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Le crime de l’eau nouvelle de Zakaria Tamer

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(JPEG) Zakaria Tamer est nouvelliste syrien, traqueur des tabous.’’Le crime de l’eau’’ est l’une de ses nouvelles Traduction : Abderrahmane Laghzali

Zakaria Tamer, Syrien, né à Damas en 1931. Il quitte l’école à l’âge de treize ans, et exerce de petits métiers dont celui de forgeron...Il publie son premier recueil de nouvelles en 1957. Traqueur des tabous, Zakaria Tamer, imaginaire fécond, débridé, est aussi un nouvelliste dont les textes inondent d’énergie poétique, d’humour noir... Parmi ses recueils on cite : « Le hennissement du cheval blanc »/ « Printemps de cendres . »/ « Le tonnerre. »/ « Damas des incendies"/« Les tigres au dixième jour »/ « L’appel de Noé »/ « Nous rirons »

Un jour, il y a très longtemps, un roi regarda, bouche bée, une eau abondante jaillissant d’une vaste terre. Etonné, il demanda à son ministre :

« Pourquoi l’eau tremble t-elle ?
-  Par crainte révérencielle sir.
-  Je ne suis pas convaincu ; ta réponse sue l’hypocrisie.
-  Je ne dis que ce que je crois être la vérité.
-  Seul un coupable tremble de peur. Peux-tu me dire quel crime a commis l’eau ? »

Le ministre se tut. Il ne donna aucune réponse. Le roi convoqua le directeur de police, et désignant l’eau, il lui demanda :

« Qu’est ce que c’est ?
-  L’eau.
-  Tu crois que je suis aveugle ? Je te demande tes renseignements sur cette eau.
-  Elle jaillit d’une montagne, irrigue la terre, et étanche la soif des gens. »

Le roi s’exaspéra et dit : « Ce que tu es idiot ! Tu me prends pour un élève dans une école ? Ou tu as oublié que tu es le directeur de ma police ? Je te demande quelle est son attitude à l’égard de ton seigneur le roi ! »

Le directeur de police se troubla, son visage pâlit, et il bredouilla des mots inintelligibles. « Vous- êtes, tes hommes et toi, des voleurs, filous, et vous ne méritez pas les salaires que vous percevez à la fin de chaque mois. » lui dit le roi.

Le directeur de police, le visage pâle, pâle, pâle, essaya de parler ; mais le roi, d’une voix pareille à une épée dégainée sur le point de s’abattre sur un cou, lui dit : « Tais-toi ! Tu oses encore parler après les preuves abondantes à ma disposition démontrant ta négligence de tes devoirs ? N’est-ce pas ton devoir de protéger le pays des ennemis et de les repérer ? » Après un court rire moqueur, il ajouta : « Est-ce moi, le roi, qui suis devenu chargé de repérer criminels et comploteurs ? »

Puis, il ordonna que l’eau fût emprisonnée.

L’ordre fut exécuté avec beaucoup de cruauté, haine et plaisir. Sans portes et sans fenêtres fut la prison ; et la prisonnière fut nommée depuis ce temps-là : rivière.

Un jour, un petit oiseau vint au bord de la rivière, but de son eau et lui dit :

« Je suis très triste.
-  Moi aussi je suis triste.
-  Moi, je suis triste car on m’a chassé de mon nid, et c’est un autre oiseau plus fort que moi qui s’y abrite.
-  Ta tristesse se dissipera si tu récupères ton nid .Mais, ma tristesse non ; à moins que mon ennemi le roi qui m’a privé de ma liberté, meure » dit la rivière.
-  Le roi...Le roi..., dit l’oiseau, Où ai-je entendu ce mot avant ?...Je me souviens, je crois que c’est mon grand père qui m’a raconté un jour l’histoire d’un roi.
-  Vas-y, raconte-la-moi ; j’adore les histoires.
-  Jadis, des hommes et des femmes trouvèrent une terre où abondent l’eau, le blé, les moutons, les oiseaux et les arbres. Ils estimèrent qu’elle était convenable à leur résidence, et ils y bâtirent des maisons, des écoles, des hôpitaux et des jardins d’enfants. Ils menaient une vie heureuse et tranquille jusqu’au jour où vint à leur terre, un homme étranger portant une épée.

Ils regardèrent ce qu’il portait, les yeux écarquillés, étonnés, curieux, car ils n’avaient jamais vu une épée auparavant. L’étranger brandit l’épée et dit : « Cela s’appelle une épée. Elle peut, d’un seul coup, trancher n’importe quel cou. Et, si vous tenez à votre vie vous avez intérêt à vous résigner à ma volonté. »

L’étranger agita de nouveau, son épée, menaçant.

Alors frémirent les épis du blé, les arbres, les oiseaux, les femmes, les enfants, les moutons, les hommes, et déclarèrent, têtes baissées, qu’ils étaient ses esclaves qui obtempéreraient à tous ses ordres.

L’étranger, propriétaire de l’épée, vécut sur leur terre, faisant des hommes, des enfants, et des oiseaux, esclaves ; et des femmes il fit des servantes. Il fut nommé roi. Un jeune homme distingué par son audace, à bout de patience, n’ayant pas supporté l’obséquiosité, s’infiltra une nuit, dans l’alcôve du roi. Celui-ci se trouvait dans un profond sommeil. Le jeune homme lui déroba son épée et courut à la rivière. Mais, lorsqu’il fut sur le point de la lancer à l’eau, il se figea subitement, réfléchit un moment, puis il sourit, extasié : voilà le temps de l’humiliation révolu, et celui de la revanche venu.

Quand le soleil se leva, la terre connut un nouveau roi qui, non seulement il agita son épée menaçant, mais il la souilla du sang des hommes, des femmes et des arbres. Depuis ce jour-là, le nombre des voleurs des épées augmentait ; et certains se virent même obligés de faire de la fabrication des épées leur métier. Alors le nombre des épées, des rois, des esclaves et des servantes proliféra. L’oiseau se tut soudainement car il aperçut un milan s’envolant dans le ciel. Il déguerpit. La rivière se demanda, perplexe : « L’histoire a t-elle une suite ou est-elle finie ? »

Elle aima l’histoire de l’oiseau et continua de la répéter sans cesse, à haute voix, tandis que les gens qui ignoraient le langage de la rivière, appelèrent ce qu’elle disait : « murmure »

Zakaria Tamer (Syrien)
Traduction : Abderrahmane Laghzali



Publié le 29 janvier 2010  par Laghzali


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