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Luisantes comme la salive épaisse du matin par Andy Vérol

Catégorie free littérature
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(JPEG) « Elle est pleine de couteaux dans le ventre ! »

Ça court dans tous les sens dans les rues du village. Dans l’impasse, les voisins passent la tête par leurs fenêtres, reluquant, commentant, bavant, paniquant, s’extasiant, jouissant pour cet événement qui fait bouger la monotonie des quotidiens.

Mémé a son petit sourire aux lèvres. Elle regarde par intermittences, au travers du rideau blanc-poussière de la cuisine. Mais elle ne lâche pas cette gaine qu’elle lessive, frotte, tord dans l’évier carré. Elle bouillonne de plaisir à vue d’œil.

Je sors.

Dehors les sirènes du Samu, des pompiers et des flics mélangées accentuent la tension de cette atmosphère de panique jubilatoire. Avec la foule des habitants curieux, voyeurs à l’extrême, je me dirige vers la maison des Tesson, où Maud, la petite fille de ce couple de notables à la retraite, semble avoir été poignardée sauvagement. Tout le monde est au courant, l’information circule à la vitesse de l’emmerdement des uns et des autres.

Un jeune con, Bastien Titran, montre la photo de la victime qu’il a prise avec son iPhone d’abruti. Ce gosse a 18 ans. Il est un expert du Tuning sur sa poubelle ridicule : une AX du début des années 90. Certains samedis soirs, il glande avec des potes venus de villages environnants, sur la place centrale, où il s’amuse à faire des accélérations puissances, chauffant les pneus...

Fumée noire infecte se déposant dans les rues.

Je suis comme tout le monde : je regarde cette photo. Maud a été poignardée au ventre, sur les cuisses et au visage. Des trous, crevasses, des lambeaux de chair empêchent de reconnaitre sa figure si mignonne et angélique... Viande. Vitreuse. Les parties intactes de la surface de sa peau, luisantes comme la salive épaisse du matin.

La foule des curieux s’entasse à l’entrée avant d’être percée par une dizaine de flics trapus. L’un d’entre eux ne m’est pas inconnu. Ce mec s’appelle Arthur et picole plus que trois poivrots professionnels. Il est aussi le capitaine, le chef de la bande.

Lorsque la porte s’ouvre, une odeur de mort nous soulève le cœur. L’ombre du clocher de l’église nous recouvre.

Pourri l’air.

Nous glace. L’odeur se diffuse lentement. Les flics gesticulent en tous sens. L’un d’entre eux, le plus jeune, la vingtaine à peine dépassée, déboule, nous bouscule « ohh lalala ! C’est pas parce que t’es flic que tu peux tout t’permettre ! », braille l’un des beaufs sans s’apercevoir que le bougre a déboulé parce qu’il voulait gerber sur la pelouse, là, juste à côté de la porte de l’église. Il est à genoux, crottant son futal, les yeux rouges pleins des larmes de celui qui vomit... Tout son déjeuner, à peine digéré, y passe. Le petit est penaud, le keuf marmot est là, qui git humilié, photographié par le journaliste de L’Union Républicaine qui titrera sans doute : « une scène de meurtre tellement horrible, à rendre malade un jeune policier ».

Une bêtise journalistique de ce genre-là.

Nous attendons d’apercevoir le cadavre, nous voulons vivre l’écœurement et la colère. Nous voulons acter ce meurtre pour pouvoir, par la suite, crier au loup, renifler le coupable, et lui faire payer cher, lui promettre l’enfer.

Andy Vérol

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Publié le 7 janvier 2010  par torpedo


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