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Malinka un récit de Malinka Zanger

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Extraits de Malinka de Malinka Zanger

"Wladek, de son champ, put voir la mise en scène. Quand ils arrivèrent à Bobryk, ils firent sortir tous les habitants. Ensuite ils alignèrent tout le monde contre un mur. Lorsque le nombre de vingt-neuf fut atteint tout le monde dut s’enfuir sur l’ordre du gradé. Ainsi, la chasse a commencé... Des détails incroyables... Parmi les victimes, un bébé, des vieillards qui ne pouvaient pas bouger. Ils se sont acharnés sur maman, en lui visant la tête à plusieurs reprises, pour triompher devant les collabos. Ma sœur Luba n’était pas du nombre au départ, mais accourue pour être avec maman, elle fut touchée à la joue et enterrée vivante. Par contre, un jeune put se sauver. Un homme nommé Leibale fut déchiqueté parce qu’il était sourd et il n’entendait pas les ordres. Le bébé qui souriait aux bourreaux fut la cible de quatre fusils. Une vieille femme, sortie d’une maison en flammes, était une boule de feu. La chasse cessa quand ils eurent le compte de vingt-neuf victimes. Pour les enterrer, ils réquisitionnèrent les paysans qui travaillaient non loin dans leurs champs. Les bourreaux, pour plaire aux paysans, leur dirent de déshabiller les victimes et de s’approprier leurs affaires. Wladek me rendit pas mal de choses. Son témoignage fut confirmé, car j’ai revu plus tard le garçon qui avait réussi à s’évader grâce à ma sœur qui l’avait remplacé dans le compte. Nous étions six rescapés...

A table, toute tremblante, j’écoutais le récit de Wladek. Il était bouleversé, parce que quand il avait pris la main de ma sœur pour la tirer vers le tas où mon frère Lolek avait été fusillé, elle bougea et ouvrit les yeux. Mais Wladek était surveillé, il ne put rien faire. Le cordonnier veillait au bon déroulement de l’opération. Il avait pris le moulin avant l’incendie des trois misérables maisons juives, tandis que les autres poursuivaient leurs rapines. C’est le cordonnier qui, par la suite, employa toutes ses forces pour qu’aucun héritier ne reste en vie.

Après que Wladek nous ait raconté ces scènes terrifiantes, la famille me demanda de rester chez eux, ce que j’acceptai. La nuit tombait. Wladek m’accompagna en cachette jusqu’à Bobryk. De pauvres gens fouillaient dans les décombres, remuant les cendres encore fumantes. Un peu plus loin dans le champ, trois bouleaux gardaient une grande tombe toute fraîche. Mon frère Pinkus accourut, et il cria en me voyant "Alors tout le monde est vivant ?", car on lui avait raconté que moi aussi j’avais été tuée. Après que je lui aie dit la vérité, il se jeta sur la tombe, creusant avec ses mains, sanglotant, disant qu’il voulait les voir encore une fois. Nous l’en empêchâmes, il fallait quitter ce lieu, car d’après Wladek il était dangereux de rester plus longtemps. Mais nous ne pouvions pas nous séparer. Nous sommes restés une bonne partie de la nuit, enlacés, pleurant. Mais Wladek, en bon ami, nous fit quitter cet endroit où nous aurions tant aimé rester.."

Extrait de la préface de Serge Klarsfeld

"Les témoignages des survivants de la Shoah sont nombreux. Bien sûr, l’on se dit qu’ils ne seront malgré tout jamais assez nombreux. Il en manque toujours ; de ceux que l’on croit être en droit d’attendre de chaque rescapé. Et en bruit de fond, l’énorme absence de voix et de mémoire des disparus, sans qu’on puisse dire si le plus suffocant est le nombre ou la manière. Le récit que l’on va lire est de ceux qui provoquent ce vacillement parfois si proche du doute. Malinka est exceptionnel. L’Histoire de la Shoah n’y trouvera pas - ou pas beaucoup - les données brutes, recoupables, qui sont la matière, la viande, le solide sur quoi travaillent les historiens. C’est l’histoire d’une petite fille juive de Pologne, autour de ses quatorze ans, dont la famille est anéantie (dans ce qu’on a ensuite appelé la "Shoah par balles") et qui survit par miracle. Non, pas par miracle. Lorsque la fin était devenue palpable et que la fillette voulait mourir avec les siens, sa mère lui avait demandé de tenir et de survivre, pour être en quelque sorte la continuatrice de la famille et aussi un témoin. Peut-être n’était-ce qu’une ruse contre le désespoir, mais pour l’enfant ce fut un terrible renversement des rôles."

(JPEG) Malinka, de Malinka Zanger Editions de L’Ours Blanc, coll. Documents, janvier 2008, Série Documents 116 pages, 15 euros ISBN 978-2-914362-34-4

L’OURS BLANC 28, rue du Moulin de la Pointe, 75013 Paris e-mail : assocloursblanc@yahoo.fr blog : http://assocloursblanc.over-blog.com téléphone : 01 45 80 66 57

Source : Vendémiaire



Publié le 2 décembre 2008  par torpedo


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