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Les dérives d’une époque malade

Catégorie société
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ET UN MOYEN D’Y ÉCHAPPER

La chose publique

Des policiers agressés avec une arme de guerre dans les “quartiers”, un gamin qui poignarde son enseignante pour une punition, un ministre qui envisage de mettre des portiques de détection d’armes à la porte des établissements scolaires, des centaines et des centaines de milliers de personnes, jeunes chômeurs, retraités, tenus à distance d’une vie simplement convenable.

Plus loin, des avions qui bombardent sans discernement des populations civiles au nom de la civilisation...

N’en jetez plus, ils sont devenus fous !

Par delà la crise économique et financière d’un système, c’est vers un chaos social et mental collectif que nous nous dirigeons. Toute la question est de savoir comment nous en sommes arrivés là, et surtout comment nous pouvons essayer d’envisager d’en sortir, sans nuire aux derniers lambeaux de ce qui nous reste de dignité.

Les limites de la raison humaine

On ne peut comprendre le drame qui frappe aujourd’hui notre monde si l’on ne se penche pas un tant soit peu sur les arcanes (pas si compliquées que ça) de la mécanique humaine, individuelle comme collective.

Le professeur Henri Laborit, chirurgien, biologiste et philosophe du comportement humain et animal, disait que l’homme, cet animal social, sacrifie presque toujours à une pulsion de dominance sur ses congénères.

Et que son cerveau, ce cortex cérébral considérable dont il est si fier, lui sert surtout, non pas à contrôler ses pulsions comportementales les plus excessives, mais à les justifier par quelques artifices langagiers scellés dans la culture et l’histoire commune. C’est l’inévitable combat du “bien” (nous), contre le “mal” (à peu près tous les autres, c’est-à-dire tous ceux qui se mettent en travers de notre route).

La conscience humaine, ivre d’absolu et de conquêtes infinies, se heurte régulièrement aux limites imposées par le milieu naturel dans lequel elle évolue. Et à ce seuil d’incompétence si bien décrit en son principe par Laurence J. Peter.

On le mesure douloureusement à travers les désastres écologiques que nous avons causés et qui se retournent contre nous. On le ressent à ce coup de frein brutal porté à cette idée de “croissance” qui nous semblait promise ad vitam aeternam. On le voit à l’emballement suicidaire du système que l’Empire mit en œuvre pour aboutir à ses fins, au prétexte assez fallacieux d’un “progrès” dont on perçoit vraiment très mal la justification.

La débandade des “esprits éclairés”

Devant cette hostilité de l’environnement à ses ambitions démesurées, devant l’opposition grandissante des “autres” face à ses visées hégémoniques (au nom de la liberté), devant l’implosion assez lamentable du moteur de sa vrombissante machine économique et financière, bref devant l’affront fait à sa conscience imbue d’elle-même, l’animal humain a une drôle de réaction : il pète les plombs !

Frappée d’hébétude devant cette adversité parfaitement inenvisagée et inenvisageable, sa raison, incapable d’admettre le naufrage, se met à hoqueter tel un automate détraqué. Les justifications sophistiquées que son fier cortex avançait pour justifier ses pulsions dominatrices, laissent place à une logorrhée névrotique et caricaturale : travailler plus pour gagner plus, restaurer la confiance, défendre la démocratie menacée, lutter contre la menace terroriste islamiste ou corrézienne...

Désarçonnés de voir les ficelles du spectacle leur échapper, voilà nos animaux humains qui se lancent en dépit de tout bon sens dans une description somnambulique d’une réalité entièrement fantasmée : la crise est derrière nous, les pertes sont moins mauvaises que prévu, qui a touché le fond ne peut que remonter...

En face, leurs détracteurs cèdent hélas eux aussi à une croyance obstinée en la toute-puissance de la raison humaine, même perverse, même adverse.

Plutôt que de constater la dérive de leurs adversaires aux manettes, ils attribuent aux frasques de ces derniers, de sombres préméditations mûrement réfléchies et malfaisantes. Vont même jusqu’à leur concéder des vertus d’invincibilité (c’est toujours eux qui gagnent).

Et finissent au bout du compte, non pas par les combattre de front, mais par essayer de leur ressembler.

« Appuyez-vous sur un réseau »

Face à cette débandade généralisée, les derniers sains d’esprit et de révoltes ont bien du mal à se frayer un chemin acceptable, à trouver les recours providentiels. La fracassante gamelle planétaire en cours signe les limites de la démocratie et de son fait majoritaire.

Car en l’occurrence, ce sont bien ces majorités en plein délitement moral qui ont porté au pouvoir les assez pitoyables toqués qui sablent le champagne et les bonnes intentions creuses dans des G-chose surréalistes.

La violence ?

Sauf à exprimer une légitime défense d’ultime recours (la Résistance), elle n’est souvent qu’un aveu d’impuissance et de désespoir.

Tout aussi compréhensible soit-elle (qu’on ne compte pas sur moi pour stigmatiser les violences des opprimés ; je ne condamne que celles des oppresseurs), elle attire comme la glu du papier tue-mouche, les insectes mauvais des futurs totalitarismes.

Dans ses expériences sur les conséquences de l’inhibition de l’action, Henri Laborit racontait que si l’on mettait deux rats ensemble dans une cage, et qu’on leur fermait toutes voies de sortie, ils finissaient inévitablement par se battre, sans autres raisons que de répondre à l’exigence suprême de leur système nerveux : agir coûte que coûte quelle qu’en soit « la punition ».

« Il (le rat pris au piège, l’homme) découvre l’angoisse. Et cette angoisse ne reculera ni devant le meurtre, ni devant le génocide. Ou la guerre. »

Mais alors, quelles portes de sortie pour le petit être humain pris au piège de sa construction qui s’écroule, de l’impasse où il s’est fourvoyé ? « La fuite », écrivait Henri Laborit dans son livre le plus célèbre, Éloge de la fuite.

Lors d’un rassemblement de « citoyens résistants d’hier et d’aujourd’hui », le 17 mai dernier au plateau des Glières, haut lieu de la Résistance à une précédente période de terribles dérives humaines, Stéphane Hessel (92 ans) préconisa à son jeune auditoire, de s’appuyer de préférence « sur un réseau ».

Ce réseau, c’est à peu près le nom qu’on donne aujourd’hui à l’Internet, cette autoroute virtuelle que les puissants peinent à contrôler.

C’est aussi les ramifications qui sont en train de naître spontanément à travers diverses associations comme RESF pour faire face à l’infamie, ou comme l’organisation parallèle en AMAP pour échapper aux circuits vérolés de la distribution commerciale traditionnelle.

Une “fuite” hors des voies rebattues que l’Autorité veut imposer. Ou plutôt, disons une mise à l’écart, un petit pas de côté. Certainement pas un abandon ou une démission.

Faut-il s’inquiéter de la relative marginalité de toutes ses initiatives ? Dans l’état de confusion collective où nous nous trouvons aujourd’hui, les réactions salutaires ne peuvent être que marginales, du moins en leur début. Comme les premiers corps de Résistance au début des années 40.

Peut-on comparer les deux époques ?

Sauf à sombrer dans l’actuelle confusion, il apparait clairement que nous ne nous épargnerons pas dans les mois et les années à venir la traversée d’un chaos douloureux ?

Il est significatif qu’au plateau des Glières le 17 mai, les grands anciens comme Stéphane Hessel ou Raymond Aubrac côtoyaient sur la même tribune l’instituteur Alain Refalo et le psychiatre Michaël Guyader, tous les deux ayant en commun d’avoir manifesté par lettres aux autorités, leur volonté résolue de « refuser d’obéir ».

Puissions-nous être nombreux à les rejoindre.

(Ouf, c’est crevant toutes ces réflexions, vous ne trouvez pas ? Allez zou, je vous ouvre cette petite bouteille frétillante de Riesling vendanges tardives 97 pour la route ! Celle-ci risque d’être sacrément cahoteuse. Ne faites pas cette tête, il faut faire avec...)



Publié le 31 mai 2009  par Le Yéti


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