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Un regard sur le Vietnam
épisode 6 par André Bouny

Catégorie exterieur
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On roule vers Ban Mê Thuôt, situé à sept heures de route au sud des Hauts Plateaux. Descente d’un vaste plateau -plateau parmi les Hauts Plateaux- entouré de montagnes éloignées, des villages de tombes déroulent leurs couleurs.

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Hauts plateaux maison des minorités
Crédit Photo : André BOUNY 2008

Les hameaux des vivants passent, avec leurs zébus gardés par les enfants. Une vieille mob porte deux énormes paniers fixés de part et d’autre de sa roue arrière, remplis par un empilage de gros jaques plus haut que le conducteur. Vélos rouillés et motoculteurs contournent les jeunes marcheurs qui se rendent au marché. Toujours et partout on a ce sentiment que toute la richesse terrestre du pays et son activité se trouvent et se passent sur/et le long de la route, comme si à quelques centaines de mètres de part et d’autre n’existe qu’hostilité. Ici, ce sont les plantations de poivriers et de caféiers, cultivés sur une terre basaltique, forte et rouge.

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Hauts plateaux l’éléphant s’approche de l’éléphantdrome
Crédit Photo : André BOUNY 2008

Nous sommes dans la province du Daklak, quarante-quatre ethnies vivent dans cette région peuplée avant la guerre de cerfs, d’ours, de tigres et d’éléphants. Avant de s’exiler à la fin de la Guerre mondiale, le dernier roi (ou empereur) Bao Dai vient chasser ici. Il chasse sur le dos de son jeune éléphant blanc. Animal très rare, vénéré par les Vietnamiens et les Cambodgiens. Aujourd’hui encore, Vietnamiens des bords du Lac Lak -soixante kilomètres au sud de Ban Mê Thuôt- et Cambodgiens disent voir de temps en temps un éléphant blanc passer d’un pays à l’autre. Celui de Bao Dai -mort à Paris en 1997. La chose est tout à fait possible, l’éléphant blanc étant naturellement préservé des chasseurs et braconniers grâce aux préjugés favorables que lui portent les habitants de ces contrées frontalières. Ban Mê Thuôt, importante base américaine contrôlant la région des Hauts Plateaux est l’ultime grande bataille de la guerre du Viêt Nam. La ville tombe cinquante et un jours avant la chute de Saigon.

La nuit est calme sous les moustiquaires : pas de contrôle de passeport.

Nous allons au village de Ban Don, à une heure de Ban Mê Thuôt. Chemin de terre, troupeaux de zébus, longues maisons de pailles et de bambou sur pilotis, et voici une éléphante qui porte une nacelle de bois. Elle a le même nombre d’années que les éléphants répertoriés au Viêt-Nam : trente-six. Son cornac nous dit que chaque fois qu’elle part en balade foraine, elle est heureuse. Vraiment, ça se voit. Avec son cornac et les miens sur le dos, la voilà qui part, le pas alerte, accélérant le long de la rivière parsemée de roches pour disparaître dans les bois.

C’est la descente de Ban Mê Thuôt vers la mer de Chine méridionale en direction de Ninh Hoa, destination Nha Trang. Un trajet de six heures. La culbute des Hauts Plateaux est formidable. Dans sa première partie l’état de la route devient une piste trouée et piégeuse. Il est difficile de voir les autres usagers devant et sur les côtés dans son nuage de poussière. Puis la route s’améliore avec la déclivité vertigineuse. Partout la montagne est bousillée. Si bien qu’on doute de l’annonce des quantités de défoliants utilisés par l’Armée américaine. Et des champs de tombeaux s’allongent. "Notre" chauffeur double n’importe où. Sans aucune visibilité, il entreprend le dépassement de plusieurs gros camions usagés dévalant du Nord vers le Sud leur long chargement de billes de bois. Un palier ralentit le rythme et soulage l’atmosphère. Puis ça recommence, entouré d’une montagne qui devrait être merveilleuse. Enfin nous atteignons la vallée d’argile des briqueteries.

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Vallée des briqueteries
Crédit Photo : ANDRE BOUNY 2008

Elles se succèdent au milieu des bananiers avec leur tour de brique fendue par la chaleur du four, entourées de grands amas de bois pour la cuisson.

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Une briqueterie
Crédit Photo : André BOUNY 2008

Les cocotiers filent et, au-dessus de leurs rameaux en éventail, il est facile d’imaginer les hélicoptères américains comme de gros esturgeons noirs. Une passe s’ouvre sur la mer turquoise, nous longeons le lagon de Ninh Hoa et suivons le littoral jusqu’à Nha Trang. Comme convenu, on lâche la voiture particulière et son jeune chauffeur pris à Hoi An.

Nha Trang est une ville à la situation et à l’environnement méditerranéens. La ville est bâtie en front de mer face à une très longue plage de plusieurs kilomètres, bordée d’une promenade aménagée et plantée de cocotiers.

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Nha Trang Vélo sur la plage
Crédit Photo : ANDRE BOUNY 2008

Sur la gauche de cette plage la presqu’île de Ninh Hoa fait une dentelle bleutée de montagne calcaire. Au large, on voit des îles proches et distingue les découpes brumeuses de leurs soeurs plus éloignées.

Épargnée par la guerre américaine, Nha Trang connaît le beau temps toute l’année.

Quand ailleurs c’est la mousson, ici c’est la saison sèche. Au Viêt Nam, quand on prononce le nom de cette ville, Alexandre Yersin vient aussitôt à l’esprit des Vietnamiens. Nha Trang est la ville adoptée et d’adoption d’Alexandre Yersin. Après 1954 et 1975, alors que toutes les rues du Viêt Nam sont rebaptisées aux noms des héros vietnamiens et que les autres patronymes vont aux oubliettes, seuls quatre noms de personnages échappent à la poubelle de l’histoire urbaine vietnamienne : rue Pasteur, rue Calmette, rue Alexandre de Rhodes, et rue Alexandre Yersin. Les Vietnamiens l’appelle Ong Nam. Ong veut dire "Monsieur". Et Nam, "Cinq".

L’homme fit cinq grandes choses. (Lire Docteur Nam, d’Élizabeth Du Closel -membre du CIS- éditions Albin Michel) Tout ce qu’entreprend Ong Nam, il le fait au péril de sa vie. Alexandre Yersin explore la contrée des Hauts Plateaux, habitée de peuples inconnus dit mäi -voulant dire "sauvages"- et de grands fauves. En tant qu’explorateur, il part de l’endroit où il conseille de fonder Dalat et ouvre la première voie jusqu’à Phnom Penh, et c’est encore lui qui relie Nha Trang à Da Nang par le Daklak et le Kontum encore jamais explorés. En tant que médecin, il fonde l’Institut Pasteur de Nha Trang et, surtout, il se rend à Hong Kong décimée par la peste bubonique et dans des conditions épouvantables recherche et découvre le bacille de la peste. Enfin, il introduit l’hévéa au Viet Nam.

Enterré sur un petit promontoire en bordure de route à une vingtaine de kilomètres de la ville, un gardien veille sur sa modeste tombe. Les vietnamiens lui vouent une véritable vénération. Le lendemain de notre arrivée, nous partirons sur les îles, escortés par les poissons volants gros comme des martinets d’argent. Il volent en demi cercle sur cent mètres et replongent. On admire les coraux des fonds marin. Passe l’île réservée aux lépreux jusqu’en 1975. Mais Nha Trang, c’est surtout sa plage. On souffle un peu dans ce voyage à haut rendement, et les enfants aiment bien leur mer. Le cerf-volant reste le jeu favoris des Vietnamiens et, dans ce monde difficile, dragons et phénix ont cédé la place au dernier cri : un requin noir montrant ses dents aux regards d’en bas. D’ailleurs, si rien ne permet de différentier formellement les gens aisés des modestes sur une plage, l’obésité de certains enfants parle d’elle-même. Chose qui n’existait pas il y a peu de temps.

Le soir, les Nhatranais traversent l’avenue séparant la ville de la mer et viennent en famille sur la plage faire griller des sèches séchées. Nha Trang a aussi un bel aquarium avec de malheureux requins léopard qui tournent en rectangle. Une marchande de vœux portant une cage de moineaux en libère un contre un billet afin que ce que l’on souhaite s’exauce.

Le poisson en aquarium ; l’oiseau en cage ; l’homme en prison ; l’homme, toujours l’homme.

Á côté de la ville se trouve le site des tours cham de Po Nagar. Avant de partir, nous allons visiter un Centre de Réhabilitation pour enfants handicapés, avec des victimes de l’Agent Orange -nous avons reçu sa directrice sous notre toit en France l’année dernière.

Départ en bus pour Dalat, cinq ou six heures de trajet. De Nha Trang jusqu’aux premiers lacets de la montagne, la campagne est jolie, parsemée de petites collines boisées, de cocotiers et de bananiers le long des rizières. La montée est interminable et impressionnante, elle offre des vues saisissantes sur les vallées. Á flanc de plateau, les villages des tribus et minorités, Srê, Chil, Maa, Koho, Churu et Lat, éparpillent leurs maisons de bois sur pilotis. Autour d’elles, des zébus vaquent ou tirent des charrettes chargées de légumes. Certains élèvent des chevaux de petite taille. Un palier.

Puis une nouvelle ascension, la dernière avant Dalat. De nombreux détails signalent que la chrétienté est là, plus précisément le catholicisme. Des traces françaises. Dans sa cuvette d’altitude, 1500 m, Dalat est une ville vallonnée autour d’un lac, de grands jardins de légumes font des patchworks rectilignes et de nombreuses villas avec parc évoquent les architectures des provinces de France. Ici, on ne souffre pas de la chaleur.

Il y a quatre saisons.

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Dalat Eléphant croisé
Crédit photo : ANDRE BOUNY 2008

Maintenant c’est la saison des orages qui se déclenchent tous les jours en début d’après-midi pendant quatre mois de façon invariable. Devenue station climatique dans la première partie du siècle précédent, Dalat reçoit des hôtes saisonniers de renom, par exemple l’Empereur Bao Dai vient dans son Palais d’été, avec pour voisin le chasseur Théodore Roosvelt. Yersin fait installer un quatrième Institut Pasteur. Mais après les riches heures de Dalat viennent celles de Diên Biên Phù et des Accords de Genève, alors les Français quittent la ville et les catholiques vietnamiens du Nord, fuyant le communisme, s’installent ici. Préservée de la guerre dans son enclos de montagnes, en 1975, Dalat tombe sans résistance avec sa trentaine de couvents, d’abbayes et de monastères. Et la ville devient pauvre. Aujourd’hui, avec l’ouverture du pays, c’est un début de résurrection. Avant que n’arrive l’orage quotidien de mi-journée, nous allons faire une promenade sur le lac Tuyên Lâm. Sur une des berges, on voit un des derniers éléphants du pays obligé à sa pitoyable activité foraine.

Á une douzaine de kilomètres de Dalat, devant le mont Lang Biang vénéré des minorités, se trouve le village de Lat. Le chef du village nous reçoit tous les quatre dans la maison commune sur pilotis. Il est francophone.

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Lat_explication du chef de village
Crédit Photo : André BOUNY 2008

C’est une grande pièce sombre sur plancher. Ça et là sont suspendus des instruments rudimentaires de musique, à percutions et à vent : gongs, calebasse à trois flûtes, instruments pour le sacrifice du buffle. On s’assoit sur un banc de bois bancal et, un à un, buvons par aspiration le vin de Dalat dans la grande jarre.

Un breuvage épais.

Puis le chef du village, dans sa belle tenue de tous les jours, joue des instruments Lat et chante. Il chante avec malice des chansons françaises.

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Lat chef du village joue de la calebasse à trois flûtes
Crédit Photo : André BOUNY 2008

Il explique : " Da lat signifie parler Lat. Nous sommes à peu près trois mille Lat. Dans la première partie du siècle dernier, notre société était matriarcale. La femme achetait un homme contre un buffle. Un homme valait un buffle. Quand ma femme m’a acheté, elle a dû payer cinq buffles ! Car si je parlais bien entendu la langue Lat, je parlais aussi le Vietnamien, et le Français ! C’est pourquoi je valais cinq buffles. Ça, c’est le passé. Nous avons été évangélisés par un Aveyronnais : le père Boutary. Autrefois, nous étions animistes. Aussi, sur notre église (grand hangar de bois recouvert de tôles rouillées surmonté d’une croix posée sur des cornes de buffle) nous conservons les cornes du buffle pour se souvenir d’où on vient..." Le chef du village me demande si je suis croyant. La réponse est non. « Ça c’est pas bon ! » lâcha-t-il, de la même façon que Jean le jésuite sur le site des temples cham de My Son.

Les Vietnamiens sont profondément croyant au sens général du terme.

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Village de Lat jeune fille
Crédit Photo : André BOUNY 2008

Ensuite, nous marchons dans le village sans contrainte. Certains Lat sont bouffis et paraissent alcooliques, ce n’est pas sans me rappeler, presque trait pour trait, certains amérindiens Montagnais de Pointe Bleue que j’aie rencontrés trente-cinq ans plus tôt en Amérique du Nord. Ici, au village de Lat, le chef a un pouvoir restreint, celui d’essayer d’arranger les affaires de personnes. C’est vrai que c’est beaucoup, mais il n’a pas de vraies prérogatives sociales. Il est plutôt réduit à un rôle de courroie d’intégration qui laisse croire.

Les jours suivants, nous allons voir la Gare ferroviaire de Dalat : une maquette Jouef ; puis La maison folle dessinée par une architecte vietnamienne qui fait visiter et tient la caisse, bâtisse faisant penser à Gaudi, avec un aspect zoo en plus ; le Musée ethnique, grand bâtiment où un préposé à la billetterie délivre les billets, plus loin, un commis à la caisse encaisse, un peu plus loin, un employé au dessouchage dessouche, plus loin, deux hôtesses en ao dài chargées d’accueillir devant chacune des portes écartent leurs bras pour nous accueillir, plus loin encore, des jeunes femmes en charge d’informer informent... nous quatre sommes les seuls visiteurs de l’après-midi.

C’est le plein emploi.

Et puis il y a ce chauffeur de taxi avec son rétroviseur intérieur faisant office de télévision. En montant dans la voiture, j’éclate de rire. Content de nous bluffer, le chauffeur rit aux éclats, attrape le fou rire et rebondit sur son siège en regardant les pom-pom-girls se trémousser dans la nuit du pare-brise, tandis que guidons de vélos et de mobylettes effleurent les quatre coins de la bagnole agitée.

Toute la voiture pleure de rire.

A suivre...

Découvrir ou (re)découvrir :
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Episode 2
Episode 3
Episode 4
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Publié le 30 novembre 2008  par André Bouny


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