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Comme une Sterne en plein vol par Julien Hommage

Catégorie société
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Par Julien Hommage (JPEG)

« Celle qui a appuyé sur la gâchette ne mérite pas l’absolution selon la loi des hommes, mais le couple qu’ils ont formé devrait avoir droit, malgré le précipice final mais symbolique de leur passion, à un triple ban d’adieu dans le monde en négatif des passions érotiques. Ce roman leur offre cet hommage. » T.L.

Une chambre face au tribunal de Grande Instance de Genève. A l’ouverture du procès.

Je ne me lasse pas de contempler ses mains. Elles disent tout.

Elles tracent dans l’air des signes gracieux et nerveux. Je les suis des yeux, petites comme des mains d’enfants et pourtant décorées d’un rouge sombre, entre fleur et sang, rendant chaque ongle rond et cruel. Ils ne sont pas longs ces ongles, ce ne serait pas assez pratique. Ou alors c’est que parfois, d’un geste mécanique, elle ne se retient pas de mordre et cisailler au coin de sa bouche un de ces sequins pourpres, jamais le même, avant de passer le lendemain un temps infini à lui rendre forme avec la petite lime en carton et papier de verre qu’elle ne jette que pour la remplacer.

J’aime embrasser ces mains, ces doigts, qui peuvent se crisper dans la rage ou se hâter avec brusquerie lorsqu’ils courent sur l’acier mat et noir des pièces de métal qu’ils assemblent.

Les doigt sont sûrs, efficaces même s’ils manquent de fluidité, pour introduire une par une les balles dans le chargeur, présenter, pousser d’un geste circulaire du pouce, présenter la suivante, forcer le cylindre de quinze millimètres ou moins. Je commence à me perdre dans les paramètres de toutes les munitions qu’elle me fait acheter.

Parabellum. Non vis pacem. Elle ne veut pas la paix même si son but avoué est de prouver que tout cela fut le fruit de la passion. Quand elle prend l’arme et laisse courir ses mains dessus, je perds le sens de ce qu’elle veut, rien n’est plus déchiffrable de cette petite boule de nerf gracieuse et létale, qui fait claquer le chargeur qu’elle loge dans la crosse du Beretta, assez fine pour trouver sa place au creux de sa paume. Un éclat de métal luit dans ses yeux lorsqu’elle les braque sur moi, son bras se lève et de l’autre bout de la chambre, la pupille noire du pistolet n’est qu’une tête d’épingle, braquée sur moi.

Je suis dos au mur. Nu. Pieds écartés.

Mes bras sont tendus comme des étais d’acier, me tendant en X sur le plâtre blanc. Ma bouche s’est ouverte pour crier mais rien n’en sort. J’ai réprimé la panique. Sa bouche aussi est ouverte, moins grand, un simple filet d’air et d’excitation entrouvre ses lèvres.

La main qui tient l’arme est posée dans le creux de l’autre, stable comme l’instructeur le lui a montré. Elle retient sa respiration pour stabiliser la visée.

Bang !

L’onomatopée est sortie de sa bouche, ni criée ni murmurée, posément, cachant son excitation.

Tombe, maintenant.

Je me laisse glisser sur le sol, maladroitement, assez lentement pour ne pas me faire mal, et je gis sur la tranche, le bras droit coincé sous mon corps, une joue contre le sol, le tête inclinée en arrière pour que, encore, je puisse la voir.

Elle approche en ondulant comme elle sait si naturellement le faire, même mimer les gestes d’un meurtre ne lui fait pas oublier cela. Elle approche jusqu’à ce qu’un de ses pieds soit à cinq centimètres de mes lèvres, sandale lacée, hauts talons, ongles nus.

Elle pose l’autre pied sur mon épaule et me fait basculer sur le dos.

Bang ! Bang ! Bang !

Elle a pointé le pistolet une fois sur le milieu de ma poitrine, l’autre fois sur mon ventre ou, peut-être, mes parties génitales. Après un temps de plus, elle a visé encore la tempe. J’ai tressauté à chaque fois qu’elle a entrouvert ses lèvres rouges pour laisser couler doucement, en un souffle et trois fois de plus, l’onomatopée qui tue. Puis elle a reculé de deux pas.

Je l’observe, elle ne me rend pas mon regard. Même si elle contemple mon corps, c’est autre chose qu’elle voit. Elle est loin. Le souvenir d’un autre crime, d’un autre homme, d’une autre femme, se superpose à nous. Ses dents sont d’un blanc perle, elle respire par la bouche, à la recherche des sensations qu’elle veut reconstituer. Y parvient-elle ? Je le lui demande.

Non. Ce n’est pas encore ça. Il faudrait que je t’aime plus fort et te haïsse plus. Ou alors que je te tue pour de vrai.

Un battement de cil et sa transe se dissipe. Elle me jette un regard furtif qui se transforme en œillade, puis elle rit, d’un rire qui sonne faux.

Source : BIBLIOS



Publié le 18 juin 2009  par torpedo


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