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Maneksha et les yogis blancs V : Shani et Samundra

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Non loin de la jungle enchanteresse se trouvait un petit village longeant les rives du Gange sacré. De nombreux temples et ashrams envahissaient le bas de ses collines et sa réputation de sanctuaire à yogis dépassait bien des frontières. Très apprécié de certaines stars du rock reconverties à l’hindouisme, le hameau avait connu son heure de gloire au cours des sixties. Cette contrée comptait également parmi les favorites des indiens fortunés pour venir s’y rafraîchir lorsque les villes se changeaient en fournaises irrespirables. Et depuis peu, de prestigieux centres de Yoga et de méditation attiraient le gratin international. Le climat des basses montagnes étant l’un des meilleurs du pays, la vallée devenait une sorte de paradis pour les étrangers qui désiraient s’instruire et méditer durant de longs séjours en Inde dans des conditions optimales. Bien sur, une telle renommée séduisait aussi les gurus manipulateurs qui, flairant la bonne fortune, instauraient entre eux une concurrence déplorable. Cette rivalité s’expliquait d’autant mieux avec l’immense rassemblement religieux du pays, la Kumba-Mêla, qui se tenait régulièrement tout près d’ici. Durant ce festival, beaucoup d’adeptes de l’hindouisme espéraient trouver un maître spirituel. On croisait aussi parmi les respectables yogis une nichée de sadhus de pacotille, guettant d’éventuels disciples fortunés, qui sollicitaient au passage la générosité des pèlerins. Ils passaient par millions à cette occasion, tous prêts à dépenser les économies d’une vie sur le site.

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Mais ces lieux agréables n’abritaient pas que des apprentis yogis et quelques célébrités bien cachées derrière des murailles d’ashrams. Il gravitait également tout un tas de babas venus de l’ouest en quête d’absolu et de haschich. Pourtant, pratiquer l’ascétisme à l’indienne comportait de vraies difficultés. Rien n’était vraiment gratuit pour les sadhus blancs qui mendiaient près du fleuve et pas un indien ne donnait ses roupies à un occidental habillé en yogi. La plupart des autochtones ne concevaient guère que des voyageurs puissent rester en Inde sans planquer quelques liasses de dollars sous leur longui (1). De ce fait, une vraie malédiction s’abattait sur les touristes et les étudiants fortunés qui devenaient les proies favorites des baroudeurs fauchés. Ces derniers s’implantaient parfois dans la vallée, comme Shani et Samudra, deux femmes débarquées au village une vingtaine d’années auparavant...

La période orageuse qui sévissait alors annonçait la fin de la mousson. Quelques éclairs éclataient encore sur les montagnes et des averses conséquentes faisaient émerger des ruisseaux bouillonnants. Dans l’antre de Maneksha, il devenait difficile d’entasser les offrandes. L’humidité, les insectes et les souris envahissaient les sacs de riz et de farine déposés par les dévots. Les paquets s’entassaient au fond des grottes au fil des visites et des festivals. À cette époque, lorsque les les cols himalayens devenaient acces­sibles, les hindous fréquentaient les sites sacrés situés dans les hauteurs, aux sources des trois grands fleuves. Sur les chemins menant vers ces sanctuaires on trouvait une multitude de lieux vénérés. Désormais, le petit temple rouge devenait populaire et les offrandes conséquentes. On reconnaissait à la divinité des lieux le pouvoir de révéler les oracles par la transe. Ailleurs, dans les Darhamsalas de la vallée, les jardins s’emplissaient de pauvres pèlerins affa­més et épuisés par les routes inter­minables. Nous avions décidé d’amener notre stock de vivres au village pour les leur offrir.

Surya, le gardien illuminé, souffrait alors de la malaria. Je devais souvent franchir les sentiers boueux pour descendre au village chercher de la quinine ainsi qu’un peu de lait frais et des fruits, les seuls aliments qu’il pouvait ingurgiter. Malgré une certaine curiosité de découvrir la jungle luxuriante dans la mousson, il n’était guère réjouissant de croiser des serpents lovés sur les sentiers, ni de se retrouver avec une bonne cinquantaine de piqûres de moustiques sur les bras à chaque voyage. Mais c’était pire encore de devoir jeter les sacs de riz sous la pluie et d’entendre continuellement les délires d’un mauvais malade. Par un beau matin, ce dernier m’invita à descendre de mon nid végétal pour distribuer des vivres dans la vallée avec l’aide d’un baghat (2). Il se souvint d’une femme blanche nommée Shani qui résidait au bord du Gange et m’envoya lui livrer un peu de nourriture. Une fois arrivée au village, j’abandonnais mon associé à sa tâche pour franchir le fleuve à la recherche de la Yogi blanche. Du haut du grand pont suspendu secoué par les courants, on pouvait écouter le chant du Gange et sentir sa fraîcheur traverser le plancher fébrile squatté par les vaches sacrées qu’il fallait parfois enjamber. L’eau hypnotique m’attira tout droit vers les plages au sable argenté pour m’offrir les bienfaits d’un bain. Tout près de là se tenaient Shani et Samudra, englouties dans les volutes de fumée s’échappant de leur shilum.

(JPEG) Tandis que les disciples des ashrams locaux s’affairaient à transcender leurs vilains égos, Shani et Samudra se fichaient bien de quelques grammes de fierté en trop. Aussi passaient-elles leurs journées au bord de l’eau à fumer nonchalamment au soleil. De toute façon, la magie des lieux finissait toujours par attirer les voyageurs non loin de la bicoque de Shani. Il suffisait d’attendre sur leur perchoir de buses guetteuses. Mais l’apparence d’une relation amicale entre elles était trompeuse. En fait, Shani et Samudra se chamaillaient souvent et ne manquaient jamais de se baver dessus pour obtenir les faveurs d’autrui. Ce sale réflexe humain collait encore à leur peau de yogis malgré les années de travail intérieur et les menait à l’encontre même de la philosophie à laquelle elles s’identifiaient.

Afin de financer leur interminable ascèse, les deux femmes devaient se faire de nouveaux amis dans les deux hameaux environnants reliés par une piste unique bordant le fleuve. Ils étaient bien trop petits pour ne jamais s’y croiser. Ce manque d’espace les obligeait à alpaguer les mêmes blancs avant qu’ils ne sèment tout leur pognon dans les monastères. Inévitablement, la concurrence s’installait entre elles et empêchait toute relation saine. Au delà de leurs interminables critiques et disputes, seul le haschich semblait capable de les faire s’accorder au même violon. Au fond, je me demandais bien pourquoi Surya me mettait sur leur chemin.

Shani fut immédiatement attirée par le sac de riz qui dépassait de mes bagages. Elle s’empara de l’idée d’en profiter avant Samudra et je fus conviée illico dans son antre, une sorte de balcon ouvert à tous vents, pour y boire un thé de l’amitié. Sa compère, trop intriguée, suivit le mouvement. Toutes deux se montraient fortement surprises qu’une autre blanche vive par ici sans qu’elles ne fussent au courant et me saoulaient de questions. Les blancs installés par ici venaient généralement se montrer au village. J’avais omis cette étape cruciale. Garder le feu d’une grotte afin de demeurer à l’écart des humains était ma principale détermination en venant ici. Comme je ne portais aucun vêtement religieux, ni de nom à rallonge donné par un guru, l’idée de devoir affronter une nouvelle rivale disparut vite de leur cervelles.

Par contre, l’abondance des vivres qui s’accumulaient dans la grotte encore récemment maudite les intriguait. Elles connaissaient bien évidemment le sanctuaire et son nouveau gardien, Surya le militaire. La tragique histoire de Maneksha ne manquait pas de popularité par ici et l’endroit portait une sale réputation. En partageant de temps en temps des shilums avec Indra, le fourbe qui tenta de s’emparer des lieux, elles apprirent vite les méfaits survenus au temple. Le Sadhu déchu campait toujours près du village dans sa minable bicoque bâchée. Dépourvu de pieds, Il ressassait inlassablement son histoire, assis sur son fauteuil branlant en apitoyant les étrangers pour se faire offrir de quoi fumer ou quelques roupies. Les donations lui permettaient d’aller cuver son ignoble whisky de contrebande vendu sous le manteau dans des sachets plastiques.

L’après midi avançait rapidement tandis que nous faisions connaissance. Mais les deux femmes se montraient beaucoup trop curieuses à mon goût. Aussi décidais-je de rentrer au bercail avant que la nuit ne m’oblige à camper ici. Samudra décida alors de m’accompagner au bus stand.

Ses premières recommandations furent bien évidemment de me méfier de sa copine shani. Ensuite, elle commença à me raconter sa vie en buvant un chy au milieu du parking poussiéreux. Native d’Autriche, la jeune femme avait tranché son bras occidental pour devenir une ascète hindou. Elle vivait dans un sanctuaire troglodyte de l’autre coté du fleuve avec une bande de babas foireux. Quelques touristes qu’ils avaient arnaqué répandaient généreusement leurs témoignages au village. Le rayonnement des robes d’ascètes orangées créait bien l’illusion car en réalité, des pensées crapuleuses naissaient dans leurs caboches prétendues éveillées à la sagesse et au renoncement. Ceux-là ne pouvaient se contenter des humbles donations des locaux, il leur fallait des bourses d’occidentaux pour satisfaire leurs besoins de gros fumeurs. Personne ici ne fournissait aucun travail physique. Pas de jardin ni de cueillette mais seulement la méditation. Samudra s’avérait alors un appât précieux. Qui mieux qu’une blanche pouvait attirer d’autres occidentaux dans leurs filets en toute confiance ? La yogi se prêtait volontiers au jeu pour demeurer dans l’antre charismatique. Cette situation faisait d’elle l’une des rares femmes étrangères à vivre cette expérience extrême qui la rendait célèbre et suscitait de l’admiration. Peu importait le prix à payer.

Les sadhus l’envoyaient régulièrement au village pour ramener des visiteurs aux grottes. Elle promettait à ceux qui bravaient la forêt une éventuelle rencontre avec un tigre, une manifestation divine ou encore une expérience initiatique unique avec des maîtres puissants. Comme beaucoup de voyageurs cherchant l’illumination ne trouvaient finalement que des imposteurs affairés à leur sucer tout le pognon, cette proposition en alléchait plus d’un. Mais avant d’emprunter le sentier, il fallait acheter aux babas toute une série de prashads (3) à manger, à fumer et pour se parer. Une fois sur place, la politesse locale impliquait de les écouter déblatérer d’interminables louanges d’eux mêmes en acquiesçant sans jamais les interrompre. On devait aussi comprendre que leur travail spirituel fatiguant méritait des récompenses conséquentes. Sans cela, ils expédiaient leurs invités avant de pratiquer l’hospitalité nocturne. Samudra ne m’inspirant aucune confiance, je ne fis rien pour démarrer une relation. Je la laissais là, au bus stand, face à son histoire. Avec Shani, elles formaient une belle paire de hyène dont il valait mieux se méfier.

Comme Surya le souhaitait, je promis à Shani de lui livrer de temps en temps de quoi compléter ses salades de germes. Mais au quotidien, je faisais mon possible pour éviter d’aller au village. Le vieil ascète à moitié lucide me rappelait pourtant de lui amener un peu de riz et de farine. Je me demandais parfois si ce n’était pas la fièvre délirante qui lui jouait des tours. Mais après tout, sortir de la grotte humide pleine de petits scorpions et ne plus entendre les jérémiades de l’ancien militaire affaibli n’était pas pour me déplaire.

Shani, l’israélienne recluse, recevait peu de visites et je devins vite sa confidente. J’appris ainsi qu’elle venait d’une famille riche qui lui envoyait parfois des fonds pour soutenir son ascèse mais n’appréciait en aucun cas sa démarche. Ces dons insuffisants l’obligeaient encore à sortir, entre chien et loup, piocher des restes dans les poubelles des hôtels et des Ashrams pour se nourrir. Le reste du temps, elle se confinait dans son antre ou restait au bord de l’eau afin de croiser le moins possible de ces « saletés d’indiens », comme elle aimait nommer les locaux. Elle sortait en plein jour uniquement lorsque le haschich lui manquait. S’habillant alors de son plus beau sari et arborant un sourire démesuré supposé cacher ses vilaines pensées, Shani rappliquait au village pour chasser la boulette.

Au cours d’une autre discussion, elle me confia les raisons de sa venue ici. Les abus de substances psychédéliques l’avaient amené, dans les années hippies, à suivre son compagnon dans une secte aux cultes extrême, un de ces endroits où l’on pratiquait des rituels et des sacrifices de toutes sortes en absorbant de la Datura. Shani finît par retrouver la tête de son bien aimé tranchée dans le feu sacré. Une dure descente s’annonça pour elle, cruellement amputée de sa moitié. Incapable de retourner dans son pays, elle vint s’échouer sur les rives du fleuve. Shani pensa maintes fois se jeter dans le Gange et ne jamais revenir. Mais finalement, craignant l’enfer réservé aux suicidés, elle commença une existence solitaire. Tous ici connaissaient ses dérives névrotiques, mais la grande bonté des indiens empêchait que du mal lui soit fait. Depuis plus de vingt années, ses démons la retenaient au bord du fleuve qui semblait le seul capable de calmer sa folie. L’ascète torturée souffrait d’hallucinations pendant lesquelles son défunt compagnon venait converser avec elle sous forme d’oiseau ou de chant aquatique. Il ne lui restait alors qu’à fumer pour se calmer.

Contrairement à Samudra, Shani manquait manifestement d’aura mystique. Elle devait donc user d’autres charmes pour apitoyer le touriste et se donnait facilement le rôle d’une madame "pas-de-chance" attendrissante. Mais une fois en manque, elle oubliait vite les codes de convenance pour arpenter les chemins à la recherche d’un cône à fumer avec un flair redoutable.

Elle n’avait pas qu’une ennemie dans le village. Il y avait aussi la très vénérée "Maha Shahani", une sainte venue d’Israël vingt ans auparavant, tout comme elle. Cette dernière s’était octroyée le même pseudo que Shani et possédait le même prénom de naissance. Un pur coup du sort ! Cette Shahani devint la favorite d’un vieux guru très célèbre qui la prit sous son aile. Lorsqu’il trépassa, elle hérita bien évidemment de l’ashram et d’une nichée de riches adeptes occidentaux dont la plupart venaient du showbiz. L’autre Shani, bien moins chanceuse, toussait de rage dans sa bicoque humide trop aérée et faisait la manche pour survivre tandis que son ennemie régnait, tranquille et prospère, sur les hauteurs les plus ensoleillées du village. Pour se défouler, elle ne manquait jamais d’agresser verbalement les dévots de la grande guru dès qu’elle en croisait, les laissant, éberlués, dans l’incompréhension la plus totale.

(JPEG) Sur les plages argentées, les cercles d’adeptes du shilum ne manquaient pas de tourner. Shani et Samudra qui aimaient beaucoup s’y incruster se ravissaient de cette affluence. La région jouissait d’une bonne réputation en matière de fumette. Il suffisait de monter un peu en altitude pour trouver du bon haschich à moindre coût et se prélasser en toute tranquillité dans les sources chaudes. On était loin du fourmillement et du business de la Parvati Valley. En cette saison, trop de monde migrait là bas et ça n’était pas du goût de tous les voyageurs. Certains fumeurs au budget limité ou en fin de séjour préféraient finalement camper par ici. Même s’ils s’avéraient moins intéressants pour nos deux yogis que les disciples des centres de Yoga, ils leurs permettaient toutefois de s’enivrer gracieusement.

Une fois installées dans un groupe d’adeptes des shilums, elles lançaient des débats philosophiques ou religieux sur des thèmes qui faisaient très souvent monter les tensions et les rivalités. Chacun détenait sa vérité profonde et tout le monde risquait fort de s’engueuler. Pris dans le tumulte, les fumeurs excités perdaient vite le sens sacré du cône d’argile. Elles parvenaient alors à le monopoliser, pomper dessus comme des sangsues et embrouiller les autres avec de nouvelles théories tout en laissant le shilum s’éteindre. Avec tout les respect qui leur était accordé, elles obtenaient presque toujours l’honneur de les rallumer. Les deux femmes inhalaient tour à tour d’énormes bouffées, récitant au passage quelques célèbres tirades en sanscrit qui ne manquaient jamais d’épater la galerie. Arrivés dans des états d’énervement gestuels, la plupart des membres du cercle se calmaient en attrapant leurs bols à mixer en noix de coco pour y effriter les boulettes et se détendre en fumant plus encore. Une pratique dont le défaut principal était d’ouvrir l’appétit.

La plupart des voyageurs affluaient dans les rares restaurants pour touristes où l’on servait de la nourriture sans piment Pour beaucoup, il était difficile de tenir longtemps au régime local très épicé. Ceux qui séjournaient dans les ashrams s’y rendaient de temps en temps pour siroter une célèbre boisson boisson gazeuse dont le sigle était peint sur les rochers du Gange ou pour se goinfrer de frites et de pizzas, des denrées prohibées dans leurs cantines austères. On y voyait aussi quelques sadhus tapis dans l’ombre qui guettaient d’éventuels pigeons à plumer en sirotant le même chy depuis des lustres. Les meilleures places se trouvaient sur un balcon aéré avec une vue imprenable. Une grande table entourée de bancs obligeait les étrangers à se côtoyer et échanger quelques mots. Assises à chaque extrémité, shani et Samudra n’avaient plus qu’à feindre l’anémie pour se faire inviter. Samudra ne rencontrait aucune difficulté pour gagner un repas. Mais pour Shani, c’était plus compliqué. Son manque de tact ne lui facilitait pas la tâche et finalement, la plupart des gens préféraient partager un hamburger végétarien tout huileux avec sa consœur.

Plus leur manège se révélait, plus elles m’exaspéraient. Je décidais rapidement d’espacer mes visites, pensant que Surya pouvait bien assurer lui même ses livraisons !... Sentant le vent tourner, Shani qui chavirait dans le blues me pria de rester lui tenir compagnie un de ces soirs de pluie propre à la saison. Une voix intérieure me criait de fuir avant la nuit imminente. Pourtant je n’en fis rien. Il fallait en finir une bonne fois pour toutes. Le venin pointant au bord des lèvres, cachée derrière le halo de son cône d’argile, l’ogresse m’observait en se demandant par quel bout me croquer. Tandis que la nuit tombait, on voyait luire les lampes à huile dans les habitations. Nous discutions alors tranquillement de choses et d’autres quand shani prit soudainement congé afin de prendre une douche. Je restais coite en la regardant se laver, à poil, sur son balcon éclairé d’une bougie devant la lune, offerte à toutes les paires d’yeux. Une telle provocation en Inde engendrait une grosse prise de risques ! Mais alors que je lui faisais remarquer son comportement déplacé, elle commença à maugréer : « Ces salauds n’avaient qu’à pas mater une sainte femme en train de se laver. Ce sont eux les pourris ! ». Il ne s’agissait là que d’un bref aperçu de son étrange vision des indiens. L’humeur de Shani, acide et saturnienne, ne laissait rien envisager de bon. Mes pensées se concentrèrent à trouver le moyen le plus judicieux pour m’échapper de là. Mais, me prenant de court, shani sortit de sa cachette un tarot divinatoire accompagné d’un chandelier pour interpréter l’oracle.

La yogi m’invita à tirer les arcanes. Ça me semblait très mal venu. Mais quitte à en finir plus rapidement, j’acceptais de me prêter au jeu. Lorsque les cartes furent étalées, elle me demanda ce que j’y voyais. Rien d’autre ne vint en mon esprit qu’un flash très clair : je devais regagner la jungle au plus vite. Bien sur, lorsque je lui en fis part, une monstrueuse colère s’échappa de Shani pour qui je venais de bafouer le jeu par une interprétation réductrice et inappropriée. Il était inconcevable, selon elle, d’utiliser l’instinct pour interpréter les arcanes sacrées ! Elle continua de brailler un temps en prenant à témoin tous les saints du panthéon hindou. Puis, après plusieurs joints, elle se lança dans une interprétation des chants du Gange. Au milieu des flots et des courants, Shani entendait de nouveau son ancien amoureux intervenir par la bouche de la déesse. N’entendant pas la même chose monter du Gange, je fus réduite au rôle d’une inculte dont les subtilités du fleuve ne pouvaient atteindre la pauvre âme. Elle n’allait rien m’épargner ce soir, j’en étais maintenant intimement convaincue. Ses agressions montaient en puissance. Shani piquait pour tout et n’importe quoi. Je décidais donc de couper court à cette folie en prenant subitement congé de la tarentule malgré ses fausses supplications larmoyantes. Respirant à nouveau la fraîcheur du fleuve en traversant le pont, je pris ensuite un taxi-scooter qui me déposa à l’orée du bois. À cette heure tardive, les chauffeurs n’étaient pas très hardis et quelques pièces supplémentaires furent nécessaires. Plus tard, en marchant sur le petit chemin, une forte amertume me prenait aux tripes. L’énergie se dégageant de mes mauvaises pensées risquait fort d’éveiller l’instinct de défense de quelques animaux féroces. Je changeais vite mon état d’esprit pour continuer la montée des derniers virages après avoir déposé mes soucis au croisement des sentiers.

Arrivée dans mon antre, je racontais en deux mots les faits au sage fiévreux, lui déclarant cesser les livraisons de victuailles. Donner sans juger pouvait peut être sauver mon âme, mais pour cette mégère, je ferais exception à la règle. Bien vite, je rejoignis les bras de Morphée au son du chant léger de la source en compagnie des minuscules grenouilles qui me sautaient sur la tête et des grosses araignées que j’immobilisais mentalement sur les parois pour la nuit. Lovée entre la coulée d’eau et le feu, je songeais tranquillement aux esprits de la forêt et aux éléphants sauvages.

Quelques temps plus tard, Surya, qui avait retrouvé son bagout légendaire, contait de nouveau des histoires abracadabrantes qui semblaient sorties tout droit de sa fièvre passée. Il séduisait ainsi de nombreuses femmes victimes de l’ennui conjugal qui voyaient alors ressurgir l’ère des oracles comme un vent de liberté inespéré. Ainsi, certaines villageoises qui me jalousaient pour je ne savais trop quelles raisons commencèrent à me faire toutes sortes de sournoiseries. Elles passaient toute la journée assises sur mes affaires à jacasser et m’obligeaient systématiquement à les raccompagner la nuit jusqu’à la route à la lumière d’une bougie. Elles se goinfraient aussi de toutes nos provisions dès que j’en ramenais de la ville. Il ne nous restait rien après leur départ que des miettes et la migraine. Pour moi ça signifiait refaire le voyage harassant dès le lendemain. Ces absences leur permettaient de fouiller mes affaires dans le seul but de trouver une faille pour me discréditer. Surya qui ne voyait rien de tout cela semblait les adorer. Lorsqu’elles commencèrent à feindre les transes, je sortis du volontairement du jeu. Elles m’appelaient du temple en se tortillant et en hurlant comme des furies mais j’avais toujours mieux à faire. En réalité, je laissais volontairement Surya assumer les conséquences de ses actes. Il supportait donc tout seul les pleureuses hystériques qui lui arrachaient ses chemises, balbutiaient pendant des heures et nous plombaient les journées.

Shani apparût une fois aux grottes remercier le yogi pour ses donations. Heureusement, le manque de haschich et la distance avec le Gange ne lui permirent pas de rester plus de vingt quatre heures. Il lui fallait retrouver le fleuve hypnotique. Shani pensait que le Gange lui ramènerait peut être un jour la moitié de son cœur. En attendant, pour survivre dans son délire, elle allait continuer à terroriser quelques voyageurs, se chamailler avec Samudra et étendre sa notoriété pour qu’au delà des mers son histoire se trouve racontée. L’histoire d’une yogi échouée au royaume des gurus à fric, au fond d’une petite vallée bien connue de certaines stars du rock.

Les orages diminuèrent progressivement avec l’arrivée du froid et les sources s’apaisèrent. Les pachydermes reprirent les chemins longeant le fleuve vers des régions plus chaudes à mon grand regret. Ces animaux me fascinaient. À la tombée du jour, parfois durant la nuit, ils gravissaient le sentier en faisant trembler le sol afin de s’abreuver aux sources, craquant quelques branches sur leur passage pour se délecter de tendres feuillages. Une petite tribu se cachait dans une clairière tout près de nous. En suivant leurs énormes crottins, je découvris les espaces d’herbes aplaties où ils se couchaient. Je m’asseyais sur leurs lits en m’émerveillant sur le charme de cette clairière Mon attirance pour la nature grandissait en même temps que mon désintérêt pour les humains. Je leur préférais grandement le monde animal et végétal. Mais en cette fin de mousson, les visites reprirent leur cours au temple de Maneksha. Le temps venait pour moi de repartir vers mon pays maudit faute d’extension de visa...

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notes :

1 - Vêtement composé d’un tissu drapé autour de la tailles.

2 - Dévot

3 - Offrandes diverses : sucreries, nourriture, argent, bijoux, vêtements...



Publié le 14 juin 2009  par manuji


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