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Le temps des cerises une nouvelle de Claude Chanaud

Catégorie free littérature
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TEMPS MOROSES pour une REPUBLIQUE ou : Quand le facteur s’envole ...

Au cours de l’an 2008, le monde entier s’interrogea sur les sous qui ne provenaient pas du travail ainsi que sur les magiciens malhonnêtes qui les subtilisaient dans nos bas de laine. Pour ceux qui en avaient ! La France ne brillait guère dans la compétition internationale et les citoyens de l’hexagone affichaient une morosité persistante. Sur le plan de la politique intérieure, François ne faisait plus vibrer la gauche. Il avait néanmoins suscité les vocations de deux grandes filles, des pas toutes simples qui se disputaient la suite : Ségolène qui proposait d’autres mots pour décrire la « vétustude » de l’héritage et Martine qui invoquait des maux récurrents pour en guérir le dérapage droitier.

Jaurès était bien mort, mais le verbe se voulait encore porteur.

Vieille histoire française. Durant ce duel à fleuret fort peu moucheté, les citoyens trouvaient le temps long tandis que les plus gros bonnets socialistes se réfugiaient opportunément dans des fromages à la manière du rat des villes de Jean de La Fontaine. Dominique arbitrait d’énormes fonds dans l’international et Laurent, élu d’une Normandie qui fut très rouge jadis, représentait aussi le camembert à 60% de matière grasse.

Pendant ces temps de visibilité réduite et de navrants brouillamini, la ZAZIE de Raymond Queneau ne disait plus : Tu causes...tu causes...et c’est tout ce que tu sais faire ! Mais Marie Georges tirait à Hue et à Dia. Le pape bénissait encore URBI ET ORBI avec son grand « bénissoué » en lapis-lazuli. Et la France disait OUI à l’Europe de l’Economie tandis que Besance disait NO. C’est ainsi que le facteur de Neuilly s’envola dans les sondages.

Jacques, ancien président sensible aux arts premiers mais dépassée par la modernité était voué aux gémonies un peu partout, y compris dans la Corrèze profonde. Enfin Nicolas, vibrionnant tous azimuts sur un globe plein de contradictions, ratissait large à la frontière d’un cléricalisme vigilant et de la rénovation par le travail. Malgré ces symptômes de mal aise, les sympathisants de Proudhon et de Louise Michel ne voyaient pas poindre la fin des sociétés pyramidales.

La transcendance libertaire attendrait donc encore.

Pourtant, dans ce vieux pays latino biturige dont les Allemands rêvaient jadis en disant "Etre heureux comme Dieu en France", un grand nombre d’individus profitait d’un niveau de vie que les générations précédentes auraient difficilement imaginés. En effet, en comparant le temps présent avec le vécu de nos grands parents, les années 2000 apparaissaient enrichies de nombreuses libertés, de conforts douillets et de technologies époustouflantes. De plus, le principe prétendant régir la vie des hommes : “Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front” semblait avoir du plomb dans l’aile et de la chevrotine dans le cuisseau.

En revanche, malgré ces notables progrès, de profondes insatisfactions subsistaient. Notamment l’apparition d’une classe sociale totalement exclue de la modernité et la multiplication de citoyens "sans domicile fixe" s’abritant sous des cartons précaires et passant leurs nuits dans les rues froides des métropoles. La mondialisation était considérée comme une méchante menace par des citoyens timorés ou échaudés et la crispation de certains s’exerçait sur les avantages acquis à la façon obstinée des berniques sur les rochers bretons. Enfin, la critique devenait récurrente sur un pouvoir d’achat stagnant alors que les revenus de certains grossissaient ou dérapaient parfois dans la démesure.

En tant que boucs émissaires, les citoyens désorientés désignaient, pêle-mêle, des énarques au bedon confortable, des verrues financières nombriliques, des administrations à peau de crocodile, des groupes de presse prétentieux, des religions exportatrices de leurs maigres certitudes ainsi que des élus avides -en priorité - de leur ré élection.

En conclusion, les valeurs de notre tradition républicaine semblaient vérolées par un individualisme d’électrons libres et la démocratie semblait encalminée entre les bons sentiments des paroles et l’impuissance des décrets. Et, tandis que le ministère des finances confirmait un endettement alarmant, les intellectuels traînaient dans leurs discours la nostalgie du siècle des lumières car du haut de leurs tours d’ivoire, ils ne voyaient plus rien venir.

Dans ce contexte étonnant de morosité, le Temps partagé, cadeau du XX siècle, fut perverti avec l’arrivée d’un prurit psychosomatique qui se répandit dans l’hexagone à la façon d’une épidémie. Un journaliste de Libération le baptisa : l’Insolite Virus Grisouille".

Ainsi l’ I.V.G., son diminutif codé ,fut récompensé d’une notoriété populaire immédiate. Coloré de camaïeux tristounets et métaphoriques en diable, ce curieux virus englobait, de manière simultanée mais plutôt confuse, l’ensemble des douleurs physiques et psychiques du genre humain, l’étonnement des petits enfants devant la souffrance, le "mal être" des adolescents et la "difficulté à vivre" des adultes sans espoirs d’épanouissement. Y compris la mollesse des plus passifs qui s’attardaient devant le petit écran et les hésitations des plus pusillanimes qui n’entreprenaient jamais rien.

Les psy médiatiques, les incontinents du micro, les ethnologues de broussailles, les animateurs de télévision, les chercheurs patentés, les chefs syndicalistes et les politiques dits "responsables "glosèrent à qui mieux mieux sur l’apparition de cette calamité sans arriver à en définir l’origine ni à en cerner l’impact. C’est alors que des scientistes de la récurrente branche YAKA-FAUQUON plaidèrent pour le rejet radical de cet I.V.G. qu’ils identifiaient comme une sorte de maladie guérissable.

Revendicateurs d’un nouveau "mieux être" dans leurs têtes et dans leurs corps, ils prônaient une philosophie refusant dorénavant de vivre tout ce qui est source de douleurs et de peines. Rien de moins. Cette position pouvait se comprendre, si elle se limitait au souhait de ne plus souffrir dans son corps , mais au sein de notre population, gauloise métissée et râleuse de tradition, l’utopie sous-jacente pris la forme d’une revendication mobilisatrice.

Des opportunistes en jachère et quelques idéologues du café du commerce l’approuvèrent puis se tournèrent vers leurs élus afin d’appuyer ces nouvelles idées. Nous ne voulons plus -disaient ils- vivre le destin maudit de nos anciens qui espéraient toujours voir le bout du tunnel tout en passant régulièrement de douleurs de tous ordres et de cafards nahommes aux déprimes carabinées du dernier âge. " C’est la raison pour laquelle nous demandons à l’état de prendre enfin la charge de notre parcours d’être humain dans ce qu’il a de pénible, la douleur sous toutes ses formes, les bleus à l’âme et les périodes d’abattements subséquentes." D’ailleurs, plaidaient certains d’entre eux, c’est pratiquement dans la ligne de ce que fait depuis fort longtemps la sécurité sociale pour les dérapages névrotiques, lesquels sont traités gratuitement dans des maisons spécialisées. En conséquence, notre proposition s’inscrit parfaitement dans le sens de l’histoire.

Voilà pourquoi, accompagnée et orchestrée par certains journaux euphorisants faisant miroiter à leurs lecteurs une vie de rêve sous les palmiers de plages ensoleillées, la suppression de ces moments affligeants ou moroses que l’on acceptait jadis en disant "C’est la vie, Lili" devint, progressivement une demande ayant l’apparence d’une conquête sociale immédiatement nécessaire. Ce nouvel état d’esprit s’accompagna d’exigences corporatistes supplémentaires et d’un train-train de désespérance qui suinta dans tout l’hexagone. Et la Corse.

Surpris par ces exigences qu’un ministre maladroit qualifia « d’approches naïves et de visions surréalistes » le gouvernement temporisa. Puis, sous la houlette de leaders de la majorité du type "hardi petit gars " et de l’Institut des Sciences Morales, une importante campagne d’information entreprit de lutter contre l’état d’esprit ambiant.

Ne confondez pas...

c’était le message essentiel à faire passer à la population... les souffrances du corps que l’on maîtrise petit à petit et les maladies du psycho que l’on soigne au même titre que les précédentes, avec l’ennui -le terrible et suicidaire ennui qui rode autour de nos destinées humaines à la manière d’un démon familier. En effet, pour l’être humain cédant à la morosité, l’ennui naissant est rapidement un fardeau tout en devenant une charge intolérable pour la communauté.

Trois affiches illustrèrent cette idée sur les murs des métropoles

1/ L’INTEGRISTE : Sans prière à la divinité, l’ennui et le désespoir jailliront de votre âme !

2/ LA VOLONTARISTE inspirée par une proposition de Schopenhauer : Pour éloignez l’ennui canalisez votre volonté sur un but et sachez attendre.

3 /Enfin la BAUDELAIRIENNE avec cet extrait des Fleurs du mal :

L’œil chargé d’un pleur involontaire L’ennui rêve d’échafauds en fumant son houka Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat, Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère !

Cette campagne publicitaire couvrit effectivement les murs des villes et les panneaux Decaux sans toutefois ouvrir les yeux à une population demeurée sceptique.

L’état d’esprit du moment refusa l’effort prôné dans la communication et la vente des antidépresseurs qui connaissait déjà des sommets opéra des ravages préjudiciables aux institutions. Elle se répandit ensuite dans les pays limitrophes au point que l’Union Européenne en fut affectée. Et la Suisse. En conséquence et en haut lieu, le phénomène fut jugé suffisamment grave pour que l’état intervienne avec une grande énergie et qu’il prenne enfin l’I.V.G. en considération. Sous la férule du Ministère de la Santé, il lui fut donc affecté une administration spécifique. On dota cette dernière d’un important budget de recherche et divers comités prestigieux en assurèrent le parrainage.

Quelques mois plus tard, les résultats d’une première enquête furent présentés à l’Assemblée Nationale. Le super préfet chargé du rapport la commenta en ces termes à l’Assemblée Nationale :

Mesdames et Messieurs les Députés,

Le phénomène "I V G" qui nous préoccupe est apparu assez récemment dans notre pays où il a d’abord été considéré comme une hypothèse de mal-être manquant de concrétion. Voire d’homogénéité. Cependant, il ne faut pas en mésestimer l’apparition, même si la demande qui l’accompagne semble surdimensionnée. Qu’on le veuille ou non, ce malaise que certains journalistes désignent par le terme "virus" appartient désormais à la vie des hommes de notre époque et, dans le cadre de ce rapport, nous en avons tenté l’identification. Mise au point avec les instituts de sondage les plus performants et la coopération des différents ministères impliqués par cette doléance, en voici les caractéristiques :

" Issu du type volcanique underground et accompagné d’un "vouloirs plus" à connotation nombrilique, l’I.V.G. semble, pour une part non négligeable, immergé dans notre inconscient collectif depuis fort longtemps. Cependant jusqu’à la fin du vingtième siècle il fut canalisé par des courants de pensée qui le maintenaient dans des limites supportables.

Il est apparu dans les premières années du XXIème siècle comme l’addition des temps négatifs vécus dans la douleur, l’exacerbation, l’anxiété voire le désespoir par les être humains. Enfin, cette combinaison maléfique s’accompagne de divers ingrédients parmi lesquels on identifie une résurgence du spleen romantique mixée du "nervous breakdown" de nos temps modernes sur un fond indéniable d’angoisse métaphysique

Des rires et des réactions indignées jaillirent sur la gauche de l’hémicycle. Cependant l’orateur continua en ces termes : De plus, il inclut pour les plus défavorisés des individus le côté insoutenable des "réveille-matin" qui soulignent l’aurore de leurs sonneries stridentes, sans oublier l’impact de la lutte pour la vie qui affecte en priorité les classes laborieuses. S’ajoute à ce constat le barbant quotidien accompagnant les travailleurs quand il leur manque la compensation de la promotion sociale ou celle d’un éventuel gain au loto.

Ce passage du discours déclencha des ricanements ironiques sur les bancs de la droite. Le super préfet conclut dans la plus grande confusion :

En résumé, ces maux ressemblent à tous ceux où l’on n’est pas bien dans sa tête multipliés par un coefficient d’individualisme exacerbé dont le siècle précédent avait décelé les prémisses.

Situés un peu hâtivement par une certaine presse populiste entre "maman bobo" et les "nostalgies soixante-huitardes" elles révèlent néanmoins une inappétence à notre contemporaine vie terrestre et un refus de nos traditions judéo-chrétiennes à résignation incorporée. Ce malaise se répand rapidement. Comme la peste au Moyen Âge !

De plus elle provoque toutes les couches de la société, à commencer par les chômeurs de longue durée. Dans un premier temps, nous proposons de les débaptiser. En effet, le terme I.V.G. qui éveille de vieux clivages ne convient pas à la situation et nuit à une recherche sereine des solutions.

Ainsi, pour remplacer le terme "Virus", le Comité de Lexicologie et de Sémantique appliquée nous suggère d’employer le mot "Temps". D’autre part, il nous propose de substituer la notion de variabilité à celle d’insolite, ce qui donne en lieu et place une nouvelle définition que je vous révèle céans . Il s’agit des "TEMPS GRISOUILLES VARIABLES" Ou si vous préférez, le diminutif de "T.G.V" que la mode des abréviations met évidemment sur des rails.

Ce nouvel énoncé nous offre une diversion heureuse parce que les Temps, quels que soient leurs couleurs et leurs durées, sont toujours limités dans le Temps. De plus, la notion de variabilité souligne la diversité de ces maux que la "vox populi" nous demande de combattre avec énergie. Et si, comme nous l’espérons, cette première phase d’identification reçoit votre agrément, nous proposerons pour la prochaine rentrée parlementaire de nouvelles décisions concernant ces T.G.V. En attendant je peux vous dire que Le premier train de ces mesures fait partie de nos réflexions

Les réactions à la position gouvernementale furent nombreuses et passionnées. A commencer par celles de divers hiérarchies religieuses que les souffrances de ce bas monde alimentaient en fidèles et vivifiaient avec les deniers du culte.

Outré le Vatican claironna "urbi et orbi" le message suivant :

Chrétiens mes frères, Le point commun des destinées terrestres que certains leaders contemporains nomment les "Temps Grisouilles Variables" n’est qu’une accumulation des tristesses inhérentes à la vie des humains. Mais pas plus. Elles font simplement partie d’une rédemption par étapes et d’une lente maturation des croyants en quête de transcendance. Ainsi, grâce à cette toute récente démangeaison d’absolu, notre époque rappelle aux hommes une pratique religieuse marginalisée par les doctrines matérialistes des derniers siècles sur lesquelles ont proliféré des partis politiques sans Dieu. On en mesure aujourd’hui les inquiétantes conséquences !

Le message papal n’eut guère d’influence sur le comportement des citoyens. Pas plus, celui des ayatollahs prônant le rétablissement de la décollation pour les non croyants et les amateurs * d’andouillettes "A A A A A". En réaction à ces prises de position d’ensoutanés professionnels, les demandes de la population pour une intervention étatique se mirent à proliférer. Dés lors, plusieurs tendances politiques s’affrontèrent dans la recherche des solutions.

Une coalition de tendance "néo-gassendiste" exigea d’urgence le recensement des victimes et l’évaluation de leurs rejets ainsi que leur indemnisation avec un effet rétroactif remontant à l’année 1789. Et, devant les protestations du centre et de la droite, le parti Socialiste proposa un mi-chou, mi-chèvre en négociant cette nouvelle exigence. Puis il proposa de ne faire remonter cette dette sociale qu’à la Révolution de 1848.

S’engageant dans la tendance des ULTRA, des dissidents écologistes demandèrent la création d’un procédé d’emmagasinage de ce qu’ils baptisèrent les "rejets salutaires". Dans un premier temps -disaient ces verts- ces stockages faisant suite aux prélèvements individuels apporteront un immense soulagement aux populations puisqu’ils seront devront être déduits de leur pénibilité quotidienne.

Un ancien ministre de l’Education Nationale en recherche d’une image rajeunie rebondit sur l’idée avec enthousiasme. Ci-dessous un extrait de son discours :

"Merveilleuse idée qui marginalise les utopies du vieux XXème siècle ! déclara-t-il. En toute simplicité, Françaises Français , il s’agit tout simplement d’utiliser les temps douloureux rejetés par nos contemporains dans un projet novateur de sublimité potentielle....

... Et, loin des chantiers d’inspiration keynésienne de jadis, nous pourrons pour la première fois investir ces temps récupérés dans d’enrichissantes périodes culturelles. Ce sera l’opération la plus spectaculaire entreprise pour la libération des êtres humains depuis des siècles et, vraisemblablement, l’annonce d’une véritable sérénité pour les citoyens du troisième millénaire".


* Association Amicale des Amateurs d’Andouillettes Authentiques

Les conservateurs bardés de leurs traditionnelles certitudes ricanèrent en parlant du côté irrationnel et fantaisiste, voire immature, lié à ces théories. Ce faisant, ils donnaient quelques crédits à l’argument des prêtres. Dans la foulée, le Medef concluait que les travailleurs, semblant moins affectés par le phénomène que les oisifs, il apparaissait opportun de revenir à la semaine de quarante huit heures. En attendant mieux.

Un général retraité, auquel on ne demandait rien, fit remarquer dans le Figaro Magazine que l’armée avait résolu depuis longtemps ce problème de temps. Il suffisait -écrivit cette ganache étoilée- d’observer le temps nécessaire au refroidissement du canon d’une arme à feu consécutivement à un tir.

Cela aboutissait à la notion d’un "certain temps" dont parle les manuel d’artillerie depuis lurlure. Et il proposait d’en rester à cette certitude militaire. Un journal satirique, peu favorable aux traîneurs de sabre fit observer que ce "certain temps" n’avait rien de scientifique ni de probant et citait pour illustrer sa pensée une réflexion de Courteline dans LE TRAIN DE 8 heures 47 (III,3 ) :

"Nom de nom. La Guillaumette, voulez -vous mettre plus d’écart entre le premier temps et le second.

Un temps pour les crosses ... sans doute ! Dubitatifs, mais l’œil qui frisait néanmoins sur les promesses d’un éventuel progrès, des humanistes navrés par cet étonnant combat défendirent l’idée d’une réflexion approfondie sur le phénomène T.G.V avant de passer à des solutions. Toutefois, ils soulignèrent d’emblée l’absence de solutions pratiques et fiables concernant son élimination. Leur porte-parole retint l’attention des instances dirigeantes en écrivant dans « le Monde » un article que les scientistes jugèrent typiquement réactionnaire. Sa triple interrogation dans le titre leur semblait déjà une provocation :

"Peux-t-on se débarrasser de ses souffrances aussi facilement qu’on suspend un vêtement à un porte manteau  ?

Si oui, comment ? Et à quel prix ?"

Son texte, refusant toute facilité à la nouvelle idéologie, soulignait : " Depuis que le monde est monde, les malheurs des hommes rythment leur vie et dépendent -nous le savons d’expérience- de chacune de nos personnalités, de notre histoire biologique, de notre histoire tout court, des latitudes, des longitudes et de toutes les fragilités humaines de base.

N’oublions pas la convergence de tous ces critères conditionnant nos existences, avec la conjoncture qui s’impose généralement sans véritable gentillesse et le hasard qui en brouille volontiers l’écoute Ce rappel des faits doit nous mener à des positions de chercheurs obstinés mais modestes. Et surtout, ne perdons pas de vue le côté positif de notre destin car l’homme en évolution permanente est malgré tout passé d’erectus à sapiens, de sapiens à moderne, de moderne à nucléaire et de nucléaire à numérique.

Nous pensons donc que ce processus peut perdurer sans tomber pour autant dans des rêveries éloignées du modèle aristotélicien et de l’humanisme souhaitable. D’autre part, nous rappelons que les indéniables "mieux être" enregistrés depuis des millénaires ont toujours été dus à des recherches obstinées et à l’augmentation des connaissances. Donc, concernant le difficile sujet en question, légiférer ne suffit pas. Une étude, infiniment plus affinée que la précédente, s’impose et c’est à cet immense chantier de réflexion que nous convions aujourd’hui les forces vives de la nation.

Cependant, sans attendre son énoncée qui n’est pas simple, il nous faut immédiatement "calmer le jeu" des revendications utopiques. En effet, notre République -et par voie de conséquence la démocratie- jouerait un rôle de bouc émissaire qu’elle ne mérite évidemment pas et qui serait préjudiciable à tous . Ayant senti la grogne gagner divers couches de la société et craignant des débordements corporatistes, le gouvernement adopta alors l’approche prudente des humanistes qui lui donnait en quelque sorte la base d’un nouveau programme.

Le Président de la République apparut alors dans différents journaux télévisés où il expliqua aux populations le besoin de faire précéder cette solution par une recherche fondamentale sur la totalité des Temps, leurs structures, leurs valorisations mutuelles et leur récente accumulation dans le concept des "Temps grisouilles".

Cette immense tâche impliquant un classement par ordre d’urgence et un autre par le coût subséquent ; un arbitrage éventuel devait être rendu par un Comité d’Ethique. Ce sera, proclama-t-il, le premier palier de cette gigantesque recherche que compliquent des abstractions conceptuelles et des égoïsmes sectoriels sans doute hypertrophiés. En conséquence, tous les Temps vécus par les hommes, -ceux de la souffrance physique et de la psychique, sans oublier les indolores qui seront nos temps d’essais- seront identifiés.

L’analyse s’en suivra d’autant plus facilement grâce à l’intervention des meilleurs spécialistes internationaux. Enfin, les conclusions seront exprimées en unités correspondant à l’heure légale ce qui en facilitera la compréhension par l’ensemble de citoyens.

En conclusion la montre de tout un chacun... votre montre...

cette technologie bien maîtrisée qui précise à chacun d’entre nous les rythmes de nos existences, participera donc de son arbitrage à l’évaluation de nos maux. Son impartialité temporelle en est le meilleur garant."

Suite à cette décision, une structure élitiste composée d’astronomes, d’horlogers, de psychologues, de sémanticiens, de médecins, de philosophes et de bien d’autres penseurs, des nombreux, des doctes et des pointus, fut désignée. Elle se mit à l’œuvre pour quantifier des temps aussi hétérogènes que, à titre d’exemples, les sept suivants proposés par l’Académie Française qui désirait apporter sa pierre à la construction de la nouvelle usine à gaz.

Il s’agissait de :Chômage perdurant en accompagnement des progrès techniques ou des délocalisations,, Alcoolisme consécutif à la métaphysique de comptoir, Sieste de voyou, Minute papillon, Epanchement de synovie, Salpingite austro-hongroise et Pityriasis versicolor.

Les problèmes apparurent dès cet instant à la fois dans leur diversité et dans leur complexité. Faisant logiquement suite à cette première liste, les demandes se multiplièrent et s’accumulèrent aussitôt dans les bureaux de la nouvelle commission.

Je cite dans leur ordre d’arrivée les dossiers les plus mobilisateurs :

Sida... Péritonite... Chagrins d’amour... Dents du fond qui se déchaussent... Haricots verts avec des fils... Gueule de bois... Cancers de la prostate... Maman, mon genou saigne... Ma femme est partie avec le plombier... Tuberculose osseuse... Maladie de Dupuitren... Disparition d’un être cher... Enfoncement du sternum chez les porte-drapeaux... Grippe espagnole... Surdité... Hémorroïdes des marins au long cours... Il n’y a jamais de taxis aux heures de pointe... ...Rhume des foins... Lundis matins de fin Novembre... Nuits d’insomnie... Cécité... Ma femme est revenue sans le plombier et maintenant j’ai une fuite d’eau... Bandaisons insoutenables pour manchots des deux bras... et bien d’autres souffrances de semblables tonneaux.

La liste des attentes s’allongea donc de manière hallucinante et les difficultés nouvelles naissaient de jour en jour.

Pour y répondre, le ministère de la santé demanda d’importantes augmentations de budget car les études proposées par les spécialistes du Temps étaient devenues hors de prix. Et, grande consternation pour les élus, les plus abstraites d’entre elles allaient demander des Temps d’expertise inimaginables. Dans cette situation compliquée, la politique joua un rôle encore plus important que l’argent.

En effet, une première liste avait été sagement constituée dans un but de rodage du système. Préalable nécessaire et obligé à l’analyse des Temps de souffrances, elle était partie de trois temps issus du quotidien, absolument pas douloureux mais aisément quantifiables

Une soirée télé .... trois heures quatre minute. Un goûter .................. o heure huit minutes. Une sieste ......... une heure quatorze minutes.

Très vite, les clivages de notre tradition remirent en question ce qui n’était en fait qu’un exercice d’entraînement. Et, tandis que les députés débattaient de la chose avec une âpreté justifiée par l’importance des dépenses, le Sénat émit des doutes sur le processus mis en route.

Puis, il repoussa de toute sa conviction les exemples choisis par la nouvelle commission. Les vieux sages du Luxembourg s’expliquèrent ainsi : La soirée TELE des enfants qui ont des devoirs à faire et des leçons à apprendre ne peut en aucun cas être égale à celle des retraités du quatrième âge qui somnolent volontiers le soir jusqu’à la fin des émissions. En revanche, la sieste méditerranéenne, à cause du climat, et d’une tradition locale, demande sans doute un Temps plus long que celle du Pas-de-Calais.

De plus, que dire d’un Quatre Heure expédié en quelques minutes à une époque où la diététique commande de prendre du Temps pour une digestion optimale. Sans oublier le Temps difficilement contrôlable d’un goûter avec petits fours frais et chocolat noir chez Angelina, rue de Rivoli.

Le chaos suscité par ces tests de faisabilité se compliqua des conclusions sénatoriales exprimées en ces termes : L’Assemblée Nationale vient de se prendre à son propre piège en étant incapable de bien raisonner sur des concepts simples pour servir d’expériences préparatoires et probatoires. En conséquence nous lui posons les questions suivantes :

Partant des difficultés à évaluer correctement les trois exemples précédents combien de Temps passerez-vous Messieurs les Députés à l’étude de concepts moins simples. ? Où en arriverez-vous avec les exemples suivants qui correspondent pourtant à des Temps souvent évoqués dans le langage populaire tels que : "J’ai passé une nuit blanche" "Je reviens dans cinq minutes" ou "Adieu Berthe, à un de ces jours" ?

Et comment allez-vous quantifier sans risque d’erreurs majuscules des périodes plus sophistiquées telles que "Je n’ai guère le Temps" "L’après-midi d’un faune" "Le Temps de l’âge ingrat" "Le troisième âge" Sans oublier "Le Temps perdu qui ne se rattrape jamais" et son contraire qui, sans doute, se rattrape ?

Suivirent quelques flèches empoisonnées :

Dans l’immense registre des temps indolores, pensez également, Messieurs les Parlementaires, à des projets qui posent des problèmes historiques encore non résolus tels que "Les très riches Heures du Duc de Berry" ou le fameux "Tempus legendi" qui varie chaque année avec les programmes de l’Education Nationale.

Ensuite, dans le but de ne pas limiter votre champ de réflexion n’oubliez pas certaines interrogations où un hermétisme total ajoute à l’abstraction, malgré leur indéniable caractère d’universalité : "T’as pas honte à ton âge et y a combien de Temps que ça dure ? " "Un Temps mort" "Le Temps d’une bonne convalescence" "Une certaine fragilité d’être qui trouve son Temps de croisière" "La nuit des Temps" "Laisser du Temps au Temps" "Les Temps anciens" "Le romantique Temps qui suspend son vol" .

Sans oublier pour les catholiques de la tradition, le bien connu Temps "Toumergo" qu’il semble difficile -et sans doute immoral- de faire étudier avec les capitaux d’un état laïque.

Messieurs les Députés, nous n’en sommes, si nous avons bien compris les données du problème -conclut le porte parole de la chambre haute- qu’aux balbutiements de votre immense chantier. En effet les recherches auxquelles nous venons de faire allusion ne sont que des exercices préparatoires par rapport au véritable sujet de votre mobilisation et à son objet final. D’où deux autres questions pour clore momentanément notre débat et vous laisser le Temps d’une réflexion que nous espérons salutaire :

UN /Qu’en sera-t-il ultérieurement, quand, vos tests sur les temps indolores étant terminés, vous tenterez de cerner les Temps de souffrance allant du rhume des foins à l’agonie d’un cancéreux sans morphine ?

DEUX / La seconde question est loin d’être secondaire : En effet, pour mobiliser les têtes pensantes internationales chargées d’analyser des Temps dont on ne vois pas la fin, de quel déficit monstrueux allez-vous augmenter la dette extérieure de notre pays ?

On courait doucement mais fermement à la catastrophe car les investissements correspondants aux recherches dépassaient effectivement les prévisions les plus pessimistes. Une partie de la population commença à se faire du soucis pour le financement de ces études ainsi que son incidence probable sur les impôts. Et par le truchement d’élus de tous bords, elle demanda au gouvernement de clore momentanément la liste des Temps à étudier.

Hélas, trois derniers T.G.V. risquant d’engendrer des recherches très sophistiquées et très longues, venaient d’y être ajoutés par la commission ad hoc.

Devant leur indubitable complexité, certains membres du gouvernement à la mémoire courte pensèrent même les soumettre à referendum.

Le premier était Métempsycose. Ce cas allait nécessiter l’intervention de plusieurs disciplines très pointues y compris la participation du Syndicat de la Voyance. Il fut accompagné d’une estimation de durée d’études de quatre cent trente ans. Dans la semaine qui suivit la Commission des Coûts informa le ministère des Finances d’une première estimation concernant l’investissement. Ce dernier entrevit des dépassements de budget encore plus indécents que les précédents et le gouvernement enregistra la démission du ministre responsable qui avait le sens de la survie.

La question suivante semblait encore plus compliqué. C’était : Ad vitam æternam.

Elle posait d’ailleurs problème depuis la nuit des Temps. La durée prévue dans l’estimation des coûts ressortit à environ six siècles. Le budget en fut jugé tellement dispendieux que la Commission déclara y perdre à la fois son Temps, le sens du ridicule et l’argent des contribuables. Son chef de projet fut victime d’un imparable infarctus du myocarde et deux autres responsables donnèrent leur démission.

Le gouvernement trembla sur ses bases une seconde fois.

Enfin, la dernière question, la plus troublante et la plus compliquée fut la troisième. Posée par un distingué commentateur de Paul Valéry, elle fut la goutte d’eau impertinente qui fit déborder le vase sacré de l’épistémologie C’était : “ Ni vu, ni connu, le Temps d’un sein nu entre deux chemises ”

Dernier concept à être accepté, sa mise en chantier et l’accomplissement des concomitantes études devaient couvrir toute la durée du troisième millénaire. Son coût dépassait de loin les budgets réunis de l’Armée et de l’Education Nationale. Tout cela provoqua de prodigieuses confrontations d’intellectuels possédant de fortes capacités d’analyse et l’indignation croissante de citoyens ayant l’esprit de synthèse.

C’est alors que le Premier Ministre démissionna avec un étonnement douloureux dans le regard.

En quittant l’hôtel Matignon, il cita Montaigne qui avait défini ainsi sa position par rapport au temps "Je le passe quand il est mauvais quand il est bon je ne le veux pas passer, je m’y tiens. Il faut courir le mauvais et se rasseoir au bon." (ESSAIS III 13)

Ainsi que vous le savez, un Gouvernement provisoire vient d’être mis en place. Il vient d’annuler les lois, décrets et autres règlements ayant la prétention de disséquer jusqu’à l’os les Temps qui appartiennent aux citoyens durant leurs vies. Et il va étudier puis leur proposer un nouveau thème relationnel entraînant la convergence de pouvoirs gestionnaires modestes et d’approches humanistes.

Nous lui suggérons LE TEMPS DES CERISES.

-  Claude CHANAUD



Publié le 6 avril 2009  par torpedo


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