexuel, impossible à vivre son féminisme en Papouasie, etc.). Il n’avait pas plus de considération, sidéré d’écrire « pas plus de considération » (ça fait courrier des ASSEDIC qu’on te lourde pour te dire que t’es radié que t’avais qu’à pas oublier le rendez-vous que tiens paf ! dans ta gueule).

Harry aimait les miettes... d’Humanité.

Les riens. Les minables. Les « tu fermes ta gueule l’handicapé, l’clochard, on a pitié mais ça s’arrête là t’as compris hein ? ».

Il y avait un de ses collègues qui disait souvent : « Les jeunes, pour qui z’arrêtent de faire les cons, faudrait les envoyer à la guerre. Faisaient pas chier les jeunes en 14. Y z’en chiaient et ça les empêchait de faire les conneries, l’trafic de drogue, les viols et les bagarres. » Sauf que ce mec, ce grand donneur de leçons, il a fini au trou pour avoir battu sa bonne femme et l’avoir violée dans la foulée. L’Humanité pourrissante pour Henri donc. La frapadingue, la déjantée, celle qui s’en branlait que d’autres lui paient ses RMI, ses allocs et ses chiottes standards en foyer d’hébergement...

Ce qu’il a de plus con dans Harry, c’est son pseudo, ses dents sales et son incroyable incapacité à faire son lit...

Rien avoir avec Dominique Strauss-Kahn ...

Harry est SDF depuis quelques semaines.

C’est-à-dire qu’il vit chez les uns et les autres. Son histoire est complètement conne, mais banale. Parfaitement réelle. Sur son matelas mou prêté par Hugues, son pote de lycée (contre l’avis de Lucie sa conne de meuf), il admire dans le plafond blanc les quelques minutes de sérénité que la vie lui donne à vivre... avant la grande chute... Putain ben ouais, la fin est trop conne... Tu sors de la salle, t’es trop dégoûté et ça te fait chier d’entendre (ceux que tu connais pas qui respiraient la même salle de cinoche que toi) dire : « C’était vraiment troop émouvant cette histoire ! Et Tellement réaliste... Une sorte de tableau de notre époque.... C’est moche ».

Tu pètes et tu t’allumes en sortant du ciné.

T’as encore perdu ta soirée.

Source : Andy Vérol & Hirsute



Publié le 26 octobre 2008  par torpedo


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Forum de l'article
  • Le Dominique Strauss-Kahn du pauvre...
    par Andy Vérol
    26 octobre 2008, par régis
    Très emblématique de l’état d’esprit du moment : la haine. Au moindre conflit chacun veut tuer l’autre. Pas question de dialoguer, d’envisager la complexité de l’autre ou de se venger proportionnellement : l’autre doit mourrir. C’est pourquoi un professeur s’est suicidé accusé par un élève de l’avoir battu. L’élève se rétracte. Trop tard l’homme est mort. Ce n’est pas un problème de jeunesse c’est un problème mondial. Remercions les auteurs des bombardements en Irak, en Afghanistan, la complicité occidentale etc... Tolérance zéro réclamée par tous les Etats. Ils ont gagné les sans grades la pratique à leur tour entre eux. Les micro-fascismes annoncés par Deleuze ont trouvé un dénouement qui surclasse d’assez loin ses prévisions... Emblématique : un ami me toisait gravement et me lance solennel "fais attention. Gardes toi de ton empathie"... en effet....
    • Le Dominique Strauss-Kahn du pauvre...
      par Andy Vérol
      28 octobre 2008, par lilith
      .............. du Vérol quoi ! rien à dire !
      • Le Dominique Strauss-Kahn du pauvre...
        par Andy Vérol
        12 novembre 2008
        Bravo pour ce texte excellent qui me semble réinventer le réalisme de crise comme genre littéraire et surtout de le rendre ...actif
  • Le Dominique Strauss-Kahn du pauvre...
    par Andy Vérol
    27 octobre 2008, par paul

    ben ouai bien sûr ! d’ailleurs c’est bien ce qui me fait raser les murs en ville et rester tranquille chez ma mère et ses bondieuseries. parce que les gens, il y a longtemps qu’ils me font peur, avec leur haine et leur bêtise... alors mon empathie... ben je ne sais plus si vraiment j’en ai pour l’espèce humaine. d’ailleurs je ne sais plus si je suis humain en voyant tout ça...

    mais quand même : moi je ne suis pas capable d’aller boire un verre avec une grosse chaude avec un décoleté digne d’un canyon américain et encore moins d’éprouver un quelconque désir sexuel à son égard et encore encore moins de la sauter dehors...

    d’ailleurs, y’a longtemps qu’on m’a fait comprendre que c’est pour ça que mon empathie c’est de la merde et que je ne suis pas humain ou alors déjà à moitié mort : ma pulsion de vie s’arrête à la survie.

  • Le Dominique Strauss-Kahn du pauvre...
    par Andy Vérol
    27 octobre 2008, par Serge Rivron
    Excellent, cette "histoire comparative" ! De fait, le statut de Papi Bobo PS dirigeant de l’Internationale financière est, au regard de l’adultère AUSSI, bien plus enviable que celui d’employé de base. Bravo Andy !
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