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Interview de Serge Rivron par Franca Maï au sujet de son roman La Chair

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"Prenez et mangez ceci est mon corps" tel pourrait être le leitmotiv de Michel, héros de la Chair, qui offre son sexe à tous vents comme le prêtre donne l’hostie en guise de partage. Curieux personnage que ce Michel, esthète et amoureux de la peinture qui se fourvoie dans le monde artificiel de la Publicité.

Jamais rassasiée, en quête de sensations fortes pour fuir le néant, sa queue dressée et en feu semble guider chaque de ses actes.

Et pourtant...

Que peuvent justifier les pas d’un homme dont la naissance est une imposture ? ... Une mère mystique, une enfance à croiser des anges et la chair devient énigme démoniaque. Le sperme n’étant plus un baume mais des constellations de miettes qu’un petit Poucet ne renierait point. Car retrouver le chemin de la maison n’est pas une mince affaire surtout lorsque celui-ci est parsemé de trous que Michel fourre frénétiquement jusqu’au vertige. A perdre l’âme.

La Chair, roman dense, déroutant, habité, est écrit dans une très belle langue, mélangeant crudité contemporaine et poésie. Il nous entraîne aux frontières d’une lucidité à cran que d’aucuns baptiseront folie, par commodité.

Il ne faut jamais se fier aux ogresses saintes qui dansent sur le spectre des survivants.

Serge Rivron est là, pour nous le rappeler. Avec force et singularité.

-  Franca Maï

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La Chair Roman de Serge Rivron Jean-Pierre Huguet, Editeur collection les soeurs océanes 18€ ISBN 978-2-35575-024-3

Interview

-  Franca Maï : Ton roman La chair fait partie de la sélection du prix Léo Ferré 2008, que ressens-tu à quelques jours maintenant des résultats ?

Serge Rivron : Que du bonheur, bien sûr : d’abord parce que je suis depuis l’enfance un “fan” de Léo Ferré, et que voir son nom associé à l’un de mes livres me réjouirait. Ensuite, parce que Le Prix Léo Ferré est associé à l’effort global de la municipalité de la ville de Grigny, dans le Rhône, pour inventer un mode de gestion collective hors des sentiers battus de la politique et de l’économie dite “de croissance”. Enfin, parce qu’un prix littéraire permettrait peut-être (peut-être !) enfin à la presse imprimée de se sentir le droit de parler de ce roman, que pour l’heure elle a battu froid - je suppose que c’est parce que mon nom n’est pas connu du grand public, ni celui de mon éditeur. La critique littéraire des journaux et magazines, on le sait, ne prend plus aucun risque depuis quelques années déjà, se contentant de renvoyer des ascenseurs et de laisser le vrai travail de défrichage se faire sur internet, où en revanche on trouve de plus en plus d’excellents critiques.

-  En combien de temps as-tu écrit ce roman ?

La période de rédaction a duré 4 ans (février 2002 à février 2006), mais l’idée du livre date du début des années 1990. Disons que la gestation du roman a été d’une petite quinzaine d’années. Pas à temps plein, heureusement !

-  Pourquoi "La chair" ?

La chair est une des énigmes, un des mystères constitutifs de notre rapport au monde : toutes les religions, absolument toutes, la mettent d’une manière ou d’une autre au centre de leur “théologie”, qu’il s’agisse pour elles d’en délivrer l’humain ou de la magnifier - et souvent les deux ensemble. La chair est ce par quoi nous sommes au monde, ce par quoi nous le ressentons, ce par quoi nous l’éprouvons. En cette mesure, elle est à la fois ce qui nous contient et nous enferme, et notre seule médiation possible vers l’autre et vers l’absolu. Pour la religion qui est la plus “charnelle” de toutes, cette religion chrétienne qui a façonné notre culture, et qui est la mienne, la Chair est à la fois le début, la médiation, et la Fin, le teos. J’ai voulu essayer de comprendre, de faire entendre, une part de ce mystère qui, à titre personnel, parce que l’éros m’a toujours fasciné, me hantait. J’ai voulu essayer de raconter le combat que se font en nous les aspirations sensuelles et les mystiques, de comprendre de quelle manière il était possible ou impossible de poursuivre à la fois la jouissance et le ravissement.

-  Ton héros Michel est un esthète amoureux de la peinture qui traîne son ennui et son mal de vivre dans le monde artificiel de la publicité. Est-ce par paresse, par amour de l’argent ou par peur de se confronter à ses propres carences ?

Michel est un de ces désabusés que la société occidentale contemporaine fabrique à la pelle. Son mode de vie est celui du “bobo” de base - avec cependant ce petit plus qui fait les personnages de roman : il tente de fuir un vertige pour lui d’autant plus originel que sa naissance lui reste une énigme. Sa “vie” (je mets des guillemets parce qu’il ne faut jamais oublier que la vie d’un personnage littéraire est parfaitement fictive) est une fuite, comme la vie de la plupart de nos contemporains, mais disons que sa fuite à lui est bordée par le gouffre bien réel de la folie : la sienne, celle de ses proches, et celle - on le découvre progressivement - de la tragédie de la chair, cette chair qui prend d’autant plus inéluctablement possession de l’horizon qu’on croit pouvoir s’y livrer impunément.

-  La mère, Marie Montalte, est-elle une fabulatrice dangereuse ou une magicienne qui tente de contourner un quotidien abrupt pour lui offrir des couleurs sacrées ?

Pour moi, Marie n’est ni une fabulatrice ni une magicienne, elle serait plutôt une sorte de sainte. Cependant, j’ai essayé de faire que le doute subsiste, et même que le lecteur puisse, si ça le rassure, la croire cinglée. Je n’ai pas de doctrine, en réalité, sur elle, et je ne me suis pas privé de la rendre inquiétante, voire dangereuse - à la mesure, je crois, de la menace et de la crainte que pourrait faire peser sur nous la fréquentation et les agissements d’un saint réel. C’est pourquoi j’ai tenu à ce que l’histoire de la genèse de Michel soit parfaitement invraisemblable, et que pourtant tout le roman s’origine dans cette question : “et si c’était vrai ?”.

-  En quête permanente de jouissances et de plaisirs éparpillés, Michel, guidé essentiellement par son sexe, ne semble trouver aucun répit. Sa quête en crescendo l’entraîne dans le vertige du vide et le dégoût de lui-même. Que lui aurais-tu conseillé si tu l’avais eu pour ami ?

Étrange question, venant d’une romancière... Étrange mais excellente... Admettons que Michel soit un de mes amis, et que je connaisse de lui tout ce qu’en tant que son “créateur” je connais... C’est vraiment très compliqué de te répondre... Sans doute, lui aurais-je conseillé, comme sa fille le fait dans un chapitre du livre, de croire dans la parole de sa mère, bien sûr. Cependant, il m’aurait fallu être moi-même porteur d’une grâce que je ne suis pas du tout certain d’avoir, ni de savoir mettre en œuvre dans mes relations aux autres, si je l’ai. En réalité, comme Michel est une fiction, je crois que je l’ai condamné au fil des pages, cloué sur cette croix qu’il refuse tout du long de porter.

-  Pratiquant fébrilement l’onanisme à son arrivée à Paris, fréquentant assidûment le peep-show et les rituels afférents pour survivre, Michel rencontre lors d’une soirée mondaine professionnelle, Claire, bourgeoise stéréotypée qu’il drague en achetant une toile baptisée La chair surévaluée délibérément par ses soins. Coup d’esbroufe ou possibilité d’un véritable émoi pour un coup de foudre ardemment désiré ?

Les deux, bien sûr. Michel est en déshérence amoureuse, lorsqu’il rencontre cette femme, il consomme du sexe depuis plusieurs mois, ne croit plus au fond qu’au pouvoir de ses fantasmes et de sa main. Déteste le milieu dans lequel il évolue. Et curieusement, Claire, dont les manières et le physique sont la quintessence de ce milieu qu’il abhorre, le séduit - ou plus exactement, le fantasme qu’elle déclenche en lui parvient à faire qu’il la désire irrépressiblement. Mais jusque là, il ne la désire cyniquement que comme une proie. Quand survient, effectivement, le partage avec elle, et par elle, d’une émotion esthétique pour ce tableau, La chair. La proie devient soudain un être humain, un corps ET un esprit. Il est riche, il est réellement fasciné par ce tableau, il veut épater Claire aussi. Il achète, cher. Il est toujours dans le monde de la consommation, mais le coup de foudre fait dévier son bras. Je crois effectivement que l’étonnement esthétique peut être la croisée du chemin des hommes.

-  Les hommes et les femmes sont-ils voués à se gâcher et à sacrifier la beauté et l’innocence sur l’autel de la banalité ?

Non, je crois exactement le contraire. Mais je crois aussi qu’il est très difficile aux humains de ne pas gâcher ce qu’ils approchent. Je crois que c’est un vrai combat, peut-être le seul qui vaille, pour chacun de nous, non pas d’éviter de sacrifier la beauté et l’innocence (si on le peut au passage, c’est déjà pas mal), mais d’aimer l’autel de la banalité. Parce que je crois qu’au fond il n’y a rien de banal, que c’est juste notre regard qui banalise le quotidien. Écrire, c’est essayer de dévoiler un peu la sacralité des choses, en rendant du sens à ce qu’on voit tous les jours, en essayant d’organiser les mots dont le vrac habituel éteint la beauté.

-  Gamin, Michel croit voir des anges dans une rivière et s’initie aux jeux érotiques avec la cruelle Sibylle, soeur de son copain Florent. Plaisir et souffrance le guident et semblent le poursuivre à l’âge adulte. L’enfance dépucelée n’est-elle que le brouillon en pointillé de l’avenir qui l’attend ?

J’ai plutôt l’impression d’avoir donné à Michel un éveil sexuel assez banal : attouchements homosexuels infantiles et adolescents, découverte du corps et de la jouissance féminine par une initiatrice un peu plus âgée que lui... Bien sûr, Sibylle est plus cruelle, plus sadique, qu’il n’est de coutume à cette âge. Mais cette rencontre ne “structure la sexualité” (comme disent les psy) de Michel que dans la mesure où il en jouit. En ce sens, mais en ce sens seulement, l’enfance dépucelée, comme tu dis, est bien la première esquisse de ce qui l’attend - ou de ce qu’il va chercher tout au long de sa vie sexuelle. Mais ta question me pousse à reconnaître qu’en matière de sexe, je ne crois à aucune innocence, et assez peu en la possibilité d’un événement extérieur de modifier notre relation au sexe. De l’arrêter, de la bloquer - quand on est victime d’un viol, par exemple - oui, mais pas de la changer, ni a fortiori de la “pervertir”.

-  Comme cette affirmation est livrée dans ton roman, je te la retourne en question : Les hommes tu les rends pas meilleurs ? ... Jamais ?

J’ai bien peur que non, en effet : un homme (une femme) ne peut rendre meilleur ses semblables, ni aucun événement, du reste - parce que la joie comme la douleur ou la souffrance qu’on ressent sont fugaces, que nos promesses s’envolent au fil de l’effacement de notre mémoire individuelle et collective. Mais dire “les hommes, tu les rends pas meilleurs” ne signifie pas qu’ils soient fondamentalement mauvais ni condamnés par je ne sais quel destin ou monade. Bien sûr, puisque nous sommes de chair et que nos autres sont de chair, ce qui peut nous rendre meilleur passe forcément par la chair - mais plutôt comme un souffle qui la traverse, une aspiration qui lui est constitutive et qui la révèle à elle-même, si nous sommes capables de l’entendre. C’est pour cette raison qu’il faut protéger par dessus tout la liberté de chacun : pas parce qu’elle est bonne en soi, mais parce qu’elle est, et qu’elle ne nous appartient pas. Ni à soi-même, ni a fortiori à aucun collectif. Pour le coup, j’ai une vision très spiritualiste de l’espérance, très peu sensuelle. Je crois à la force de l’exemplarité, mais je crois qu’aucune exemplarité ne suffit à bouleverser le sens d’une vie humaine. Que notre “meilleur” ne peut advenir que si nous comprenons “du dedans” l’intérêt que nous avons de “soumettre librement” notre liberté à ce qui nous fait hommes.

-  Dans ton premier roman Crafouilli paru aux éditions Les Provinciales, récit rabelaisien de la création du monde, tu avais inventé un phrasé et un rythme bien particuliers. Avec La Chair, le langage est cru, contemporain, poétique, habité d’une rage biblique, accessible à un plus grand nombre de lecteurs : la métamorphose dans ton écriture a-t-elle été difficile ou instinctive ?

Mon style s’est spontanément adapté à mon propos - même s’il reste bien sûr marqué par mon attitude particulière vis-à-vis du langage. La langue française a un passé littéraire très riche et bouillonnant d’inventivité. Dans Crafouilli, il y avait aussi l’idée d’une sorte d’hommage à ce passé, l’idée que raconter l’histoire de l’humanité (ce qui est le projet “modeste” de Crafouilli) passe par l’actualisation du maximum des possibilités de la langue qui la raconte. Avec La Chair, le projet était tout autre puisque d’une part c’est un roman, au sens tout à fait classique du terme, et que d’autre part sa problématique ne se conçoit que d’être contemporaine : il y a à peine 100 ans, l’histoire de Marie aurait été, sinon banale ou même crédible, du moins “envisageable”, parce que le substrat de culture traditionnelle populaire qui a fait notre histoire pouvait encore admettre la véracité du monde magique. Il fallait donc impérativement que je m’adresse au lecteur dans le langage d’aujourd’hui, que j’essaie de rendre compte le mieux possible du décalage même du vocabulaire de Marie, de son univers de référence, avec les mots que nous employons aujourd’hui.

-  Maintenant que ce second roman trace sa route, que penses-tu du monde de l’édition. Quels auraient été tes voeux ?

Le monde de l’édition est en crise, c’est banal de le constater. Il s’est laissé, comme tous les autres domaines de l’économie, avaler par les questions de rentabilité, et de rentabilité immédiate - ce qui est le contraire de sa nature, parce qu’aucune bonne littérature ne tient compte de rentabilité immédiate. Moyennant quoi, les seuls genres qui “tirent” l’édition depuis dix ans au moins, ce sont les témoignages, les fausses confessions pipolistiques, les essais et commentaires pondus à la hâte et lancés à grand renfort de blabla sur les ondes, bref : “l’actu”. Pour vendre encore un peu de littérature, il faut organiser des “coups”- et ce qui est le plus souvent vendu par “coup” c’est le moins littéraire de la production littéraire. Le monde de l’édition s’est laissé maquer, comme tous les mondes, par celui des médias, du spectaculaire, du consumérisme - et la critique avec, qui ne peut plus s’exprimer réellement que sur internet, les classiques journaux imprimés étant contraints pour vendre de répondre à l’attente que leur médiocrité a suscité. Ce constat est terrible : la littérature, qui était encore il y a 30 ans la pierre angulaire de notre culture, a été rejetée aux marges, avec la complicité de la “grande” édition. Je crois cependant, j’espère surtout, que cette situation qui risque bien d’être durable - n’entame pas la force d’entraînement ni de conviction contenue dans toute œuvre littéraire. Mais elle entame de plus en plus sérieusement la possibilité pour cette force de rencontrer les lecteurs qui la cherchent, dont en outre le nombre va s’amenuisant. Qui lira dans 30 ans un livre de poésie, un traité philosophique, une pièce de théâtre, un roman, même ? Pour avoir le goût de ce genre de lecture, il faut de la disponibilité et du silence, c’est à dire le contraire du foutoir entretenu par les vendeurs d’actualités.

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Site de L’auteur Serge Rivron

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Franca Maï
Crédit Photo : Philippe MATSAS
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Serge Rivron


Publié le 4 novembre 2008  par franca maï


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