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Nowhere boy : l’enfance retrouvée de John Lennon par Philippe Marlière

Catégorie Musique
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(JPEG) Avec Nowhere Boy, Sam Taylor-Wood vient de consacrer son premier long métrage à l’enfance de John Lennon, dans le Liverpool des années 50. Des Beatles, il n’est guère question à l’exception de trois références discrètes : dès l’ouverture retentit la première note de la chanson Hard Day’s Night. Peu après, le jeune John passe à vélo devant Strawberry Field, un orphelinat de l’Armée du Salut. Le parc derrière l’institution inspirera la chanson Strawberry Fields Forever. Dans l’une des dernières séquences, John annonce à Mimi que son « nouveau groupe » s’apprête à partir en tournée à Hambourg. Nous sommes en 1960 et Mimi demande : « Comment s’appelle-t-il déjà ? » John sourit et ne répond pas. Nowhere Boy se penche sur deux éléments décisifs dans la trajectoire de John Lennon : une histoire familiale traumatique et l’Angleterre classiste de l’après-guerre. 

Une enfance dérobée   

Alf Lennon abandonne John jeune enfant. Julia, sa mère, se remarie. Instable et immature, elle perd la garde de John qui sera élevé par la sœur de Julia, Mary Elizabeth Smith, dite « Tante Mimi ». A l’adolescence, John renoue avec Julia. Il est fasciné par cette femme excentrique. Julia séduit John, l’envoûte même. Elle touche et embrasse voluptueusement le corps adolescent en émoi. Julia extrait John de l’environnement austère de chez Mimi. Elle l’emmène faire la fête à Blackpool, lieu de villégiature de la classe ouvrière du nord du pays. Elle lui chante l’histoire de la prostituée Maggie May (que Lennon reprendra sur l’album Let it Be) et lui apprend à jouer du banjo. Le jeune Lennon découvre le rock and roll et rêve de devenir le nouvel Elvis. Julia, visionnaire, lui promet qu’il « sera mieux qu’Elvis : il sera... John Lennon ».

John reverra son père à l’âge de 20 ans, trop tard pour construire une relation. Le décès accidentel de Julia en 1958 le tourmentera toute sa vie. En 1970, dans un premier album post-Beatles, Lennon écrira Mother, qui clôt le film. La chanson s’adresse en fait aux deux parents et évoque cette enfance dérobée. La voix de Lennon, rauque et meurtrie, est bouleversante : 

Mother, you had me but I never had you
I wanted you but you didn’t want me
So I got to tell you
Goodbye, goodbye.
Father, you left me but I never left you
I needed you but you didn’t need me
So I got to tell you
Goodbye, goodbye.
  Un appel aux parents disparus est psalmodié, puis hurlé : 

Mama don’t go Daddy come home. 

En 1958, John rencontre Paul McCartney, de deux années son cadet. La mère de Paul est décédée d’un cancer lorsqu’il avait 14 ans. Le jour des funérailles de Julia, John le frustre tente d’amortir le choc à sa manière. Il boit, jure, agresse brutalement un de ses amis présents et frappe ensuite McCartney au visage. Lennon éclate en sanglots. Paul, le visage ensanglanté, le prend chaleureusement dans ses bras. John : « Alors, elle ne reviendra jamais ?... » Paul : « Non ». John : « J’ai mal ». Paul : « Oui, je sais ». Avant de former le partenariat musical le plus innovateur de l’histoire de la musique pop, Lennon et McCartney ont été réunis par un deuil commun. 

Une conscience de classe   

John Lennon réside dans un quartier bourgeois de la ville alors que les trois autres Beatles habitent dans des logements sociaux. Tante Mimi et George, son mari, sont propriétaires d’une petite maison avec jardin. Mimi incarne les valeurs de la petite bourgeoisie : grande lectrice, elle écoute de la musique classique et, à l’inverse de Julia, n’a aucune sympathie pour le rock and roll. Lennon demande un jour à Mimi de changer le programme radiophonique. La réponse est sans appel : « John, on ne change pas de programme quand il y a une œuvre de Tchaïkovski à la radio ». Elle insiste pour que Lennon persévère à l’école, estimant que la « musique, c’est pas mal, John, mais tu ne gagneras jamais ta vie avec ça ».  

Mimi n’est pourtant pas une bourgeoise. Son capital culturel est acquis. Elle fut une infirmière, puis une secrétaire. Son père était un marin et elle a épousé George Smith, propriétaire d’une petite entreprise de produits laitiers. Mimi cultive ostensiblement son habitus petit bourgeois dans un environnement ouvrier. Elle seule dans la famille s’exprime avec un accent du sud, quasiment posh. Elle dédaigne Paul McCartney car il a un accent scouser prononcé : « John, ton petit ami, est là pour te voir » ; périphrase assassine qui trahit le mépris de la bourgeoisie britannique pour les catégories « inférieures ».  

Rigoriste et responsable, Mimi exhibe jusqu’à l’extrême la raideur de l’Angleterre impériale. En 1955, George décède soudainement. D’une voix martiale, elle annonce la nouvelle. Pensant à une plaisanterie, John rit aux éclats. Il se reprend, se met à pleurer et cherche le réconfort dans les bras de Mimi qui le repousse sèchement : « Non, pas de ça ici... Va faire ça dans ta chambre ».  

John Lennon, l’artiste milliardaire, se présentera jusqu’à sa mort comme un working class lad (un gars de la classe ouvrière). Critiqué à gauche pour avoir exprimé un scepticisme ironique à l’égard des « excès » révolutionnaires (Revolution, 1968), Lennon fut le plus politiquement conscient des quatre Beatles (engagements contre la guerre du Vietnam et dans les mouvements féministes).

En 1970, il écrit la chanson Working Class Hero, qui décrit une société capitaliste avide d’imposer au prolétariat les valeurs débilitantes de la bourgeoisie.

En 1971, dans une interview au journal trotskyste The Red Mole (La Taupe rouge), Lennon affirme que les travailleurs « devraient se rendre compte que les Irlandais et les Noirs sont harcelés et réprimés [par le gouvernement britannique] et que bientôt, ce sera leur tour. Dès qu’ils auront pris conscience de cela, nous pourrons tous ensemble faire quelque chose ».



Publié le 26 janvier 2010  par Philippe Marlière


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