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Maneksha et les yogis blancs III : rencontre avec Germaine

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Durant cette période asiatique très intense, le monde occidental noyé dans le matérialisme me semblait complètement futile et nuisible, comme la plupart des gens que j’y croisais. Seule l’Inde magique et hypnotique savait m’attirer à elle avec une puissance qui ne laissait aucune résistance possible. J’avais alors opté pour cette réalité exotique où il suffisait de se laisser porter sans crainte puisque l’enchanteresse s’occupait du reste.

(JPEG) Ainsi, ce fut l’ancestrale cité de Kashi, plus connue sous le nom de Bénarès qui m’attira tout d’abord à elle.

Le train qui m’y emmenait traversait lentement les immenses plaines de l’Uttar-Pradesh (1). En ce matin à peine levé, affalée sur une couchette collante en skaï bleu, je rêvassais tranquillement aux rives du Gange malgré la chaleur étouffante qui se faisait déjà sentir. Dans l’air planait l’odeur écœurante de canne à sucre chauffée dont on pouvait admirer l’étendue des cultures massives traversées par les rails. En attendant le fleuve, il fallait aussi s’arrêter dans quelques gares et découvrir les incontournables bidonvilles plus ou moins imposants où l’on apercevait, dès l’aube, des hommes accroupis se lavant les dents ou faisant leurs besoins au bord de la voie ferrée. On voyait aussi près des cabanes faites d’un mélange de briques, de taules et de bâches en plastiques, les femmes s’affairer à cuisiner tant bien que mal, entourées de tout un tas de gosses aux cheveux emmêlés à moitié nus.

De leurs cotés, les passagers du train tentaient de se remettre d’une nuit presque blanche en avalant un ou deux samosas, des pâtés aux légumes ultra pimentés. Pour ingurgiter ses boules de feu, il fallait boire du chy (2) brûlant servi dans des petits pots en plastique qui étaient ensuite jetés par les fenêtres sans aucun remords. Il n’y avait jamais de poubelles à disposition dans les wagons populaires mais seulement des gosses misérables qui balayaient pendant les arrêts si on leur donnait une pièce. En fait, la plupart des gens préféraient tout balancer dehors, les alentours des rails débordants d’ordures puantes pouvaient en témoigner.

Au loin, la gare de Kashi se profilait. La machine s’arrêta enfin. En descendant du bon vieux train « Delhi-Kashi-express », mes pas croisèrent par mégarde ceux de Germaine, une étrange hirondelle européenne habillée en Yogi qui affichait la cinquantaine assagie. Elle était vêtue à la manière d’une veuve indienne, mais portait sur la tête un turban de guerrier sikh. Paniquée, elle sautillait nerveusement sur le quai, entourée de quelques indiens intrigués et amusés par ses cris.

"parler français ? Help ! Au secours ! Mes papier, volés ! No English ! Française ! Please... au secours !...

(JPEG) Impossible de manquer d’humanité en la laissant là, car se retrouver sans papier et sans argent sur le quai d’une gare indienne n’était certainement pas la meilleure des situations à vivre. Aucun plan précis ne me rendait esclave du temps et malgré mon instinct qui me dictait de me méfier de cette Germaine, je laissais la solidarité entre voyageurs prendre le dessus pour m’occuper d’elle.

Elle accepta instantanément ma proposition de la ramener à la capitale autour d’un copieux repas bien arrosé de chy pris à la cantine de la gare. Après une brève discussion, je réalisais vite qu’en plus de planer bien haut, Germaine n’y voyait rien du tout car sa coquetterie lui interdisait de sortir ses lunettes à triple foyer en public. Traverser un quai la mettait déjà en danger, je n’osais même pas l’imaginer seule dans le tumulte des rues de Delhi sans pouvoir dégoiser un seul mot d’anglais.

Mais avant de partir d’ici, il fallait impérativement obtenir une déclaration de vol faite en bonne et due forme par les autorités locales. Le temps de trouver un fonctionnaire qui sache parler et écrire l’anglais, de lui relater tant bien que mal les faits pour que ce dernier parvienne à tout retranscrire correctement, la journée touchait déjà à sa fin ! Le soleil rejoignait l’horizon en nous baignant dans sa lumière orangée et les employés du poste de police ferroviaire prenaient tout leur temps, amusés par notre présence. Profitant de l’occasion, ils ne cessaient de nous questionner sur les prix en dollars des objets de la ménagerie typique européenne tout en nous servant du thé et des biscuits. C’était là le genre de discussion indispensable au bon déroulement de notre mission administrative qui nous passionnait autant l’une que l’autre ! Mais la déclaration de vol se trouvait maintenant dans la poche de Germaine et nous pouvions partir tranquille rejoindre la capitale.

Le train de nuit pour Delhi regorgeait de monde et nous ne pouvions pas espérer trouver une réservation. Aussi, nous nous installâmes dans un wagon au hasard sans billet, attendant le moment fatidique de la rencontre avec le contrôleur. Lorsque les couchettes furent toutes installées, il ne nous restait guère que le sol entre les portes et les toilettes pour camper. Nous n’étions pas les seules à devoir s’en contenter. Beaucoup de passagers ronflaient déjà sur leurs banquettes lorsque le contrôleur arriva. Ses remontrances à notre égard fusèrent en masse, il n’était pas bien vu de frauder le train dans ce pays.

L’homme excédé nous gronda sans ménagement avant de nous menacer de nous jeter du train à la prochaine gare. Il faisait nuit depuis un moment et j’ignorais quelle station allait venir, un village paumé ou la grande ville de Lucknow. Il n’était pas question de se faire larguer en route sans argent au milieu de nulle part ! Notre obstination à rester près des toilettes nauséabondes en signe de protestation désespérait Germaine, mais il fallait bien que ce lascar comprenne qu’on acceptait même les pires conditions de voyage. La promesse d’un scandale notoire de notre part si l’envie lui prenait de nous faire descendre fit hésiter l’employé. Déjà, quelques indiens assis près de nous semblaient touchés par la curiosité et commençaient à s’intéresser à notre conversation en baillant. Le moment idéal se présentait pour entamer le récit des mésaventures de Germaine et expliquer pourquoi nous devions retourner à la capitale. Prouvant notre bonne foi en brandissant les billets du trajet qui nous avait mené jusqu’à Kahsi, j’encourageais vivement Germaine à gémir avec moi sur notre pauvre condition de femmes blanches en détresse à l’étranger.

Puis, faisant mine de fouiller dans mes affaires à la recherche de l’argent, je pris soin de planquer deux ou trois billets au fond de mon sac avant de donner quelques roupies au contrôleur qui les mit immédiatement dans sa poche. Il ne souhaitait pas non plus se faire déranger à cette heure avancée. L’employé corrompu qui profitait largement des ventes et des trafics divers ayant lieu dans ce train nous invita bien évidemment à partager le thé des réconciliations, ordonnant sèchement trois verres de chy à un gamin en guenilles qui portait sa gamelle brûlante. Sans prêter attention aux voyageurs de cette voiture plongés dans un profond sommeil, le môme hurlait à tue tête que son thé était chaud, très chaud !

Germaine n’en revenait pas, c’était donc ça la seconde classe couchettes ! Son visage déconfit révélait clairement sa gêne. Demeurer assise par terre entre les toilettes dégageant des relents tenaces et les portes grandes ouvertes qui laissaient s’engouffrer un vent puissant et salvateur ne faisait pas partie de ses habitudes de nonne précieuse. La yogi semblait plus habituée à la classe "air-conditionné". Cette plongée dans l’Inde populaire l’angoissait tellement que pour se donner du courage, elle me cassait les oreilles en chantant avec ferveur des prières en sanscrit dédiées à son guru, d’une voie aiguë et tremblante tout en levant les yeux au ciel, les mains posées sur son cœur. Je pensais à la jungle, attendant patiemment le moment où cette folle s’endormirait.

L’avenir restant toujours incertain en Inde, le voyage pouvait s’éterniser ou s’interrompre. Cette nuit là fut interminable mais calme, avec de longues escales au milieu de nulle part.

Au matin, nous débarquions à Delhi sans trop de retard mais avec de sérieuses courbatures dues à la nuit passée la tête dans les genoux à chercher désespérément quelques minutes de sommeil. Les roupies cachées pendant le trajet permirent d’avaler un petit déjeuner requinquant et de payer un taxi vélo pour nous mener dans les quartiers consulaires. Conduire Germaine aux autorités de son pays m’ôtait une grosse épine du pied car il fallait sans arrêt faire attention au moindre de ses pas. J’appréhendais plus la confrontation avec l’administration. Pas mal d’étrangers perdaient leurs papiers ici et nous devions présenter une histoire qui tienne debout à des bureaucrates soupçonneux. Nos dégaines locales chiffonnées du voyage ne permettaient guère de paraître crédibles et ces fonctionnaires planqués affichaient une haine féroce envers les gens de notre espèce, les marginaux et rebuts de leur bonne société.

Paul-Étienne Babillard, le responsable du service des passeports s’avéra une piqure de rappel efficace. Ce dernier présentait bien, avec une chemisette bleu pâle et un charmant petit pull en lainage rose posé sur les épaules. Soigneusement coiffé, il gardait une grande mèche blonde bien plaquée sur le front. Paul-Étienne sentait le parfum de luxe et affichait clairement son homosexualité. Ses mœurs nous indifféraient complètement, il pouvait bien faire ce qu’il voulait, mais il nous reluquait avec un tel dégoût que sa haine des femmes nous fut immédiatement dévoilée. Il jeta sans ménagements devant Germaine un questionnaire à remplir, après avoir vaguement écouté sa complainte en levant les yeux au ciel. Il lui arracha des mains la déclaration de vol que cette dernière lui tendait aimablement, critiquant déjà l’orthographe bancale des employés indiens. Puis, sans comprendre pourquoi, sa mère vint au cœur de la conversation qui ressemblait plus à un monologue hystérique. Paul-Étienne changea subitement d’attitude, tendant une lettre parmi les dizaines où elle lui demandait de rentrer, se sentant au seuil de la mort.

Quelque chose clochait chez ce monsieur. Il nous avoua qu’en fait, l’Inde ne lui plaisait pas. Il détestait être ici, mais les bonnes planques consulaires très convoitées se faisaient rares et pour échapper à son horrible maman, il avait dût s’expatrier ici malgré toutes ses appréhensions envers ce pays.

En nous regardant bêtement, il mit soudain son visage dans ses mains pour exploser en sanglots déballant ses confidences xénophobes et insultant sa génitrice. Nous faisions de gros efforts pour avoir l’air compatissant, même si l’envie de rire nous chatouillait sérieusement. Germaine se replia au fond du bureau pour remplir sa demande de passeport tandis que Paul-Étienne sanglotait, ré­pé­tant la même phrase par saccades, en anglais, tout en se tirant la tignasse : « I want to go back to my CX Pallas (3) !... I want to go back to my CX pallas ! »... Répétait-t-il en haussant le ton.

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Allons donc ! Maintenant il voulait se téléporter dans sa belle voiture française ! Subitement, il déchira avec violence la missive en lançant un déchirant : « maman, pourquoi ? ». La scène devenait surréaliste. Il s’arrêta brutalement dans son élan dramatique pour me regarder droit dans les yeux. Son œil ne reflétait plus la tristesse mais un air venimeux et sadique. Il m’attaqua directement :
-  Pourquoi, pourquoi vous habillez-vous en sari ? Pourquoi voulez-vous vivre dans ce pays de merde avec ces indigènes ?

-  Peut être pour des raisons aussi extrêmes que les vôtres. Nous sommes beaucoup ici à fuir quelque chose de lourd !

-  Mais enfin, ces indi­gènes, toute cette crasse et cette chaleur !

-  Et bien quoi ?

-  c’est horrible ! Je déteste vivre ici. Lorsque je rentre chez moi le soir, je prends un taxi-vélo et j’ai toujours un journal parisien dans la main. Je l’enroule pour frapper la tête du chauffeur et l’insulter en français pour qu’il aille plus vite, ça me défoule !

J’imaginais alors la scène avec Paul-Étienne en train de taper le crâne d’un chauffeur vigoureux qu’il désirait sûrement en cachette mettre dans son lit si il avait eu la peau blanche. Une vision digne d’un mauvais film !

Mais alors que je cherchais déses­péré­ment un prétexte pour m’enfuir de ce bureau, le hasard salvateur envoya son émissaire frapper à la porte. Le minois d’un jeune blondinet chevelu tendance Goa-style apparût dans l’entre­bâillement.

Les touristes fêtards dans son genre abondaient durant ces périodes de fêtes chrétiennes. Passer ses vacances de Noël à Goa faisait partie des expériences in­dispensables pour être reconnu et respecté dans les cercles branchés de la culture transe-électronique.

Le jeune surfer fort embarrassé se déclara dépourvu de ses papiers perdus lors d’une party trop arrosée. Son allure féminine joua certainement en notre faveur car d’un coup, tout émoustillé, Paul-Étienne arbora un sourire charmeur et se débarrassa de nous au plus vite. Il fit entrer le minet en détresse et nous lança, avant de nous fermer la porte au nez en braillant :

-  Allez les filles ! du vent, je m’ occupe de vos affaires ! Voici ma carte, passez moi un coup de fil dans une quinzaine de jours ! Allez hop hop !

La sentence tombait, j’allais devoir attendre au moins quinze jours dans cette ville polluée en compagnie d’une illuminée qui se prenait pour la réincarnation d’un sage sikh. De plus, rester dans cette ville sans fric nous promettait encore tout un tas de galères ! Mais seule, Germaine ne pouvait certainement pas s’en sortir. Les mentalités avaient pour le moins changé en Inde, on croisait beaucoup plus de touristes égoïstes et moins de voyageurs compréhensifs habitués aux aléas de la vie de bohème.

Heureusement, la fuite bruyante du bureau de Monsieur Babillard aiguisa la curiosité d’une employée du service social encore en place à cette époque qui se montra très intriguée par nos dégaines. Elle nous invita discrètement à boire un café dans son petit bureau. Après avoir écouté nos déboires, elle décida de nous faire une sorte de prêt personnel qui s’avérait indispensable à notre survie. Aucune aide financière n’était officiellement versée aux voyageurs en détresse. Tout le monde ici s’était accordé au même violon : il valait mieux dépenser le fric dans les Garden party. Les côtes de bœufs et les caisses de champagnes fraîchement livrées faisant l’unanimité, les fonds servaient d’abord aux cargaisons de ripailles. Quant aux voyageurs malheureux, ils n’avaient qu’à aller traîner ailleurs ou bien souffrir en silence !

(JPEG) Cette donation inopinée nous permit de reprendre illico le chemin de Kashi. Cette fois, j’embarquais Germaine dans un train avec des réservations. La fraîcheur du fleuve et des ruelles om­brées de la vieille cité se montraient bien plus agréables que la moiteur polluée de la capitale trop bruyante. Dans la cité magique, on perdait rapidement toute notion du temps. Ainsi, un mois s’en­vola avant d’ob­tenir des nouvelles du consulat... Germaine avait fort à faire entre les prières, les bains dans le Gange et visiter tous les temples de la ville. Mais sa principale activité consistait à séduire des hommes qui erraient autour du fleuve en quête d’un mari. J’appris ainsi que, dans sa quête d’un passeport indien, s’occuper des mœurs locales n’était pas dans ses priorités. Mieux valait que notre camaraderie s’arrête là.

Heureusement, la jungle me rappela vite à sa magie, coupant court avec le quotidien enchanteur de Kashi. Avant de retourner aux grottes, je ramenais comme promis Germaine auprès d’un Paul-Étienne tout penaud et distant qui délivra le passeport et nous congédia au plus vite. Il gardait toujours en mémoire la scène passée où il avait lâché toute sa frustration raciste, se mettant ainsi en danger. L’évocation de ces faits aux autres employés n’aurait pas été bien bienvenue car dans ces bureaux où les postes étaient très jalousés, on pouvait facilement se faire allumer par un collègue. Mais l’essentiel s’accomplissait enfin, Germaine possédait ses nouveaux papiers et un paquet de dollars qui permirent aussi de rembourser l’employée sympathique. La yogi avait reçu une grosse somme de ses adeptes du Luxembourg, une bande de veuves richissimes fort inquiétées par ses déboires. Elle pensait alors rejoindre l’ashram de son Guru et de mon coté, je m’apprêtais à quitter la ville pour retourner vers les montagnes. Mais je commis l’erreur fatale de lui parler du sanctuaire où je me rendais tandis que nous buvions le chy des séparations. Ce fut peine perdue de la dissuader, elle fit des pieds et des mains pour m’y accompagner.

À l’arrivée sur le site enchanté, Germaine se mit à sautiller dans le temple, les bras tendus vers le ciel et les yeux hagards. Affirmant que son paradis tant cherché était là, elle me montrait le signe de cette prophétie une tâche brune sur la façade peinte en rouge censée ressembler à un phallus sacré. Je préférais ne rien déduire à la hâte d’un tel oracle.

Le Tarzan (4) que j’avais connu avant de quitter les lieux quelques mois plus tôt ne semblait plus demeurer là. Les petits tas d’offrandes végétales qu’il répandait partout autour de la source mère manquaient à l’appel. Au contraire, le temple reluisait, propre et accueillant, décoré de cloches toutes neuves, de babioles et de voiles rouges aux broderies dorées recouvrant des

icônes en photo. Plusieurs énormes cônes de pâte d’encens rougeoyants envoyaient leurs spirales de fumées parfumées. Rien ne rappelait l’ancien locataire des lieux.

Un homme d’âge mur apparut alors à l’entrée d’une grotte, agitant les bras dans tous les sens pour nous inviter à boire un thé qui semblait de la plus haute importance ! L’antre de Maneksha hébergeait donc un nouveau locataire en la personne de Surya, un ancien mercenaire qui décida de devenir ascète suite à un coma provoqué par un accident de parachute.

Surya déclara arriver des hauts sommets à la frontière du Kashmir où il passa plusieurs années en compagnie d’un guru. Son instinct le mena un jour en ces grottes pour servir et garder les esprits de la forêt. Il en était intimement persuadé. S’habillant à la façon d’un prolo plutôt fauché, le sage refusait de porter les parures traditionnelles des yogis avec lesquels il ne

s’entendait pas du tout. Las de vivre des jours solitaires, il s’était aventuré dans cette région moins isolée pour y rencontrer des âmes sympathiques à qui parler. Dans son ancienne grotte, la neige bloquait les routes pendant plusieurs mois, le plongeant dans une solitude forcée alors qu’il était plus bavard qu’une pie.

Il nous convia à passer la nuit en sa compagnie, ayant bien évidemment tout un tas de choses à nous dire.

La nonne joyeuse subit alors un furieux coup de foudre pour l’homme grisonnant. Son cœur chavira dans l’ivresse de l’amour, la faisant tituber comme une gamine. Elle rêvait déjà de l’épouser et de rameuter ses adeptes dans ce paradis propice aux meilleures pratiques spirituelles. Pour séduire le sage, elle mit au point un sortilège de magie écrit dans un des petits carnet

qui ne la quittaient jamais. La mégère rassembla rapidement tous les éléments nécessaires au rituel. Germaine savait parfaitement qu’il fallait suivre strictement les indications notées mais sa

précipi­tation avide lui fit perdre ses moyens. Elle se trompa quelque part dans la formule car Surya me proposa de rester à ses cotés pour veiller sur les lieux et l’ignora complètement.

Germaine, très humiliée, entra dans une rancœur féroce assez mal dissimulée. Elle jura intérieurement de se venger avant de prétexter devoir se rendre aux pieds de son guru qui l’appelait dans son sommeil. Elle quitta rapidement le sanctuaire pour se rendre à son ashram situé non loin de là. Le charme attractif du sanctuaire chassa mes dernières hésitations et je laissais de côté mon esprit méfiant, même si ce nouveau gardien paraissait un peu tordu. Comme beaucoup de sadhus dans ce pays, il se prétendait libre en mœurs et en pensées. Mais ce discours là déjà mille fois entendu me laissait de marbre. J’acceptais pourtant de rester, sensible avant tout à l’appel de la nature. Le décalage avec l’occident ne me permettait plus de tergiverser. Je souhaitais trouver une grotte et celle-ci s’offrait justement à moi, comme un présent impossible à refuser. Le site aussi sauvage que mystérieux attirait fatalement de nombreuses convoitises malsaines. La magie naturelle qui envoutait les esprits affolait beaucoup de dévots des alentours qui, aidés par les incroyables histoires ésotériques et surnaturelles contées par Surya, se retrouvaient avec l’eau à la bouche, avides de miracles. Il fallait protéger les grottes des envolées trop enthousiastes qui poussaient les hommes à vouloir bétonner les lieux, couper les arbres et priver les animaux de leur eau afin de rendre le temple accessible aux véhicules et confortable pour les touristes religieux. C’était bien connu en Inde, les oracles et les transes rapportaient autant de fric que de notoriété. Les prêtres assoiffés de reconnaissance et d’argent ne reculaient donc devant aucun sacrifice. Ainsi, les riches pouvaient expier leurs pêchers ou garder leur pouvoir en versant des copieux pourboires qui faisaient taire toutes les idées reçues. Les pauvres, eux, se contentaient de rien sans se rebeller. Il continuaient à espérer une meilleure incarnation en touchant humblement les pieds des prêtres comme ceux des riches, mais seulement si leur caste le leur permettait.

Alors que, débarrassée de Germaine, je commençais enfin un séjour paisible aux grottes, le mercenaire reconverti en yogi aborda l’idée de construire des tanks à eau en ciment complètement fermés aux singes et aux oiseaux qui étaient supposés servir au dévots souhaitant se doucher avant la prière. Une triste colère m’envahit. Comment un fervent défenseur de la nature qui se disait rempli de sagesse pouvait-il avoir de telles idées insensées ? Les êtres qui vivaient dans l’antre de Maneksha étaient-ils fatalement voués à ne jamais connaître la paix ?

Les semaines à venir allaient peut être m’apporter les réponses...

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notes : 1. région du nord-est de l’Inde, s’étendant des plaines jusqu’au Népal. 2. Thé au lait sucré épicé au gingembre, à la cannelle et à la cardamone. 3. Voiture présidentielle ou diplomatique de luxe qui remplaça la célèbre DS. 4. Sonu, le personnage possédé adepte des voyages hallucinogènes.



Publié le 11 mai 2009  par manuji

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