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Tarnac On criminalise la contestation

Catégorie société
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(JPEG) Libertés . Le sociologue Laurent Bonelli décrypte les logiques du dispositif antiterroriste qui s’est mis en oeuvre dans l’affaire de Tarnac.

Alors que se tient à partir d’aujourd’hui et jusqu’à vendredi le Forum des droits et libertés (1), Laurent Bonelli, maître de conférences en sciences politiques à Paris-X

Nanterre et codirecteur de l’ouvrage collectif Au nom du 11 septembre, les démocraties à l’épreuve de l’antiterrorisme (2), analyse la mécanique qui s’est mise en oeuvre à Tarnac. Entretien.

Que vous inspire l’affaire de Tarnac ?

Laurent Bonelli. Le traitement de cette affaire n’est en rien un dysfonctionnement, mais au contraire l’illustration du fonctionnement ordinaire du dispositif antiterroriste français. Un système qui, en 1986, voit se mettre en place des forces de police spécialisées, une justice antiterroriste spécifique, qui bénéficient d’une figure juridique inédite : l’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste (l’AMT). Cette colonne vertébrale se renforcera avec les attentats de 1995, tant et si bien que, lorsque surviennent les attentats de New York, l’essentiel du système antiterroriste français est déjà en place. Ce qu’il faut noter, c’est le dilemme permanent de l’antiterrorisme.

En effet, contrairement à ce qui se passe en matière de police criminelle où l’on arrête quelqu’un parce qu’il a commis un acte, là, on cherche à arrêter de manière préventive, c’est-à-dire avant le passage à l’acte.

D’où la tension permanente entre le fait de vouloir prévenir un acte et celui d’avoir des preuves, et pas seulement des suspicions. Voilà pourquoi policiers et magistrats antiterroristes sont ravis du système français : alors que partout ailleurs, il y a protection juridique des prévenus tant que n’a pas été prouvée leur culpabilité, en France, la simple suspicion est intégrée dans le système judiciaire grâce à l’AMT qui permet d’incriminer des gens qui n’ont pas encore commis d’actes. C’est l’intention qui est pénalisée. Or, en plus, l’AMT ouvre bien des facilités.

Lesquelles ?

Laurent Bonelli. La première, c’est d’arrêter de manière très large toute personne soupçonnée d’être liée à un réseau. Une simple commission rogatoire permet de l’arrêter, de le maintenir jusqu’à 144 heures en garde à vue puis en détention préventive. Qu’importe s’il est, comme c’est souvent le cas, relâché ou blanchi lors du procès. L’AMT permet par ailleurs de condamner des gens contre lesquels on n’a pas d’autre élément d’accusation : d’après la chancellerie, entre 50 % et 80 % des condamnations pour terrorisme le sont au nom de l’AMT ! C’est donc un outil extrêmement puissant qui, de surcroît, a été renforcé en 2006. De délit, il est devenu un crime. L’affaire de Tarnac s’inscrit donc parfaitement dans ce dispositif.

Comment jugez-vous la volonté du ministère de signaler tout acte de la « mouvance anarcho-autonome » à la « section antiterroriste du parquet de Paris » ?

Laurent Bonelli. Ce dispositif s’adapte à la conjoncture. Or on est dans un contexte politique qui conjugue crise économique lourde et affaiblissement de la gauche institutionnelle. D’où une radicalisation de la contestation et donc, en réponse, sa criminalisation, une mécanique ancienne à laquelle s’ajoute la volonté revancharde d’une certaine partie de la droite contre l’extrême gauche. De plus, d’un point de vue bureaucratique, on est dans une redéfinition, non pas seulement de l’antiterrorisme, mais aussi des services de renseignements qui ont toujours été dans une logique de concurrence. Cela joue dans la définition de ce qui constitue, ou non, une menace. Or ces services ne s’intéressent pas qu’aux "terroristes" mais aussi aux mouvements sociaux et politiques.

Que penser de la mobilisation autour de cette affaire ?

Laurent Bonelli. Légitime et nécessaire, elle renvoie en creux au silence qui entoure le fonctionnement ordinaire du système antiterroriste lorsqu’il touche d’autres cibles. Interrogeons-nous donc sur nos propres aveuglements alors que, théoriquement, n’importe qui peut être pris dans le filet. Sauf qu’en pratique, ce n’est pas n’importe qui, mais des groupes définis comme dangereux ou menaçants par les services de renseignements et le pouvoir politique. C’est d’ailleurs le fondement de la légitimité du dispositif antiterroriste : ce système ne fonctionne que parce qu’il sépare « ceux qui le méritent » et les autres. Là, on assiste à une mobilisation importante (comme autour du fichier Edvige) parce qu’un certain nombre de gens, qui ne se considéraient pas eux-mêmes comme dangereux, se rendent compte qu’aux yeux des autorités ils pourraient le devenir. D’où la nécessité d’avoir un véritable débat sur ce dispositif. Et pas seulement sur son efficacité. Car, de fait, si mettre un coup de pied de la fourmilière peut désorganiser un réseau, tout montre que l’action répressive de l’État est un puissant facteur de radicalisation. Au-delà de l’innocence ou de la culpabilité des jeunes de Tarnac, cette affaire devrait être l’occasion de poser publiquement la question des mesures qu’un État peut, veut et doit accepter pour combattre des formes de contestation politique.

(1) À 15 heures aujourd’hui à l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris (14, rue Bonaparte, Paris 6e) puis jeudi et vendredi à l’université Paris-VIII Saint-Denis (http://bigbrotherawards. eu.org).

(2) Éditions La Découverte. 2008, 420 pages, 23 euros.

Entretien réalisé par Sébastien Homer

Source : Humanite.fr



Publié le 11 décembre 2008  par torpedo


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Forum de l'article
  • Tarnac On criminalise la contestation
    11 décembre 2008, par régis
    "C’est l’intention qui est pénalisée" Je doute fort que dans l’affaire de Tarnac se soit l’intention qui est pénalisée. C’est l’intention du terrorisme d’Etat qui pénalise des innocents. Voilà tout.
    • Tarnac On criminalise la contestation
      14 décembre 2008, par norbert Gabriel
      on a arrêté des présumés coupables, qui devront faire la preuve de leur innocence, nouveau concept intellectuellement intéressant : j’ai rien fait et je dois le prouver, démontrer l’existence du rien, bel exercice de sophisme policier. Lesquels policiers peuvent rétorquer que depuis l’arrestation des présumés terroristes, les attentats anti TGV ont cessé, comme les accidents de caténaire semble-t-il... Et Dieu dans tout ça ? Bizarre, comme c’est étrange.
      • Tarnac On criminalise la contestation
        8 janvier 2015, par paul_zohar
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        8 janvier 2015, par paul_zohar
        They apparently fly by simply and all too soon we come across ourselves looking into subjects many of us aren’t able to learn with regards to : pet decline, grieving, euthanasia, cremation along with rainbow fill. rainbow-finance
  • Tarnac On criminalise la contestation
    15 décembre 2008, par Delcuse
    Les mots ne sont pas gratuit. En appeler à l’insurrection, et être étonné de la réponse de l’Etat... Ce n’est pas la contestation qui est, là, criminalisée, mais l’appel à l’insurrection. Ce n’est pas un délit d’opinion qui est criminalisé, mais l’opinion d’un délit, celle d’en appeler à l’insurrection. Il ne s’agit pas de se demander si la réponse de l’Etat vis-à-vis de ce délit est inacceptable, mais de dire que l’Etat est un monstre froid, le plus froid des monstres froids. Il n’y a pas de délit en dehors des prérogatives de l’Etat. Nous sommes en guerre, une guerre sociale. Il n’y a pas de réponse possible en dehors de la saine colère qui consiste à tout détruire, tout casser, tout mettre à terre. Il ne s’agit pas de se défendre d’une accusation, mais d’attaquer. Et nous en sommes bien incapable. La violente et inacceptable agression de l’Etat contre les gens de Tarnac nous montre, non la force de l’Etat, mais la faiblesse de notre révolte. La question se pose de savoir, saisir, où nous en sommes. Et la réponse à cette question se traduit par la guerre sociale, que cherche à se protéger l’Etat. La belle réponse que nous pouvons donner en soutien aux gens de Tarnac se trouve, actuellement, dans les belles émeutes qui enflamment la Grèce. Qui ne le saisi pas ne comprend rien de "L’insurrection qui vient".
    • Tarnac On criminalise la contestation
      15 décembre 2008, par satya
      et oui, bien d’accord avec cela :) en attendant, j’ai trouvé une vidéo que je trouve vraiment agréable dans ses sombres journées d’hiver !
      • Tarnac On criminalise la contestation
        17 décembre 2008, par régis
        "Ce n’est pas un délit d’opinion qui est criminalisé, mais l’opinion d’un délit" Lumineux Gilles
      • ENTRE KAFKA ET K DICK
        23 décembre 2008, par jl poli
        Mais oui ! C’est pas grave ! C’est l’intention qui compte . On est en pleine fausse science -fiction. La pire ! Nul n’est censé ignorer la loi d’airain. On arrête les pseudo "criminels" avant même le passage à l’acte. L’inquisition a mis du temps à s’installer dans l’histoire. Pendant ce temps des Madoff oeuvrent en toute quiétude en silence...c’est honteux.
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