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Un regard sur le Vietnam
épisode 9 par André Bouny

Catégorie exterieur
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Départ de Cà Mau pour Rach Gia, une étape, à environ quatre heures de route. Il fait un très beau soleil ce matin après plusieurs journées de fortes pluies. Le linge sèche devant les paillotes et sur les bananiers. Le riz étalé devant les maisons et sur la route libère son humidité, tourné et retourné à l’aide de longues raclettes. Des gens marchent à pieds, certains ont un vélo. Une paire de zébus tire une charrette de paddy. Sur une placette, une décortiqueuse de riz est installée. Elle est montée sur un GMC récupéré de la guerre, lui aussi décortiqué : plus de cabine, plus d’ailes, pas de benne, uniquement le châssis moteur à l’air et le volant -qui aurait pu être un guidon- puis une caisse pour s’asseoir. Sûr que ce dépouillage sert ailleurs, comme ce reste de camion retrouve une fonction.

Ici, comme les hommes, le matériel a plusieurs vies.

Des cocotiers et des bambous passent le long de la route, et des champs de tombes s’y traînent.

Rach Gia arrive avec son port sur le golfe du Siam, les rues sont barrées de banderoles rouges et des oriflammes de même couleur pendent le long des mats plantés à distance régulière, signifiant la commémoration d’un anniversaire héroïque et historique. Il y a une très belle pagode Khmer où trois enfants délaissés jouent pieds nus à la guerre avec des branches pour fusils coupées de sorte qu’une fasse poignée.

Le lendemain, nous faisons route vers Châu Dôc, parcours d’environ sept heures.

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Châu Dôc commémoration
Crédit Photo ANDRE BOUNY (2008)

On longe la portion ouest des côtes du sud du Viêt Nam. En face, dans le golfe de Thaïlande, se trouve l’île de Phu Quôc, célèbre pour son nuoc mâm. Puis nous suivons une rivière le long de la frontière montagneuse du Cambodge située sur notre gauche. Les maisons de bois et de paille des hameaux sont ouvertes de part en part, un côté donnant sur la route, l’autre sur la rivière. Des gros bateaux portent le riz, remplis depuis les cales jusqu’au-delà des bords, le grain étant chargé en faîtage.

Ils traversent d’une berge à l’autre.

De grands carrelets enjambent la rivière, filets géants soutenus par de longues perches biscornues.

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Entre Bâ chuc et Châu Dôc femmes remerciant
Crédit Photo : ANDRE BOUNY (2008)

Sur la droite, il y a foule dans la plaine des rizières face aux montagnes vaporeuses : nombreux verts et bleus émaillés du triangle blanc des chapeaux coniques féminins. Le riz est étalé sur la route en longs matelas jaunes et odorants, disposés en chicanes laissant un étroit passage aux vélos, piétons et zébus. Tout le monde s’affaire autour de ce grain, et des champs de tombes s’y traînent. On s’arrête à Ba Chuc, situé à sept kilomètres du Cambodge.

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Châu Dôc coup d’épervier dans le bassac, filet en corolle de méduse
Crédit Photo : ANDRE BOUNY (2008)

C’est ici que, le 18 avril 1978, les disciples de Saloth Sar, dit Pol Pot (contraction de Political Potential), ont surgi dans cette petite plaine de la province de l’An Giang, commettant les pires exactions sexuelles avant de massacrer la population au travail dans les champs. Trois mille cent cinquante-sept morts, cet acte précipite l’occupation vietnamienne du Cambodge jusqu’à la chute du tyran.

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Massacre de Pol Pot
Crédit Photo : ANDRE BOUNY (2008)

Dans un petit pré clôturé se trouve un lieu de recueillement. Une esplanade de ciment avec des marches sur ses quatre côtés est recouverte d’un toit en pagode abritant un silo de crânes empilés et cloisonné par tranche d’âge, nouveau-nés, enfants, adolescents, adultes, vieillards. Á proximité se trouve un bâtiment rudimentaire exposant témoignages et photos du massacre, âmes sensibles s’abstenir. La campagne est belle comme tout. On mange un ban xèo, crêpe fourrée de germes de soja. Puis nous traversons la très longue digue de dix kilomètres du lagon du Bassac -rivière venant de Phnom Penh et se jetant dans le Mékong plus au sud.

Sur toute sa longueur la jetée est bordée de maisons de pêcheurs, avec cet art de vivre qui les ouvre des deux côtés, un donnant sur la digue et l’autre sur la lagune.

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Châu Dôc anniversaire national
Crédit Photo ANDRE BOUNY (2008)

Parvenus au bout de cet ouvrage, on entre dans Châu Dôc, au pied du Mont Sam, montagne sacrée criblée de tombes et d’oratoires. De son sommet, on voit côté Est les vastes plaines rizicoles s’étendrent à l’infini et claquer sous le soleil comme un miroir brisé, côté Ouest, tout près se découpe la montagne frontalière avec le Cambodge.

Châu Dôc a de très belles pagodes khmères d’influence hindouiste.

Sur des terrains vagues, le riz doré s’étale par tonnes et les travailleurs journaliers chargés du séchage étendent le grain, le retournent encore et encore, le couvrent si la pluie apparaît, et dorment sur place sous des bâches en plastique pour le garder. Nous faisons un tour de ville en xé lôi, car ici il n’y a pas de cyclo-pousse mais des cyclo-tire -sorte de sulky tracté par un cycliste. Sur la rivière, debout sur la proue de sa fine barque, un pêcheur jette l’épervier. Son filet fait une corolle de méduse.

Départ de Châu Dôc pour Hô Chi Minh-Ville, nous revenons par Long Xuyên, huit heures de route. Et des champs de tombes s’y traînent. Hô Chi Minh-Ville nous dit que ce siècle est déjà asiatique. Et si les Vietnamiens sont d’une grande gentillesse heureusement que parfois l’un d’eux contredit ce comportement général, forçant la réflexion. Notre logis est plutôt bien. Maintenant, ici on trouve presque tout même si rien ne marche vraiment : la porte ne ferme pas, la fenêtre à glissière laisse passer les moustiques, la climatisation fait du chaud, la plomberie est crevée dans le sol... Une bonne occasion d’abandonner nos tics occidentaux de toc. On rencontre amies et amis de longue date. Nous déjeunons avec l’ancienne directrice de la maternité Tu Du où sont nés mes enfants. Elle m’apprend que les deux derniers containers de matériel médical que nous avons expédiés aux victimes de l’Agent Orange -d’une capacité de soixante tonnes, Association D.E.F.I. Viêt Nam- sont débloqués et octroyés à la ville de Hoàng Trù, là où naquit Ho Chi Minh.

En face de notre adresse, il y a un petit café-restaurant de rue avec tables et chaises.

Il est fréquenté par des occidentaux nostalgiques, tatoués à l’intégral, vétérans des combats, vieux messieurs empesés de bagues, de colliers, de bracelets et de montres dorés venus tuer le temps ou couler leurs vieux jours au chaud. Le soir, ils sont toujours là, assis devant leurs quilles de bière vides faisant penser à un bowling, entourés de jeunes femmes vietnamiennes aimantées à leurs dollars ludiques.

Le lendemain, une coupure d’électricité survient, comme souvent. Un homme monte à une échelle de bambou au-dessus de nos têtes. Le poteau en croisillons de fer rouillé qui soutient les fils électriques supporte un embrouillamini de fils noirs, une véritable perruque qui obscurcit le ciel.

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Hô Chi Minh-Ville l’électricité coupe souvent
Crédit Photo : ANDRE BOUNY (2008)

Il en est ainsi aux carrefours de toutes les villes du pays. L’homme redescend de l’échelle et dit que ça ne vient pas de là. Avant midi, le bonze safran passe à petits pas, sibylle contre lui. Le masseur à vélo se signale secouant son hochet à sapèques -fait de capsules de bière aplaties- afin qu’on fasse appel à ses services. Un garçon passe en rythmant des coups précis sur son petit gong de bambou sollicitant ceux qui souhaitent déguster une soupe.

Le cireur de chaussures cherche un client.

Installé sous une bâche, miroir accroché au mur badigeonné de chaux de l’autre côté de la rue, le coiffeur coiffe et nettoie les oreilles. Un marchand ambulant de hamac propose du repos. Un enterrement passe, à sa tête des danseurs habillés d’une longue et somptueuse licorne qui trémousse son énorme tête baroque jaune et rouge de droite à gauche et, sur le plateau portant le défunt, un cercueil rutile de rosaces rouge et or incrustées dans le bois, autour de lui la fanfare cadencée par le gong jouent un train d’enfer à se faire péter la gorge, promenant le mort partout où il passait dans sa vie antérieure.

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Hô Chi Minh-Ville mendiant amputé sur planche à roulettes
Crédit Photo : ANDRE BOUNY (2008)

On en oublie au ras du sol l’amputé des jambes qui se pousse sur sa planche à roulettes et mendie.

Une femme vitriolée au visage de lune, soutenant un petit enfant sur sa hanche, tend aussi la main. Tandis qu’une fillette portant dans son dos le grand frère désarticulé, probablement par l’Agent Orange, avance une casserole vide. Les traumatismes du passé et du présent s’embrouillent dans le concert des klaxons frénétiques de la ville ardente, déchaînée.

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Hô Chi Minh-Ville Bidonville
Crédit Photo : ANDRE BOUNY (2008)

A suivre...

Découvrir ou (re) découvrir :
Episode 1
Episode 2
Episode 3
Episode 4
Episode 5
Episode 6
Episode 7
Episode 8



Publié le 2 février 2009  par André Bouny


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