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Les handicaps d’Yvonne par Jean-Laurent Poli

Catégorie Musique
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(JPEG) Création Mondiale

Yvonne , princesse de Bourgogne à l’Opéra de Paris d’après Witold Gomborwicz mise en scène de Luc Bondy.

Quelque chose de pourri au royaume de Bourgogne...

Tout est réuni pour une réussite : solistes brillants, la fine fleur de la jeune scène lyrique française (Yann Beuvron en tête) ou plus expérimentés comme Mireille Delunsh - à l’aise dans le rôle et resplendissante en reine de théâtre - ou encore Victor Van Halem (emballant chambellan), des décors habiles et « stratégiques » de Richard Peduzzi, des costumes superbes imaginés par une styliste qui a travaillé avec Kubrick ou Coppola, Milena Canonero, une musique au fond cosmopolite, transversale et transhistorique qui mélange les genres et fourmille de citations douces à l’oreille, une musique ludique pour un opéra contemporain concocté par un compositeur reconnu Philippe Boesmans, compatriote de Gérard Mortier et ami dont il avait déjà présenté des oeuvres au théâtre de la Monnaie.

Et pourtant ...

Il y a quelque chose qui ne va pas dans cette mise en scène du metteur en scène suisse Luc Bondy, un « je ne sais quoi » ou un « presque rien » qui font que la mayonnaise ne prend pas tout à fait et que l’œuvre originale de Gombrowicz laisse des plumes dans cette transposition en Opéra, première mondiale et fruit de la réflexion et de la vieille complicité du metteur en scène et du compositeur. L’idée générale de l’œuvre, une jeune femme laide , « inappétissante » en tout séduit un Prince.

Sa laideur est telle que toute la cour va se regarder dans le miroir étrange de sa disgrâce. Confrontation amère qui va réfléchir subitement la laideur de chacun et surtout la faire apparaître aux autres. Sur ce thème magnifique de la différence et sur cette méditation sur la laideur la pièce de « Gombro » tendue, puissante déroulait un piège tragique bouleversante et inéluctable quand l’adaptation de Luc Bondy s’épuise en une sotie joyeuse et bouffonne entre opérette lugubre et mise en scène de carabin à la Marthaler .

Cette laideur, de fille coincée de la bourgeoisie polonaise, timide , prude et sotte, bourgeoisie de laquelle est issu le dramaturge, est au cœur de l’œuvre. Or, Luc Bondy propose pour incarner Yvonne, non pas une fille dont la laideur détourne, dont l’insignifiance dérange, dont le manque radical de toute séduction exaspère (même ses rares inflexions de voix sont ignobles) mais ...une sorte d’ handicapée...

Et c’est là que le bât blesse.

L’actrice allemande Dorte Lyssewski qui incarne la princesse de Bourgogne en fait des tonnes dans le genre inexpression corporelle ce qui provoque chez le spectateur un sentiment de malaise : a-t-on affaire à une handicapée mentale ou à une femme dont rien dans le physique fait que quelqu’un puisse s’attacher à elle (hypothèse autrement plus féconde) ? Ses gesticulations sur fond d’une musique tantôt guillerette tantôt solennelle laissent perplexe. Le rire grinçant de Gombrovitz est toujours présent malgré le côté potache de la mise en scène qui affaiblit la portée tragique de l’oeuvre originale mais quelque chose se perd dans les limbes de cette fantasie trop tendue à conjurer l’esprit de sérieux.

Sans doute l’oeuvre souffre -t-elle dans le contexte Opéra de la mise en scène qui l’a juste précédée : Lady Macbeth de Mzensk de Chostakovitch, véritable chef d’oeuvre d’art lyrique et de modernité, homogène à la scénographie structurée, dans lequel Martin Kusej son metteur en scène avait mis la barre très haut. Et les gesticulations de Dorte Lyssewski semblent bien factices face au talent chavirant d’Eva-Marie Westbroek, interprète et grande actrice (le plus grand lamento sur la frustration sexuelle féminine jamais entendue) du compositeur Chostakovitch, du metteur en scène autrichien.

Dans Lady Macbeth aussi le théâtre est présent. Mais toute la tension dramatique est ici servie par le décor et une interprétation, un jeu d’acteur.

Kusej nous a présenté un vrai grand drame tragique, Bondy, un fou rire musiqué,une aimable sotie.

Il faut parfois savoir être grave.

Jean laurent Poli



Publié le 30 janvier 2009  par Jean-Laurent Poli

Yvonne , princesse de Bourgogne,commande de l’Opéra de Paris, comédie tragique en quatre actes,livret de Luc Body et Marie-Louise Bischofberger d’après la pièce de Witold Gombrowicz.PALAIS GARNIER (24,28,30 janvier, 1,3,5 ,8février)

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