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Charlie Bauer

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(JPEG) Marseille l’hebdo du 21/02/2007 article de Fred Guilledoux

A cheval entre les combats d’extrême gauche et le grand banditisme, Charlie Bauer a passé 23 ans en prison. Sans jamais couper les ponts avec Marseille, la ville où il a grandi.

Difficile d’échapper à sa légende.

Alors qu’il déambule dans les rues de Marseille, d’un pas nonchalant, Charlie Bauer provoque le regard interloqué d’une passante. Elle ne dit rien mais cherche dans sa mémoire, compulse ses souvenirs. Qui est cette homme râblé, au visage barré par une large moustache et encerclé par un collier de barbe, avec un bonnet de laine qui cache son front engoncé dans un gros blouson noir ? Elle l’a vu à la télévision, mais en quelle circonstance ?

Pourtant en permanence aux aguets, Bauer n’a pas perçu l’interrogation.

Il poursuit sa marche, dégageant une impression de puissance, presque animale, une force qui ne fait que somnoler... Soudain, un petit sourire éclaire le visage de la jeune femme. Elle l’a enfin reconnu. L’a-t-elle identifié comme celui que la police présenta à la fin des années 70 comme le principal lieutenant de Jacques Mesrine, avec François Besse ? Comme la tête brûlée qui, au début des années 60, s’engagea armes à la main dans les réseaux de soutien au FLN ? Comme la grande gueule qui, depuis bientôt vingt ans, ferraille contre la prison. « cette machine qui cherche juste à t’écrabouiller » et dont il a connu les QHS, ces quartiers d’isolement où la folie était souvent au bout du voyage ? A moins qu’elle ne l’ait aperçu dans un film africain d’art & essai, Lumière noire ?

Qui sait ?

« Des chars dans les rues »

Elle ne dit rien et disparaît dans une ruelle. Charlie Bauer et son amie, Marie-Paule, quittent le Vieux-Port et grimpent vers le cours Julien, où il doit participer à une soirée de soutien à la libération des militants d’Action directe. Tout à l’heure, sa voix grondera de colère et d’embruns : « Ils ont accompli leur peine incompressible en respectant toutes les règles de la prison : le droit pénal autorise leur sortie. C’est donc aux politiques de trancher. Mais on nous explique qu’on les garde parce qu’ils ne se repentent pas... Donc, ils sont emprisonnés pour leurs idées. On est où ? A Santiago du Chili, chez Pinochet ? S’ils restent en prison, c’est pour des raisons électorales. Et avec Sarkozy qui nous attend, ça va continuer : bientôt on ne pourra pas se rassembler à plus de trois ou quatre sous peine d’être suspects de terrorisme ».

Enfant de Marseille aujourd’hui installé entre Paris et Montpellier, Bauer retrouve sa ville avec bonheur, gonfle de mistral ses poumons, joue avec les éblouissements du soleil. Assis à la table d’un restaurant, ce végétarien ne rechigne pas à l’évocation et aux anecdotes, avec la verve détaillée de ceux qui ont dû tromper l’ennui entre quatre murs durant de longues années : « Quand je suis né, en 1943, mon père était dans le maquis. Évidemment je ne m’en souviens pas. En revanche, les années 50 m’ont beaucoup marqué. J’étais aux Jeunesses communistes, dans les quartiers Nord. A huit piges, on avait l’uniforme, le tambour et tout ça... L’ambiance dans la ville était terrible : tu avais les chars dans les rues, une soldatesque considérable, on ramassait des morts chaque matin. Beaucoup à cause de la guerre entre le FLN et le MLA, deux factions algériennes qui s’opposaient mais pas seulement... ».

C’est dans ce Marseille trouble et troublé que Bauer se lance dans la lutte armée : « Pendant un temps, j’ai opéré violemment la critique de l’Histoire, celle qui est enseignée dans les catéchismes officiels. Ils avaient produit un sous-prolétariat, les quartiers Nord. L’Estaque, on ne pouvait pas rester les bras ballants face aux oligarchies dominantes... ». En clair, le jeune militant participe au pillage en bande organisée de magasins et de trains. Puis, après avoir rompu avec le PC, il conduit « des actions » pour le compte du FLN. Du militantisme au grand banditisme, il y a un fossé que Charlie Bauer finit par franchir. Commencent alors trois décennies de cavales, de coups de main, d’incarcérations.

Marseille l’hebdo, 21/02/2007

« Raffermir la mémoire molle »

En 1988, enfin, il retrouve la liberté. Deux ans plus tard, il publie Fractures d’une vie au Seuil. Un livre coup de poing qui se vend à 150 000 exemplaires. « J’aurais pu en écrire d’autres, mais je ne l’ai pas fait : je n’ai pas voulu en faire profession. Cela m’a permis de défendre mes idées, point final. De même, on m’a proposé une dizaine de fois de faire un film : j’ai toujours refusé. Mon image, je la vois tous les matins dans ma glace, j’ai pas besoin de me faire du cinéma ». Ce n’est donc que l’année dernière qu’il a accepté le projet d’un DVD autour de son parcours. Un objet 100 % alternatif, qui n’est quasiment distribué que par correspondance : « J’essaye un petit peu de raffermir la mémoire molle », s’amuse-t-il.

Ravi de sa semi-clandestinité, dont il ne sort guère que pour « filer des coups de main à des copains » ou pour des aventures théâtrales (il a notamment contribué à la mise en scène de l’« Enfant criminelle » d’après Jean Genet), il n’en raconte pas moins avec gourmandise qu’il a failli sortir avec Robert Doisneau un livre sur Marseille : « C’était en 1990. Il a fait 1800 photos de la ville. Moi j’ai écrit des textes. On devait signer avec un éditeur, ça traînait parce qu’il trouvait que les photos étaient moyennes... Je lui disais "Arrête de faire ta chochotte..."

Et puis, il est mort.

Là, j’ai tout laissé tomber : ses héritiers étaient d’accord mais eux, ils sont prêts à tout pour faire du fric. Un jour ou l’autre, ils mettront le Baiser de l’Hôtel de Ville sur du papier chiotte. Ça ne m’intéresse pas de bosser comme ça ».

(JPEG)

Parution : 20/04/2004 ISBN : 978-2-7489-0025-5 454 pages 12 x 21 cm 20.00 euros

source : Agone Mémoires sociales



Publié le 12 janvier 2009  par torpedo


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