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L’homme aux rats

Catégorie société
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(JPEG) Depuis quelques décennies, plus personne ne l’ignore, la démocratie semble, pour quelques intellectuels, se retourner contre elle-même. Ce point alarmant d’une véritable érosion démocratique dénoncée par Marcel Gauchet, semble trouver, subitement, son paroxysme, dans l’élection du nouveau chef de l’Etat français. Outre le spectre des peurs françaises que cet événement exalte, la personnalisation de la politique par laquelle s’affichent les ambitions et les intentions les plus cyniques, la mise en lumière de la dépression étendue à la plus grande partie de la population hexagonale, c’est l’impuissance politique actuelle conduisant sournoisement à laisser son droit de vote instrumentalisé, qui tend à ressortir dans ce moment véritablement improbable de l’histoire.

« Entre nous, ce n’est pas parce qu’un président est élu que, pour des gens d’expérience comme nous, il se passe quelque chose (1.)  » Par cette seule formule, durant la séance du 16 mai 2007, de son séminaire donné à l’Ecole Normale Supérieure, le philosophe Alain Badiou résume à peu près ce que représente, à ses yeux, l’élection de Nicolas Sarkozy à la tête de la République française :

un non-événement.

De son sacre, rien de révolutionnaire, rien d’étonnant, juste à peine un coup, certes attendu, mais tout de même « violent » (2). Violent car, nous ne nous trouvons pas dans le registre classique de ce que nous pourrions appeler la succession électorale, nous sommes par ce vote, témoins de « la venue de la chose immonde (3) ». Non pas Sarkozy lui-même, mais « ce dont Sarkozy est le nom (4) ».

Et ce nom a une odeur. L’odeur de la dépression...

De cette dépression, Sarkozy, ce Napoléon-le-petit, n’en est pas le responsable. Elle lui est très antérieure. Il s’en est nourrie.

Il en est le serviteur.

Car, il représente, dans le paysage français déjà dépressif, dont l’indécision massive en matière de vote électorale est patente, l’alliance de la guerre et de la peur qui porte le nom typique chez nous de « pétainisme ». En « flic agité comme maître du jeu » (5), Sarkozy forme un duo choc avec sa rivale Ségolène Royal, dans le style des "Jean-sans-peur", dont l’une s’appuie sur « la peur (de la peur) (6) » et l’autre sur les peurs primitives. Il ne pouvait donc y avoir vote, la désorientation politique ne laissant la clairvoyance suffisante pour savoir à « quel saint ou à quel Pétain se vouer (7) », car cela n’aurait pu correspondre à « l’opération d’un choix véritable (8). »

De fait, « notre pays n’a existé et n’existera, quelle qu’en soit la forme à venir, que par ceux qui n’ont pas consenti aux abaissements qu’exige universellement la logique de la survie des privilèges, ou même la simple conformité « réaliste » aux lois du monde. Ce sont ceux-là qui ont choisi, et ce n’est certes pas en votant (9)  ». Il y a une illusion de vote, une illusion de choix, et par cela même, il s’agit, selon Badiou, de rejeter nos illusions, sans quoi nous ne trouverons ailleurs, le principe d’une orientation de la pensée et de l’existence. Car ce qui s’est passé là, dans le débat politique, ce n’est rien de moins qu’une défaillance du réel.

Alors que la droite instrumentalise les peurs françaises, la gauche s’applique à les nier.

« Tout le monde voit que la démocratie électorale n’est pas un espace de choix réel, mais quelque chose qui enregistre, comme une sismographie passive, des dispositions qui sont tout à fait étrangères au vouloir éclairé, qui n’ont rien à voir avec la représentation qu’une pensée réelle peut avoir des objectifs que la volonté poursuit (10) ». Aussi, dans ce déni du réel, orchestré par les deux partis antagonistes droite/gauche, c’est la droite de Sarkozy qui l’emporte, car il faut bien reconnaître à Sarko « une profonde connaissance de la subjectivité des rats » (11) auxquels Badiou admet que « par leur nombre stupide, ils ont fait triompher la démocratie (12) ». D’où cet étrange - ou astucieux - sobriquet que Badiou affuble au chef de l’Etat : « l’homme aux rats (13) ».

Est-ce là le point clé du discours de Badiou ?

Une seule certitude : nous ne sommes plus dans une politique en phase avec le réel. La gauche ne demeurant désormais, selon la formule même de Sartre, « qu’un cadavre tombé à la renverse et qui pue (14) », et la droite de Sarkozy, par son élection au pouvoir, qu’une famille politique qui aggrave la désorientation en révélant le caractère obsolète du clivage droite/gauche, entérine la déprime ambiante, met en plein jour ce vieux monde qui s’écroule. « Le système même de l’orientation est défait (15) ». De ce navire qui coule à pic, corps et biens, nous assistons au spectacle désarçonnant de plusieurs nuées de rats de droite comme de gauche, tentant, dans la désorientation générale, de quitter la galère, galopant vers le sarkozysme. On assiste alors au spectacle inédit des consultations très étranges dans les coulisses. Ces moments terrifiants de ruées des caciques de l’opinion de gauche vers le Sarko nouveau, auquel on trouve soudain de grandes vertus.

Prémices même d’un tremblement de terre.

Ce tremblement de terre, c’est celui des rats qui, en masse, se jettent du navire en perdition, constituant, par leur nombre, soudainement une marée, et bientôt un « tsunami de rats (16) ». La thèse d’Alain Badiou, c’est que tout cela arrive car Sarko « verrouille » (17), instrumentalise la dépression générale, emprisonne ses électeurs dans une « temporalité d’opinion »(18). Et c’est là toute la problématique du problème politique aujourd’hui : la problématique de la durée. (19) ».

Si l’élection est devenue un « piège à cons (20) », ça n’est pas parce qu’elle a une essence répressive, mais une fonction répressive. Tout cela, clairement représenté aujourd’hui, suscite en chacun, un sentiment d’impuissance.

Face à ce sentiment, vous devenez au mieux déprimé, au pire, un rat.

C’est-à-dire, un être qui ne supporte pas d’attendre, qui, se voyant vieillir, se dit qu’il ne veut pas mariner dans l’impuissance, « mais encore moins dans l’impossible ! (21) ».

D’où cette ruée vers une politique de la rupture qui, aux yeux d’un Alain Badiou méfiant, n’est qu’une politique de la courbette : au lendemain de son élection, Sarkozy trinque au Fouquet’s, part à Malte sur un yacht de milliardaire, demande à chacun, rassemblant sous la houlette d’un parti unique, d’accepter l’ordre capitaliste, l’économie de marché et la démocratie représentative.

Il remet les pauvres au travail, réhabilite et redresse la morale qui vient à la place de la politique, en appelle à prendre l’exemple des pays étrangers, - les étrangers faisant toujours mieux que nous ! -, renvoie la responsabilité du désastre aux revendications populaires, s’attaque au symbole de Mai 68, surveille et réprime les étrangers en affichant ostensiblement la supériorité blanche et occidentale sur toutes les autres.

Tous ces critères relevant du transcendantal pétainiste ont pour fonction de rendre responsables et coupables de la crise morale des populations, les populations elles-mêmes. Dans la désorientation générale, Sarkozy peut désormais mépriser le peuple, en lui assénant à la figure un : « la gauche ne fait plus peur, vivent les riches, à bas les pauvres (22). » L’impuissance effective et avérée comme dimension intrinsèque de la démocratie électorale devient finalement la règle.

Mais Alain Badiou ne croit pas à la fatalité.

Contre le monde dont Sarkozy est « l’emblème (23) », il propose huit points praticables qui ne constituent ni un programme ni une liste, mais une table des possibles, abstraite et incomplète.

Parmi ceux-ci, traiter égalitairement tous les ouvriers qui travaillent en France, réhabiliter l’Art contre la culture de consommation, réinventer et défendre l’amour entre les hommes et les femmes, soigner tous les malades indifféremment, refuser de lire un journal appartenant à de riches managers si nous ne sommes pas nous-mêmes des riches managers. Et le huitième et dernier point, sur lequel, Badiou met l’accent en lui accordant un chapitre complet : affirmer le principe d’un seul monde.

Un monde sans murs qui ne contredit pas le jeu des multiples identités et différences.

La France est dépressive, déboussolée. Il lui faut une cure. Pour cela, Badiou en appelle à Lacan, et une devise remaniée : « élever l’impuissance à l’impossible (24) ». C’est-à-dire, construire dans la temporalité d’opinion une autre durée.

Le symptôme majeur de notre syndrome est l’impuissance avérée.

Il faut donc l’élever à l’impossible en se fondant sur le courage et le temps. Ce qui voudrait donc dire se soustraire à la durée qui nous est imposée par la loi du monde. Revenir au réel, « trouver », « construire », « tenir un point réel (25) » que nous ne lâcherons plus car c’est le point ininscriptible dans la loi de la situation. Tenir un point que l’on aura trouvé, c’est « exposer l’individu animal que l’on est à devenir le sujet des conséquences du point (26) ». La réponse de Badiou à la désorientation et à la débandade, c’est s’en tenir à un temps impossible mais qui sera notre temps. C’est précisément revenir à l’hypothèse communiste et son moment actuel qui, dans l’expérimentation locale d’une politique, constituera contre la domination réactionnaire installée, « une durée propre (27) ». Idée kantienne plus que programme politique, l’hypothèse communiste auquel Badiou se propose de revenir, déclenchera certainement quelques vives réactions positives ou négatives. Qu’à cela ne tienne !

Par ce rapport complètement nouveau entre le mouvement politique réel et l’idéologie, Badiou, dans son dernier essai présenté sous forme de pamphlet, n’hésite pas à forcer les portes de la réalité, et à réveiller une « hypothèse heuristique d’usage fréquent dans la polémique (28) » : le communisme. Convoquant Sartre qui déclarait sans retenue : « Si l’hypothèse communiste n’est pas bonne, si elle n’est pas praticable, alors cela veut dire que l’humanité n’est pas en soi une chose très différente des fourmis ou des termites (29) », Badiou met le doigt sur l’impuissance même des pays capitalistes à sortir de la dépression, tous entiers réduits, dans leur devenir collectif, à la concurrence et par là même, à la guerre des intérêts et rien d’autre, incapables alors, d’abolir les murs entre riches et pauvres, puissants et persécutés, exaltant le libre marché, et les « sommations des petits jouissances30 », et réduisant cette aventure collective à l’animalité, où l’on y trouve cette bête humaine qui « ne vaut pas un clou (31) ».

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Publié le 18 novembre 2008  par Marc Alpozzo


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