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Nojoud Ali par Gérald Massé

Catégorie société
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Quand la souris échappe au chat...

A 10 ans, elle est devenue le symbole de la résistance des femmes. Rencontre avec Nojoud Ali dont Delphine Minoui vient d’écrire l’histoire.

Elle est arrivée, escortée par deux femmes frêles voilées, gardiennes de son corps et de son âme. Elle a inséré ses yeux noirs dans les nôtres. Elle s’est assise en bout de table, du bout des fesses. Elle a passé son bras droit sur son visage et elle s’est détournée de nous, les journalistes. Ses accompagnatrices lui ont dit gentiment qu’elle devait parler.

Depuis cinq jours, elle court de plateaux télé en studios de radio, de conférences de presse en tables-rondes. Toute la France a découvert sa vie. Mariée à un homme d’une trentaine d’années, elle a été battue et violée par lui, malgré la loi yéménite interdisant les rapports sexuels avec une fille impubère, fusse-t-elle sa femme.

Elle s’est enfuie pour divorcer.

Ce bout de chou a déplacé des montagnes, celles des coutumes ancestrales du Yémen. Car elle a obtenu le divorce.

Son histoire, Delphine Minoui, journaliste, prix Albert Londres 2006, la raconte dans Moi Nojoud, 10 ans, divorcée. Elle emploie ensuite la première personne pour narrer la cérémonie de mariage, l’innommable violence, la révolte. C’est l’incroyable itinéraire d’une enfant de ce siècle : Nojoud Ali, née on ne sait quand, symbole mondial de la résistance des femmes.

« Prisonnière des médias »

Face à un parterre de trois journalistes, dans la salle de réunion de l’éditeur Michel Lafon, à Neuilly-sur-Seine, Nojoud se mure. Des mots de tous les jours viennent à notre secours pour l’apprivoiser. Qu’a-t-elle visité en France ? Elle redresse son visage expressif : « Paris est très joli. Je suis allée sur un bateau-Mouche, au jardin d’Acclimatation. Mais ce que j’ai préféré, c’est de monter tout en haut de la Tour Effel ». Un sourire éclaire sa frimousse. Et une enfant comme les autres nous confie : « Je n’aime pas la nourriture d’ici, sauf celle du Mc Donald’s. Y’en pas au Yémen ».

Son malheur l’a déposée sur une autre planète. Elle est passée d’un village perdu au fond d’une vallée, à Paris.

De l’ocre jaune de son pays, de ses habitations précaires, de la mendicité qu’elle a pratiquée, aux ors des palais de la Capitale, au bling bling de Neuilly, à cette crise économique, dont le Yémen se contenterait. Contraste total, brutal, irréel. Une seconde épreuve. Lassée de répondre aux questions des médias, Nojoud a craqué. Un jour, elle a refusé d’aller sur le plateau d’I télé. Plus réjouissant, elle était allée dans un établissement scolaire de Pantin où elle échangea regards et paroles avec des lycéennes, si proches et si différentes d’elle. Nojoud dit juste à cette évocation : « C’était bien ». Aime-t-elle l’école ? « Oui, pour l’apprentissage, pour la rencontre avec mes amies ». Que voudra-t-elle faire plus tard ? : « Je veux devenir avocate pour aider les gens ». Pas journaliste ? « Non, je veux laisser les gens tranquilles ».

Nous lui expliquons qu’en relatant son histoire, les journalistes du monde entier ont contribué à améliorer la condition féminine au Yémen.

Elle acquiesce mais, à la question : « A-t-elle une chose à nous demander ? », elle répond sans hésiter : « Pourquoi vous faites ça ? Moi, ça me gênerais de raconter l’histoire des gens. »

Nojoud s’est maintenant redressée, preuve de sa bonne volonté. Sa main droite, aux ongles vernissés, triture la main de celle qui est devenue plus que son interprète durant ces neuf jours en France. Ses paroles sont rares, mais le seraient-elles moins avec un autre enfant de son âge ?

Pour tendre vers l’essentiel, il faut encore l’amadouer.

Nous l’informons que nous avons un fils de son âge. Elle demande son prénom.

La détente la gagne au fil de cette conversation avec ces étrangers qu’elle connaît un peu mieux. C’est elle qui en vient à parler du moment clé de son existence : « Des fois, j’ai honte de raconter aux journalistes mon histoire. J’ai honte que dans la rue, on dise c’est Nojoud, la divorcée ». Nous la rassurons : « Tu devrais être fière ». « Oui, je suis fière, mais j’ai honte quand même. » « Le jour de mon divorce. Il y avait plein de journalistes. Je croyais que je n’en verrai plus après. Je croyais être libre, mais maintenant, je suis prisonnière des médias. Je veux une vie normale. Sans journalistes, quand je vais à l’école pour me filmer », demande-t-elle.

Elle ne veut plus rencontrer de ministres, qui l’ont impressionnée « même s’ils ont été très gentils », comme cela a été le cas en France avec Rama Yade et Fadéla Amara. Elle ne veut plus être femme de l’année 2008 aux USA, élue par Glamour, même si elle concède « être revenue contente en rentrant chez moi ». Quand elle reviendra en France ce sera pour « faire des études supérieures ». Pour cela, elle va apprendre le français. En cinq jours, elle connaît déjà une dizaine de mots. Non en fait partie.

Elle dit qu’elle ne se remariera jamais, qu’elle n’aura jamais de bébé, même si elle les adore et qu’elle veut s’occuper de ceux de ses sœurs. Et, comme le naturel refait toujours surface, avec la fraîcheur d’une teen-ager dont l’enfance n’a pas été brisée, elle va continuer à rire devant Tom et Jerry, son dessin animé préféré, celui où la souris échappe aux griffes du chat.

gerald massé

« Elle reste vulnérable »

La journaliste Delphine Minoui a pris la plume en se mettant à la place de Nojoud. Elle lui a cédé les droits d’auteur afin qu’elle puisse suivre des études.

-  Pourquoi avez-vous accepté d’écrire cette histoire ? Tout est parti d’un article sur Nojoud que j’avais écrit dans Le Figaro. Les éditions Michel Laffon m’ont proposé d’écrire un livre. J’ai hésité. Mais je l’ai fait pour elle et pour les autres petites filles qui sont inspirées pour son histoire et qui veulent se battre pour leurs droits.

-  Comment avez-vous travaillé ? Je suis parti deux fois Yémen, en juin et en septembre, au total un mois. Je parlais avec les parents. J’ai accumulé des anecdotes. Nojoud a fait beaucoup de dessins que j’ai mis dans l’ouvrage. Elle dessine beaucoup de maisons, ce qui veut dire beaucoup de choses. J’ai voulu me mettre à sa portée et ressentir les choses comme elle, au tribunal, je me suis accroupie pour sentir la foule avec sa taille.

-  Pourquoi a-t-elle pu obtenir le divorce ? Parce qu’elle a eu la chance de tomber sur un bon juge et de rencontrer une excellente avocate. Celle-ci a mobilisé les ONG, la presse, etc.

-  Est-elle en danger au Yémen ? Elle reste vulnérable. Des voisins, qui ne voient pas d’un bon œil cette attention médiatique internationale, commencent à se plaindre. Des cousins et des oncles ont trouvé que le divorce n’était pas bien pour l’honneur familial. Car la vraie tradition au Yémen, ce n’est pas l’Islam mais la tribu.

-  Et son ex-mari ? Le risque extrême serait le crime d’honneur, qu’il veuille se venger. Mais il y a une telle attraction médiatique qu’il ne veut plus trop montrer son museau.

-  Comment va-t-elle vivre ? Elle est retournée vivre chez ses parents. Elle manque d’encadrement. Et le souci est que quelqu’un puisse la suivre afin qu’elle aille à l’école régulièrement, car parfois, elle oublie de se réveiller.

-  Comment est-elle vue au Yémen ? Elle est critiquée mais elle fait aussi la joie des femmes, certaines s’arrêtent pour l’embrasser, pour la féliciter.

propos recueillis par gerald masse

Repères

-  Delphine Minoui est journaliste indépendante. Elle collabore notamment au Figaro et à France Inter et France info. Prix Albert-Londres 2006.

-  Elle réside à Beyrouth (Liban). Auteur des Pintades de Téhéran (Jacob Duvernet).

-  Nojoud Ali est de nationalité yéménite. Elle est âgée environ de 10 ans.

-  En février 2008, elle est mariée à un homme de trente ans. Le 2 avril 2008, elle demande le divorce à un tribunal. Le 2 avril, celui-ci est prononcé.

-  Elue Femme de l’année du magazine Glamour à New York.

Source :

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Article de Gérald Massé
L’ECHO REPUBLICAIN Vendredi 13 février 2009

Article paru dans l’écho républicain du 13 février 2009



Publié le 21 février 2009  par Gérald Massé


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