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La Vie Revolving par Philippe Sage

Catégorie société
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Ils roulaient pas sur l’or, mes parents. C’était des fonctionnaires moyens avec un salaire moyen. Des locataires. Oh bien sûr, ils caressaient le rêve d’être, un jour, propriétaires. Seulement voilà, s’endetter sur 20 ans, comme ils disaient, il n’en était pas question. Plus tard, peut-être, quand ma sœur et moi serions partis. Quand ce serait à notre tour, de nous la faire, la vie.

Ils roulaient pas sur l’or, mais nous ne manquions de rien. Nous mangions largement à notre faim. Même qu’il fallait rien laisser.

L’été, on gagnait la mer. Rarement, la montagne. Pour un mois. Ferme. Et sous le sapin, celui de Noël, ils y étaient, les cadeaux. Pas toujours ceux que nous avions commandés. Mais ils y étaient.

C’était pas la grande vie, on espérait un tiercé dans l’ordre pour s’offrir du superflu, du pas ordinaire. Mais il n’est jamais venu. Ou alors dans le désordre. Ce jour-là, il a sorti les verres de compétition, mon père, ceux qui brillent et tout. J’eus droit de le goûter, du bout des lèvres, et pour la première fois, le vin de Bordeaux. Un grand cru. Ça m’a tourné la tête, un peu. Une torgnole, et c’était réglé. A nouveau, je filais droit.

Ils faisaient attention à tout, mes parents, question pognon, ils géraient au cordeau. Avec ce qu’ils palpaient, ils se démerdaient comme des chefs. Même l’essence, ils la brûlaient pas. Du coup, en bonnes gens de droite, ils en mettaient à gauche, au cas où.

Un imprévu. Un coup dur.

Comme la voiture. C’est que c’est pas éternelle, une Renault. Même si tu la bichonnes. Tu peux la faire reluire, l’astiquer tant que tu veux, vient le jour où elle te lâche, l’ingrate. La Renault 8 bleue, par exemple. Elle voulait plus rien entendre, la carne. Ou si peu.

Me souviens, c’était une après-midi de printemps. L’année de “La Belle Histoire” de Michel Fugain et de “Pour La Fin Du Monde” de Gérard Palaprat.

C’était 1972.

Nous étions tous les trois, ma mère, ma sœur et moi, perchés sur le balcon, celui qui donnait sur les garages, l’arrière du bâtiment.

Elle nous avait dit, ma mère, qu’une surprise allait arriver. Mais quoi ? Elle voulait rien lâcher. Elle répétait vous verrez bien. Alors on trépignaient. Sûr qu’une baffe a dû partir, histoire de nous calmer. Une seule. Ma sœur, elle était dispensée.

Et puis, enfin, elle s’est ramenée, la surprise. Elle était blanche. Brillante. Avec mon père, dedans. Fier comme Artaban.

C’était la nouvelle Renault, une 12 TL.

Alors on est tous descendus, excités comme des puces. On a dévalé les quatre étages, comme jamais. Avec des cris de joie. Planqués dans nos intérieurs.

On l’a vu de près, le trophée. Les yeux écarquillés. Nous nous sommes mis à tourner autour comme des vainqueurs, des indiens qu’auraient mâté une diligence. Mon père, il disait de faire attention, que si l’un d’entre nous rayait la carrosserie, il allait la sentir passer, l’avoinée. Que c’était une voiture, bon sang, pas un jouet ! Et qu’il avait fallu trimer des mois entiers, jongler avec le blé, pour se l’offrir.

Et pas à crédit.

Des fonctionnaires moyens avec un salaire moyen, et pourtant, la bagnole, ils l’avaient payée comptant !

Aujourd’hui, c’est plus possible. Pour une caisse, même petiote, du genre discrète, sans options, tu te fades un crédit. 48 mois minimum. Même pour un écran plat, tu mendies. T’appelles M’sieur Cetelem ou M’dame Cofidis.

Parfois, c’est juste pour te casser en vacances. Aller voir la mer. Respirer, un peu. Et même pas pour un mois. Deux petites semaines. Et encore ! Il est là, le malaise.

Le problème.

Nous sommes passés, consentants, sans même nous en apercevoir, d’une société où par nos salaires moyens nous pouvions, comptant, changer raisonnablement de voiture à une société où nous ne pouvons quasiment plus rien nous offrir de conséquent sans passer par la case crédit. Aujourd’hui, l’argent que nous gagnons, chèrement, durement, ne sert qu’à nous endetter. Alors bien sûr, les “besoins” ne sont plus les mêmes. Les priorités, non plus. C’est vrai. Et alors ?

La vérité, c’est que, au fil des années, sous prétexte de chômage (“Y’en a des dizaines qui attendent dehors, qui seraient bien contents de l’avoir votre boulot, alors, doucement les basses .." - Refrain connu et bien pénible) de concurrence, de compétition, nous nous sommes faits rouler, pour ne pas dire piller.

Nous sommes (très) peu dans ce pays, aujourd’hui, à être payé convenablement. Au juste prix. A la hauteur. Le salaire qu’on nous octroie, et faut voir, parfois, avec quelle mauvaise grâce, ça nous permet quoi ? Sinon, de subvenir à peine à notre malheur. Car c’est bien un malheur, en tous les cas ça y ressemble, que de taffer pour, au final, baver comme des cons devant les vitrines. Baver à telle enseigne, que ça te fait mal. Que c’est pas normal. Que merde, tu l’as bien mérité, non, cet écran ?

Alors tant pis, tu entres, on te sourit, on te dit oui, qu’il n’y a aucun problème, même que tu pourras commencer à payer QUE le mois prochain ; tu vois, tout va bien ! Sauf que non. Tout va mal. La vérité, c’est que l’argent que tu gagnes, il ne suffit pas. La vérité, c’est que les salaires n’ont pas suivi. Ils sont à la traîne. Depuis longtemps. A ce point, que florissent désormais des organismes de crédit qui te proposent de .. racheter les crédits que tu ne peux plus honorer.

Le crédit sans fin.

Jusqu’à ta mort. Va savoir, ils seraient même capables de te sortir de la tombe pour se rembourser, ces charognards !

On nous a volés, floués. Et voilà qu’en plus on se fout de nous en évoquant une valeur travail qui se serait barrée en sucette. Ah oui ? ... Mais quelle valeur peut avoir le travail, quel est l’intérêt à travailler, si c’est pour être payé bien en deçà des réalités de l’économie dite "réelle" ?

Alors moi je veux bien en entendre, comme par exemple, qu’il n’y aurait pas d’autre système possible, que de le prétendre, c’est mentir, donner de l’espoir là où y’en a pas. Se moquer du monde. Des pauvres gens. Qu’il suffit de moraliser tout ce merdier, et tu vas voir, ça va repartir.
-  Mais ça va repartir pour qui ?
-  Pour les banquiers et les organismes de crédit ?

Non merci !

Évidemment qu’un autre système est possible. Un autre choix de société. Une autre vie. Une vie au comptant. Et sans pour autant, rouler sur l’or. Demain, celui ou celle qui nous la proposera, cette vie-là, un Parti, une vraie Gauche, alors là oui, nous lui accorderons, contents, notre crédit.

Lu sur RADIO AIR LIBRE

Source : Philippe Sage



Publié le 9 août 2009  par torpedo


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