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Jean-Marc Rouillan, soleil noir, Par Daniel Schneidermann

Catégorie politique
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Un homme, aujourd’hui, en France, vient de préférer renoncer à sa liberté plutôt que de renier ses idées.

Jean-Marc Rouillan, cofondateur du groupe terroriste Action directe, en régime de semi-liberté, et nouvellement rallié à Besancenot, vient d’être réincarcéré à la prison des Baumettes de Marseille, après avoir accordé une interview à l’Express, dans laquelle il laisse entendre qu’il ne regrette pas les faits (deux assassinats, notamment) pour lesquels il a été condamné. Dans le tumulte de la crise financière, l’épisode n’a eu droit qu’à de courts articles. Pourtant, nous voici comme obligés de nous élever au-dessus des petits calculs, des petites dérisions habituelles, pour regarder en face, au-dessus de la couche de nuages, le soleil noir de ce geste.

D’emblée, le directeur de l’Express, Christophe Barbier, prend ses distances. Sait-on jamais ! Si certains lecteurs risquaient de penser qu’il a viré terroriste ! « L’Express condamne les crimes terroristes commis hier par Action directe, ainsi que tout ce qui pourrait ressembler à une apologie de la lutte armée en France », précise dans un encadré prophylactique Barbier, sans doute dûment chapitré par son avocat. Puis, arrive donc cette parole de Rouillan, vingt ans après, sur trois pages. La prison n’a pas détruit le militant, tel qu’il se révèle à l’Express. Tout est intact, colère, vision du monde et cet étrange mélange d’extra-lucidité et de mystère autiste. C’est une butte témoin, un mégalithe. La dépolitisation de la société le sidère. La marchandisation de l’icône Guevara le stupéfie (il semble pourtant que toutes deux étaient déjà bien entamées dans les années 80). Ensuite, on entre dans le vif du sujet. « Etes-vous encore prêt à jouer votre liberté personnelle pour vos idées ? » lui demande l’intervieweur de l’Express.« Mais je la joue actuellement. Avec cette interview... » répond Rouillan. Enfin tombe la question fatale : « Regrettez-vous les actes d’Action directe, notamment l’assassinat de Georges Besse » ? Réponse : « Je n’ai pas le droit de m’exprimer là-dessus... Mais le fait que je ne m’exprime pas est une réponse. Car il est évident que, si je crachais sur tout ce qu’on avait fait, je pourrais m’exprimer. »

Autrement dit, dans cette phrase qui va le renvoyer en prison, il ne traite pas des assassinats, mais de son interdiction de s’exprimer et des raisons de cette interdiction.

Lui serait-ce donc aussi interdit ?

L’apparence est accablante : voilà un homme qui retourne en prison pour avoir donné une interview à un journal. C’est le délit d’opinion réinventé. Mais cette apparence est trompeuse. Ce n’est pas pour l’humilier, ou remporter sur lui quelque victoire symbolique, que la Justice exige de lui le silence sur ses assassinats. C’est pour éviter qu’il ne se livre (et, avec lui, le journal qui reproduirait ses propos) à une apologie du meurtre, motif sans doute plus fondé que le « trouble à l’ordre public » par lequel le juge d’application des peines a motivé sa décision. Cette interview, aussitôt recueillie, se déploie dans l’implacable machinerie médiatique.

L’Express a aussi interrogé la veuve de Georges Besse, ancien patron de Renault, une des victimes d’Action directe. « En recrutant Rouillan, Besancenot se conduit de manière honteuse », dit Françoise Besse. Et, sans dételer, l’Express s’empresse de faire réagir Besancenot (en deux questions) à l’interview de Françoise Besse. « Françoise Besse a des comptes à régler avec Action directe », réplique Besancenot. Oui, « comptes à régler » ! Simple maladresse de Besancenot ? Stupidité ? Ignominie ? Peu importe.

On ne cherchera pas à savoir. Le facteur a mordu la ligne jaune.

Son compte, à lui, est bon. Sur Europe 1, l’éditorialiste Askolovitch, avant même la sortie de l’hebdomadaire, peut s’émouvoir à grands cris et sommer Besancenot de virer Rouillan. Dans la journée, le parquet de Paris demande la réincarcération de l’ex-terroriste, qu’accorde le juge le lendemain. La République est sauvée. Ô vigilants médias ! Ô diligente Justice ! On approuverait sans réserves ce journalisme du croc-en-jambe si cette machine broyait aussi rapidement, aussi efficacement, les puissants, que le vermisseau Rouillan.

Restent deux questions.

-  Pourquoi Rouillan a-t-il parlé à cet hebdomadaire bourgeois, dans lequel sa grande interview choc succède à celle de Carla Bruni ?

Il ne répondra plus, répondons à sa place : parce qu’il se préfère en prison, conscience intacte, que muselé hors les murs. Le choix est respectable. Enfin, l’épisode Rouillan survient en pleine crise financière.

-  Comment empêcher les deux images, les deux époques, de s’entrechoquer dans les têtes, y provoquant d’épouvantables carambolages ?

Et par exemple celui-ci, que l’on frémit d’avouer : et si, en pleine crise des subprimes, en pleine vague d’expulsions de misérables emprunteurs, quelque Rouillan américain avait descendu, en bas de son immeuble de Manhattan, le patron de la Lehman Brothers, qu’en aurions-nous pensé, au fond de nous-mêmes ?

Lu sur : AD



Publié le 12 novembre 2008  par torpedo


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Forum de l'article
  • Jean-Marc Rouillan, soleil noir
    Par Daniel Schneidermann
    12 novembre 2008, par paul
    C’est sûr que depuis cet événement, pour moi plus important que beaucoup d’autres, puisque je ne m’informe que par l’intermédiaire de site comme celui-ci, bellaciao, le grand soir, voltaire.net, oulala et pas mal d’autres du même tonneau, on ne sait plus très bien que dire, que défendre, qu’exprimer de ce que l’on pense au plus profond, au plus intimement de soi. Aucune pitié pour les membres des familles des cibles d’action directe : ces gens là sont les valorisations individuels de criminels du système. Techniquement, la lutte armé pose de grand problème, en nombre d’intervenants, en protection mutuelle, en défense aussi, en compétence à l’égard des techniciens d’en face qui sont eux aussi des soldats souvent mieux équipés et mieux entraînés, mais moins motivés. Ce n’est pas que pour des raisons techniques que j’ai toujours pensé et pense toujours que la lutte armée, la résistance armée, est vouée à l’échec. C’est aussi pour des raisons idéologiques et philosophique qui remontent à une critique radicale des fondement judaïsques, les dix commandements, et chrétiens aussi, est-il possible d’aimer on de reconnaître son prochain quand il est mu par la domination, l’égoïsme individualiste, la haine de la vie, l’appât de l’exploitation et de l’asservissement comme fondement de sa fierté. Tuer est bien peu de chose sinon rien, et pas un crime en tout cas en comparaison des intentions précédemment citées, à savoir la volonté de puissance, le narcissisme, l’égoïsme. Pour des raisons tactiques aussi il me semble que s’attaquer à un système avec les armes qui font sa gloire et sa fierté, le fondement même du système capitaliste est guerrier, l’attaquer avec les même armes qui font sa force écrasante et sa domination, est totalement voué d’avance à l’échec. De plus, psychologiquement, c’est donner à ses ennemis les moyens de se valoriser d’une victoire facile car ce système est aussi fondé dans sa fierté sur la rivalité et sa capacité à affronter crânement des ennemis sur son propres terrains. Il ne faut pas lutter : il faut construire. il faut abandonner aussi dans la construction de cette nouvelle culture tout vocabulaire guerrier et militaire donc militant : ne plus se battre, mais montrer comment l’on endure et comment on l’on est indifférent au désir mimétique par lequel le système se valorise et a si efficacement asservi dépolitisé, décérébré les masses populaires, les transformant, comme dans la caverne de platon, en esclaves ignorants, en consommateurs aveugles et vains. Il est évident pour moi que Rouillan a joué une mauvaise carte tactique. Mais je reconnais son courage, sa grandeur, sa lucidité : pour moi cet homme n’est pas un criminel.
    • Jean-Marc Rouillan, soleil noir
      Par Daniel Schneidermann
      8 janvier 2015, par paul_zohar
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      • Jean-Marc Rouillan, soleil noir
        Par Daniel Schneidermann
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    • Jean-Marc Rouillan, soleil noir
      Par Daniel Schneidermann
      8 janvier 2015, par paul_zohar
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    • Jean-Marc Rouillan, soleil noir
      Par Daniel Schneidermann
      8 janvier 2015, par paul_zohar
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    • Jean-Marc Rouillan, soleil noir
      Par Daniel Schneidermann
      8 janvier 2015, par paul_zohar
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  • Jean-Marc Rouillan, soleil noir
    Par Daniel Schneidermann
    13 novembre 2008, par yankee zoulou

    Sujet costaud..

    Le facteur a merdé ??

    Oui..

    Il ne connait pas Françoise Besse...

    Moi non plus.

    RLB..

    Je ferai mieux la première fois.. pas sur..

    Il est con ce Beso...

    Des comptes a régler.. Venant de la "VICTIME"... !! On a tué son mec..

    La, c’est pas dans son argumentaire de petit perroquet..

    Il est con ce petit beso..

    Reviens dans 5 ans, ou jamais..

    qqs mois pour te rattraper, sinon dégage..

    Et Rouillan progresse, on sait jamais..

    pas s’énerver.. je sais.

    Franca modère moi stp..

    • Jean-Marc Rouillan, soleil noir
      Par Daniel Schneidermann
      14 novembre 2008, par régis duffour

      A propos de l’affaire du sabotage des trains pûisque le gouvernement en fait un problème semblable à celui de Rouillan : Mon opinion c’est que le sabotage n’est pas un acte de violence et qu’il est une méthode de lutte tout à fait normale puisque les syndicats et les partis (dont le LCR) bloquent toutes autres possibilités et d’ailleurs, trop heureux de l’aubaine, ne condamnent-ils pas unanimement les actes de sabotages. Je crois que les preuves se fabriquent et je ne serai pas étonné qu’en l’espèce la police en ait fabriqué sur commande. Quand tous les voyants sont au rouge et puisque le capitalisme est en faillite permanente c’est facile de détourner l’attention sur des "terroristes" (le mot prêterait à rire) pour s’éviter d’être jugé sur ses résultats ; catastrophiques (augmentation des suicides, problèmes climatiques, accroissement de la pauvreté etc...). Les terroristes sont les alliés objectifs de l’Etat et en l’absence de terroristes il faut bien en fabriquer...

      En quelques années on est passé d’une guerre psychologique menée par le pouvoir et dont Norman Mailer rendait compte en 1954, à la torture psychologique. De quoi amener de l’eau au moulin de Jacques Ellul qui disait au sortir de la guerre qu’Hitler l’avait gagné.

      • Jean-Marc Rouillan, soleil noir
        Par Daniel Schneidermann
        23 novembre 2008, par yankee zoulou

        Le parquet a réussi a mettre la main sur la "Cellule invisible", qui est supposée avoir disjoncté les caténaires du TGV....

        Un coup de vent (belle cellule invisible) a niqué les mêmes infrastructures merdiques entre Nice et Marseille..

        Qui est le plus coupable ?????

        Régis tu vois clair, mais l’état c’est nous !!

        Si j’ai pigé tes posts..

  • Jean-Marc Rouillan, soleil noir, Par Daniel Schneidermann
    29 janvier 2016, par Sara
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