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Les socialistes savent-ils que l’histoire est tragique ? Par Edwy Plenel

Catégorie société
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(JPEG) Connaissez-vous Rudolf Hilferding ? Sans doute pas, tant cette haute figure de la social démocratie européenne est aujourd’hui oubliée. C’est pourtant le moment de se souvenir de lui. Economiste d’origine autrichienne, Hilferding (1877-1941) est, en effet, l’auteur d’un livre savant, aussi austère que décisif, qui en inspirera bien d’autres plus connus. Un livre dont le sujet est toujours d’actualité puisqu’il est au ressort de la crise actuelle, cette crise non pas conjoncturelle mais systémique du capitalisme. Das Finanz kapital (1911), autrement dit « le Capitalisme financier », inspirale célèbre ouvrage de Lénine, L’impérialisme, stade suprême du capitalisme. De même, l’oeuvre d’Hilferding influença les réflexions de Rosa Luxemburg dans son essai l’Accumulation du capital.

Bref, en exhumant cette figure intellectuelle de la social-démocratie, on retrouve la vitalité et la dignité de la social-démocratie originelle. Prolongeant Marx, Hilferding mit en évidence la déstabilisation du capitalisme par lui-même dans cette fuite éperdue vers la fïnanciarisation, c’est-à-dire la destruction de valeurs.

Son oeuvre rappelle que seul le travail produit de la valeur économique, tandis que la spéculation financière, exacerbation d’une logique d’accumulation sans fin du profit, entraîne le capitalisme à sacrifier ces deux réalités tout bonnement vitales que sont les hommes et la nature. On comprend donc qu’Hilferding, par la pertinence anticipatrice de sa réflexion, ait dynamisé jusque dans ses marges les plus radicales la social-démocratie d’avant le grand schisme soviétique. Pour autant, cet audacieux rien était pas moins un responsable. Ministre des Finances dans des gouvernements SPD à deux reprises, en 1923 puis en 1928-1929, sous la République de Weimar, il fut ensuite, en France, le dirigeant de la social-démocratie allemande en exil et, cela va sans dire, antinazi convaincu. A cette époque, on lui doit aussi des réflexions fort lucides sur le communisme stalinien qu’il qualifiait, avant bien d’autres, de totalitaire, avec pour boussole cette simple conviction que le socialisme suppose la démocratie. Arrêté par la police française à Arles en février 1941, Rudolf Hilferding fut livré par Vichy à la Gestapo. Pour échapper au sort qu’il savait être le sien, il se suicidera dans sa cellule de la prison de la Santé.

Cette histoire individuelle, dans sa cohérence et sa dignité, me semble d’actualité au spectacle peu stimulant que nous offre aujourd’hui l’héritier français de la social-démocratie européenne, notre Parti socialiste. Si ses dirigeants se souvenaient un peu mieux de leur propre histoire, ils n’auraient pas oublié ce dont témoigne la vie de Rudolf Hilferding : tout simplement que, malgré nos désirs qu’il en soit autrement, l’histoire est souvent tragique. Ou plutôt, puisque nous espérons naturellement éviter le pire et échapper aux catastrophes, que le tragique est toujours l’un des possibles de l’histoire.

A l’évidence, les dirigeants socialistes qui disent depuis l’accablant vote sanction dont ils ont fait l’objet l’autre dimanche, aux élections européennes, qu’ils ont six mois pour se ressaisir, se remettre au travail et redevenir crédibles, n’ont pas le sens du tragique.

Ils croient encore qu’ils ont le temps, que rien ne presse et que leurs électeurs disparus peuvent les attendre tranquillement.

Loin des urgences vécues, quotidiennement, par ceux qu’ils sont supposés défendre - ceux qui subissent la crise actuelle et, plus durablement, le partage inégal des richesses -, ces socialistes-là pensent donc que les luttes, les résistances, les solidarités face au chômage qui grimpe, à la baisse du pouvoir d’achat, aux précarités sociales croissantes, etc., peuvent attendre qu’enfin ils fassent collectivement ce que nous attendons qu’ils fassent depuis 2007, voire depuis 2002, tant leur renoncement vient de loin.

Nous vivons une crise historique du capitalisme, la plus ample depuis quatre-vingts ans, une crise globale qui conjugue crise économique, crise écologique et crise démocratique.

Il s’agit, comme l’explique de façon fort pédagogique l’ouvrage d’Attac, Sortir de la crise globale (La découverte, 10Euros), d’une « crise de la totalité sociale ». Elle soulève, révèle et dévoile toutes les grandes questions qui ont été au moteur de l’espérance progressiste : que tout n’est pas une marchandise, que l’intérêt général ne saurait se dissoudre dans la finance, que la nature et l’homme sont des biens trop précieux pour être entièrement livrés aux lois du marché, que la démocratie est l’apprentissage des limites, qu’il s’agisse du pouvoir d’Etat ou du pouvoir de l’argent qui, tous deux, doivent être entravés.

Nos sociétés, nos peuples, notre terre vit ce moment historique dont nous ne savons pas encore si nous saurons empêcher qu’il tourne à de nouvelles tragédies.

Mais les socialistes français ont l’esprit ailleurs : ils ont le temps. Avant que la catastrophe ne les rattrape.

Marianne du 13 juin 2009

source : la faute à Diderot



Publié le 2 juillet 2009  par torpedo


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