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Un regard sur le Vietnam
épisode 7 par André Bouny

Catégorie exterieur
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Départ de Dalat pour Mui Né. La descente en bus vers Phan Thiêt laisse un souvenir ineffaçable. Virages serrés à l’aplomb du vide sans garde-fou, et le chauffeur qui ne parvient pas à passer la première pour rétrograder. Lorsqu’il y arrive, il la garde. Mais comme ça n’avance plus vraiment, je crains qu’il enclenche à nouveau la seconde. Ce qu’il fît. La vue plongeante du paysage est attirante, et le chauffeur n’arrive toujours pas à tomber la vitesse chaque fois que le virage approche. Angoisse depuis la piste Ho Chi Minh jusqu’à la route Mandarine d’en bas. Plantations de caféiers et déserts alternent. Soudain, on se croit en Afrique du Nord. Et des villages de tombes colorées s’y traînent.

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Mui-Né champs de tombes
Crédit Photo : ANDRE BOUNY 2008

Le bus tombe en panne tout proche de sa destination.

En le poussant, il repart.

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Mui-Né bateaux des langoustiers
Crédit Photo : ANDRE BOUNY 2008

Nous longeons la plage de Mui Né bordée de cocotiers sur ses vingt-deux kilomètres. Des bateaux se tiennent haut sur l’écume des rouleaux, abandonnés par les langoustiers partis en plongée relever leurs cages.

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Mui_Né après la tempête
Crédit Photo : ANDTE BOUNY 2008

D’énormes méduses comme des soucoupes de cristal échouent tous les dix mètres, à cause du réchauffement climatique, dit-on. Des pêcheurs poussent leurs bateaux panier ronds en bambous tressés vers le large. Ces petites embarcations circulaires ne chavirent pas. Elles se manœuvrent avec une rame, ou bien à genoux en basculant de haut en bas leur bordure ce qui a pour effet de les faire avancer. Sur cette plage, la mer rejette de remarquables coquillages en colimaçon de taille exceptionnelle. Mais aussi des petits, plats, de toutes les couleurs.

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Mui Né jarres de saumure de poissons
Crédit Photo : ANDRE BOUNY 2008

Ici, on rencontre Reggie. Un Américain, vieux beau, mince, un peu toqué. Il rit sans arrêt et on ne peut s’empêcher de se demander s’il ne s’agit pas d’une attitude fabriquée. Allongé, il lit Jim Harrison en souriant.

Ce qui laisse un préjugé favorable.

Pourtant, son bras gauche porte l’incomparable et inquiétant tatouage de l’US Marine Corps. Reggie a la soixantaine, il est né à New York. Engagé à dix-sept ans, il a servi durant quatre années dans le Quang Tri au plus fort du feu de merde. Quand il raconte, ses mains pivotent devant ses tempes. Je comprends qu’il a beaucoup tué et vu mourir. De retour à la maison, il s’exile à Hawaï. Il ne veut plus payer un dollar de taxe à l’État américain pour la guerre. Reggie n’est pas riche, il discute tous les prix vietnamiens dans une monnaie dix-huit mille fois plus faible que le dollar Us. Faut dire qu’il gagne sa vie en vendant les coquillages qu’il trouve et ramasse. "Les petits rouges sont bons, dit-il, et les petits jaunes porte chance : ils valent davantage." Reggie est réellement retombé en enfance.

C’est sa guérison.

Des enfants pauvres munis d’un sac passent deux fois par jour sur la plage, ils récupèrent les bouteilles d’eau minérale en plastique. La misère passe à heures régulières et nous lui gardons nos bouteilles. Á Mui Né, les jeeps sont nombreuses, toutes récupérées lors de la chute de Saigon. Elles sillonnent le désert blanc, le jaune et celui orange de la région. Celle qui nous conduit dans ces déserts est reconditionnée, plancher ressoudé. Volant, moteur et sièges sont japonais. Mais ça marche.

Immédiatement autour de Mui Né se trouvent des vagues de dunes blanches. Ensuite, le désert jaune, avec ses villages de tombes pastel, bleues, roses, turquoises. Plus en arrière, le désert orange. La jeep fonce sur une piste de sable durci laissant un nuage derrière elle et, là, sur la gauche, apparaissent deux lacs jumeaux avec leur oasis. Le plus grand des lacs est partiellement recouvert de lotus en fleur sur une eau bleu foncé, tandis que sur l’autre berge une dune éblouissante se découpe sur le ciel limpide. Au retour, on s’arrête devant une petite maison pour aller voir le Grand canyon rouge.

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Mui Né Canyon rouge
Crédit Photo : ANDRE BOUNY 2008

Derrière cette demeure, il y a de très grosses jarres de nuoc mam avec leurs couvercles pointus. Trois enfants jouent autour de la jeep. Un est orphelin.

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Mui Né orphelin teinté par la faim chronique
Crédit Photo : ANDRE BOUNY 2008

Il s’approche avec ses cheveux roux teintés par la faim chronique. Ce matin, il est tôt, le bus pour Hô Chi Minh-Ville arrive. On monte et, au moment du départ, Reggie grimpe en catastrophe dans le bus pour nous dire au revoir.

Il rit à reculons, et saute en marche.

On roule vers Hô Chi Minh-Ville (ancienne Saigon). Nous traversons la rivière Ca Ty à Phan Thiêt, en surplomb de sa cohue de bateaux bleus et des bâches bariolées de son marché -Ho Chi Minh fut instituteur dans cette ville en 1911. Petit à petit, on rentre dans les terres et il pleut. La campagne est triste sous la pluie battante. Au bord de la route, les zébus broutent. Les haies de cactus piègent plastiques et déchets de toutes sortes. Des enfants pieds nus, cheveux dégoulinant, longent une marre stagnante réveillée par la pluie. Si la campagne vietnamienne est très pauvre, sous la pluie elle est misérable. Au milieu de toute cette modestie, une grande statue de granit ou de marbre évoque parfois le Viêt Nam libre, le doigt de sa femme gracieuse pointe sur l’horizon un avenir meilleur.

Plus loin, des plantations de "cactus pleureurs" à floraison nocturne et odorante montrent leurs thanh long (ou pitaya) écailleux et pourpres appelés "fruits du dragon". Ce cactus hylocereus undatus donne de grandes et longues fleurs blanches exhalant une odeur de vanille, fécondées par les papillons de nuit et les chauves souris. Avant la ville de Xuân Lôc, le bus fait une halte devant un restaurant de bord de route. Je savoure un poisson-chat de rizière frit. Il pleut toujours sur les villages de tombes qui se succèdent, sur leurs habitants ayant rencontré la mort saoule du sang de la guerre. Des panneaux publicitaires -partie intégrante du patrimoine vietnamien- aussi grands que la surface de l’activité désignée ou vantée, glissent des deux côtés : c’est la ville de Biên Hoa, une des plus importantes bases aériennes durant la guerre américaine au Viêt Nam. D’ici partaient les avions gorgés d’Agent Orange. C’est toujours un des points chauds (hot spots) hautement contaminés par la dioxine. Un projet de décontamination du sol de ces points chauds, financé par les USA, doit commencer sous peu, mais le montant de son budget fait penser à un pourboire.

Bientôt, c’est Hô Chi Minh-Ville.

Tout le dit, des transbordeurs portuaires pour containers sont à vendre, des centaines de grues toutes catégories montent au ciel, des bulldozers de tous calibres reconditionnés ou neufs, de marques sud-coréenne où japonaise sont alignés prêts à déplacer des montagnes, des haies de camions d’occasion importés de Chine, d’Allemagne, du Japon, de Suède et même des Mack flambants neufs made in usa montrent leurs museaux agressifs aux bâtisseurs et futurs entrepreneurs, des monticules de moteurs d’engins de travaux public usagés sont refaits et trouvent acquéreurs, des empilages de ponts de rechange à glissement progressif sont disponibles pour pelles mécaniques et tractopelles en panne, on monte et on démonte, partout l’éclair bleu de l’arc électrique soude,

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Hô chi Minh branchement électrique angle de rue
Crédit Photo : ANDRE BOUNY 2008

rapièce, assemble dans la banlieue du mastodonte urbain, "la Pute du Sud" comme disent les purs et durs du Nord, débaptisée du nom de son fleuve Sai Gon présent avant les idéologies -puis rebaptisée de force du nom de son adversaire vainqueur- ressort les traits de son caractère géographique : la "garce" est indressable.

Il faut qu’elle se vende.

C’est plus fort qu’elle. Il faut qu’elle commerce. Qu’Hanoi engendre des politiques et des militaires, qu’Huê enfante des écrivains et des poètes, et Saigon fera des commerçants et des banquiers.

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Cette Hô Chi Minh-Ville-là, impétueuse, rencontrée pour la première fois il y a quatorze années, couve sous le régime amaigrissant communiste, dormant d’un œil. Á l’époque, elle tremble à peine et, pour cela, elle vend sur ses bas-côtés quelques bouteilles de carburant de contrebande signalées par un cône de papier planté à la renverse dans une brique creuse, tandis que ses angles de rues ont toujours leurs petits blockhaus jaune, anciens nids de mitrailleuses. Puis l’armée aménage des trottoirs sur cet espace flou entre maisons et circulation où s’entassent tous les petits métiers informels de survie. Des vendeurs à la sauvette proposent des produits de fraude et, quand la jeep jaune de la police surgit sirène hurlante et brandit la matraque, tout le monde se sauve comme des moineaux avec leurs compacts disques dans les pattes.

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Hô Chi Minh le marchand de bananes
Crédit Photo : ANDRE BOUNY 2008

C’est le temps où les anciens bus de la ville de Naples reprennent du service ici, surchargés au-dedans comme au-dehors avec leurs grandes roues étroites, portant un gros bidon sur le toit de la cabine relié à un tuyau qui laisse couler l’eau sur le bloc-moteur aux entrailles brûlantes pour les refroidir. Aujourd’hui des bus coréens prennent le relais au milieu d’une jeunesse bouillonnante qui conduit un océan de mobylettes grignoté par les bagnoles.

Au fil de mes différents voyages, le centre de cette ville mute rapidement, avec interdiction des cyclo-pousse dans certaines rues et leur saisie violente sur une benne de camion épuisé, avec éloignement forcé des mendiants et mutilés et autres lépreux qui reviennent toujours (le phénix -renaissant de ses cendres- a toujours était un animal mythique au Viêt Nam, d’ailleurs il y représente la femme, qui redonne vie). Aujourd’hui, ses tours d’acier et de verre en son centre soutiennent le ciel, insolentes, tandis qu’à leurs pieds "la garce" parachève le curetage des bidonvilles de ses rach (arroyos) comme on se fait les ongles. Mais sous ce récent maquillage de capitaux étrangers en son centre, la plus grande partie du mastodonte urbain -cinquante fois la surface de Paris- et de sa population reste durablement nécessiteuse et blessée. Je la connais bien pour avoir séjourné en son ceint de longs mois à plusieurs reprises. Cette fois, on y reste trois jours pour préparer l’itinéraire du tour du delta du Mékong.

L’air est chaud et mou comme le beurre fondu.

Au retour, on séjournera plus longtemps dans la "garce" et amie où naquirent mes enfants.

C’est le mois d’août. Départ d’Hô Chi Minh-Ville pour le delta du Mékong, en van privé avec chauffeur pour une durée de huit jours -seul moyen laissant la liberté de s’arrêter comme à chaque fois qu’on traverse les zones aspergées par l’Agent Orange- direction Can Tho à une distance de quatre ou cinq heures. Sur les côtés de la route, de grandes enseignes supportent ce dessin rappelant la voie commune, de droite à gauche : le militaire à casquette, l’infirmière en blouse blanche, l’ouvrier avec sa clé, le fonctionnaire et le scientifique à lunettes montrant le chemin, tous regardent vers un futur futur, en direction de l’avenir à venir, tandis qu’au-dessus d’eux Oncle Ho rit comme un soleil. Plus loin, un autre dessin explique à sa façon comment se protéger du sida. La circulation est épaisse. Les cocoteraies s’étirent, les bananeraies passent, les rizières défilent peuplées de femmes courbées et, de vie à mort sans transition comme éternelle cohabitation, des champs de tombes s’y traînent. Nous passons Tân An, My Tho et arrivons à Cai Bè. Ici, on prend un bac pour traverser deux des neuf bras du Mékong. Dans la queue d’embarquement, des femmes proposent des pamplemousses partiellement épluchés pour déclencher l’envie, presque aussi gros qu’un ballon de foot. D’autres vendeuses portent des galettes sur la tête, une très vieille dame démunie et sans dents mendie derrière le carreau. Les mobylettes embarquent des deux côtés en se serrant, chacun reste sur sa mob et garde le casque, prêt à foncer quand le bac aura abaissé son pont-levis métallique au débarcadère. Le bateau part lentement dans le trafic fluvial au milieu des grosses plantes dérivantes et des embarcations de toutes tailles aux yeux peints de part et d’autre de la proue pour éloigner les mauvais esprits et les crocodiles.

Débarquement à Vinh Long, à deux pas de Sadec, les étals regorgent de fruits.

Maintenant nous traversons une bande de terre entre deux grands bras du fleuve nourricier et, sur la terre comme sur l’eau, partout des durians, des mangoustans, des pamplemousses et des ramboutans. De nouveau un bac, l’intense trafic fluvial fait un joyeux mikado coloré de barques remplies des sapotilles, de bananes, de papayes, de noix de coco, de longanes, de goyaves et de pastèques sur les eaux profondes et marron. Sur l’autre berge de ce très gros bras sud, c’est la capitale du delta et des moustiques, Can Tho. Les rues sont fluides, car la circulation fluviale soulage celle terrestre. Can Tho est un important pôle économique et universitaire. Une université qui enseigne la science du sol et la gestion des terres, la protection des végétaux, les techniques alimentaires, la science animale et la médecine vétérinaire, la physiologie et la biochimie, mais aussi la génétique agricole et d’élevage.

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Can Tho en attente du client
Crédit Photo : ANDRE BOUNY 2008

Un matin, nous partons sur le marché flottant de Cân Tho, dans le pêle-mêle des bateaux motorisés ou à rames, voguant ou stationnés, surmontés d’une perche de bambou : enseigne vivante de ce qu’ils portent et vendent à leurs bords. Ainsi on voit des ananas et des carottes pendus ou attachés à la pointe de ces gaules hérissées sur l’armada, des poireaux et des patates douce, des épis de riz et des bananes comme autant de brochettes bariolées et variées. De gros et majestueux bateaux de bois avec leurs grands yeux peints en blanc et noir sur fond rouge en haut de la proue, balcon d’habitat en porte à faux sur la poupe où sèche le linge et fume la soupe, sont des grossistes s’approvisionnant parfois au Cambodge voisin. On passe pieds nus d’un bord à l’autre en transvasant les sacs de riz et de patates douces, les caisses d’ananas et de fruits du dragon. Une petite fille accroupie fait pipi sur un balcon. Les bateaux de taille moyenne sont les distributeurs.

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Can Tho comme à terre il faut pisser
Crédit Photo : ANDRE BOUNY 2008

On s’affaire de partout autour des moteurs, hélices levées. Les petites barques, le plus souvent conduites par des femmes, sont les détaillants. L’eau profonde et marron clapote, asperge, et tous ceux-là vont et viennent, font comme sur terre dans le silence des odeurs mélangées.

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Can Tho toilette sous la pluie
Crédit Photo : ANDRE BOUNY 2008

A suivre...

Découvrir ou (re) découvrir : Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6



Publié le 22 décembre 2008  par André Bouny


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