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Un regard sur le Vietnam
épisode 8 par André Bouny

Catégorie exterieur
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L’après-midi du lendemain est gris et pluvieux, d’un ponton flottant laissé par les Américains, je regarde nostalgique les majestueux bateaux de bois remonter le Mékong vers le Cambodge, juste en face du fameux pont en construction partiellement effondré il y a peu de temps : je viens d’apprendre la mort de ma mère en France à l’heure de sa mise en terre.

Il pleut sur ma mémoire.

Départ de Can Tho pour Cà Mau avec arrêt à Soc Trang, environ dix heures de trajet.

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Soc Trang le parc des Xé Loi
Crédit Photo : ANDRE BOUNY 2008

Après Thanh Hoa, la route est droite à l’infini et bien meilleure que par le passé. La pluie se renforce et les paillotes ruissellent les pieds dans l’eau tandis que les usagers de la route deviennent des fantômes. Dans les rizières inondées, les tombes semblent des bateaux éparpillés dans la tempête, puis forment des ports. Des enfants trempés à demi nus rient à rassembler des cochons noirs qui grouinent le long de la route.

Tout est gris et sépia, c’est la mousson.

Á Soc Trang, le temple khmer Chua Doi, dit "pagode aux chauves-souris", est toujours là. Ses habitantes aussi, géantes, rêvent tête en bas suspendues dans les arbres. Parfois elles s’envolent simultanément formant un nuage noir comme un grand linge effrayant et silencieux, puis reviennent s’agriffer aussitôt chacune au même endroit. Nous rendons visite à l’encadrement d’une école qu’on parraine, sachant que les enfants sont en vacances. Et on file vers Cà Mau, vers l’extrémité carrossable du sud où nous arrivons à la tombée de la nuit.

Cà Mau est très pauvre.

J’entreprends immédiatement les tractations -ici, personne ne parle un mot d’anglais- avec des vietnamiens pour descendre à la Pointe de Cà Mau dès demain matin : c’est la pointe extrême du Sud du Viêt Nam, région de mangroves à près de cent kilomètres d’ici -deux cents aller-retour. Rien de ce qui relève du tourisme ne parle ni ne signale cette région. Pas de carte. Une Vietnamienne, parlant français, traduit. On me dit qu’il n’y a plus de route. Et qu’il n’y a rien à voir là-bas. Personne n’y va. Jamais. Á croire qu’il faut être ornithologue en hélicoptère ou autre scientifique en hydravion pour pouvoir s’y rendre. Je veux y aller. Je perds du soutien autour de moi, mais : "Je ne suis pas venu jusqu’ici pour ne pas m’y rendre. Je veux aller voir ce qu’a fait l’Agent Orange. Je veux photographier", dis-je sur un ton désagréable -et je sors la dernière carte, celle faisant valoir que je suis membre d’honneur du comité central de l’association des victimes de l’Agent Orange/Dioxine d’Hanoi et c’est très désagréable pour moi de faire ça.

La petite carte écrite en vietnamien circule de main en main.

L’un d’eux dit qu’il existe encore une petite voie qui mène à un ultime hameau s’appelant Nam Can.

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Nam Can la dernière épicerie
Crédit Photo : ANDRE BOUNY 2008

Je comprends que ça rapproche considérablement du but, mais c’est encore très loin de la Pointe de Cà Mau perdu dans le labyrinthe des centaines de petites et grosses rivières saumâtres pouvant couler à sens inverse ou ne pas couler du tout selon l’heure de la marée et le décalage de sa répercussion. « Il faut trouver une carte d’état-major et une des marées, dis-je. Ensuite nous irons dans ce hameau perdu et, là, nous chercherons un bateau privé pouvant descendre dans la mangrove si l’aller-retour peut contenir dans la plage horaire de la marée haute, avec quelqu’un qui connaît parfaitement les lieux, si ça existe. Je crois que ça existe. »

Je m’endors avec cette idée.

Départ de Cà Mau au lever du jour en direction de la Pointe de Cà Mau, pour une durée inconnue. Une voie de fin du monde longue de cinquante-huit kilomètres mène à Nam Can.

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Mam Can bateau au repos
Crédit Photo : ANDRE BOUNY 2008

Elle ne va pas plus loin. Elle finit là, devant nous. Pas loin du fleuve sauvage. Un homme d’église sait où trouver un Vietnamien qui connaît la mangrove comme les doigts de sa main. Il possède un bateau rapide permettant de couvrir la centaine de kilomètres aller et retour, tout en gardant un véritable temps d’observation entre marée haute et un certain niveau de marée descendante autorisant encore le retour. "Il connaît son affaire, assure l’homme, mais il faut partir tout de suite ! Après, ce sera trop tard."

Pas le temps de discuter le prix.

On embarque sur la rivière Khin Ngiang et on part à toute pompe sur la droite, sur un immense fleuve sauvage, résultat d’une multitude de rivières descendant du nord, mais aussi du sud vers le nord, pour donner cette énorme voie d’eau qui coule sur deux versants de pentes imperceptibles et opposées, rejoignant à l’est la mer de Chine méridionale et à l’ouest le golfe de Thaïlande. Nous descendons vers l’ouest longeant la rive droite, traversons en diagonale l’énorme fleuve sauvage au sommet des marées d’équinoxes contradictoires et notre frêle bolide claque sur les crêtes d’eau rougeâtre et furieuses menaçant de se briser à chaque seconde sur le monstre liquide, nous sommes aveuglés par la mousson battante et les paquets d’eau salée s’abattent dans notre coquille précaire, nous avons tous peur -la faute à mon entêtement- mais maintenant la situation commande, le pilote vietnamien aux yeux fendus est adapté au déluge tandis que nous nous ne savons plus où nous sommes dans cet interminable enfer liquide, puis nous virons sur la gauche, sur la rivière Sg, Ông Trang du district de Ngoc Hiên où se trouve un sanctuaire d’oiseaux rares étudiés par des scientifiques.

On est maintenant dans la partie extrême du sud du Viêt Nam, une terre inondée, un dédale délimitée au nord par la grande voie d’eau d’est et d’ouest que nous venons d’emprunter et de franchir et au sud par la mer, en quelque sorte une île aux eaux mixtes. Nous sommes ici dans le plus complexe réseau hydraulique du Viêt Nam.

Cette mangrove est la plus grande du pays.

Elle était parmi les plus importante du monde. Aujourd’hui, morte, blessée et soignée, elle s’étire sur environ cent cinquante kilomètres du sud vers le nord, sur vingt-cinq de profondeur aux endroits les plus larges. La mangrove est le milieu le plus productif de biomasse sur terre. Je peux constater les vestiges du désastre de la défoliation. Les hautes racines noires en échasses, brûlées chimiquement, témoignent de la position des berges d’antan, aujourd’hui reculées ou disparues. Bientôt ces vestiges auront disparu.

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Mangrove brûlée par la guerre chimique
Crédit Photo : ANDRE BOUNY 2008

Morte, la mangrove ne retient plus les boues et sols. Elle tombe et l’eau l’emporte. Alors l’eau s’étale à l’extérieur de son lit salinisant les terres, modifiant par la même occasion la profondeur de son cours et de son courant, donc sa vie intérieure. Et les cours s’envasent. L’équilibre est rompu. Alors la vie de la terre comme celle de l’eau sont profondément modifiées, voire détruites.

Dans l’enchevêtrement des canaux, on peut voir les jeunes plants de palétuviers replantés avec l’aide du Japon et de l’Onu. Echec et réussite de reprise, c’est très inégal.

Ces nouvelles plantations ont rarement une vraie profondeur dans les terres pour plusieurs raisons, tout d’abord celle de s’assurer qu’à cet endroit la reprise marche avant de l’étendre mais aussi parce que les anciennes surfaces de mangroves détruites ont trouvé par nécessité une autre destination : maigres cultures protégées par des diguettes ou aquacultures, ou les deux en alternance. Il est intéressant de voir des zones non atteintes par l’Agent Orange, sous lesquelles il fait presque nuit. Dessous, des poissons amphibiens batifolent, frayant sur la vase au milieu des crabes de berge furieux, noirs ou fluorescents. Sous la pluie battante, on revient plein gaz car le niveau baisse très vite découvrant les longs colliers d’huîtres accrochés aux racines en échasse de la mangrove vivante. Par endroit, le bateau est obligé d’aller chercher au large une autre trajectoire pour ne pas s’envaser. Il fonce en lutte contre la décrue soudaine, vers le monstre sauvage qu’il faut franchir de nouveau en diagonale.

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Mam Can superbes bateaux devant les lacustres à marée basse
Crédit Photo : ANDRE BOUNY 2008

Quand nous retrouvons Nam Can, le niveau des eaux est deux ou trois mètres plus bas. On doit grimper à la verticale à l’aide de tiges de bambous liées entre elles pour rejoindre la berge. On arrive à Cà Mau quand la nuit est tombée.

A suivre...

Découvrir ou (re) découvrir :
Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7



Publié le 12 janvier 2009  par André Bouny


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