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Le nouveau Brian Evenson est arrivé, ne le ratez pas !

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Atteint de troubles du sommeil et de rêves perturbants, Eldon Fochs, respectable homme d’Église, décide de consulter un psychothérapeute, Alexandre Feshtig.

Bientôt, il lui confesse une attirance coupable pour les jeunes enfants. Lorsqu’une petite fille de la communauté est violée puis assassinée, Feshtig, qui soupçonne Fochs d’être passé à l’acte, prévient les autorités religieuses qui vont tout faire pour discréditer le psychothérapeute et éviter le scandale qui se profile.

Après Inversion et La Confrérie des mutilés, Brian Evenson poursuit avec Père des mensonges son analyse critique du fait religieux et de la violence spirituelle, psychologique et sociale, que celui-ci peut susciter. À l’image d’Edgar Poe, il place le lecteur au coeur même d’une folie à l’origine et à l’issue aussi complexes et ambiguës l’une que l’autre.

Qui est Brian Evenson ?

Entretien réalisé en 2008 par BARTLEBY

Brian Evenson est un écrivain américain publié au Cherche-Midi, dans le collection du "Lot 49" dirigée par Claro et Arnaud Hofmarcher.

Brian Evenson a eu la gentillesse de répondre à mes questions. Je l’en remercie.

Bartleby : Dans quelles circonstances s’est déroulée votre rupture avec l’Eglise de Jésus-Christ des Saints des derniers jours ?

Brian Evenson : Lorsque j’ai quitté l’Église Mormone je vivais à Denver, au Colorado, avec ma femme et mes deux filles. A plusieurs reprises, j’ai été informé par les autorités ecclésiastiques que mon texte n’était pas conforme au dogme et j’ai été informé qu’en tant qu’écrivain, je devais changer d’orientation ou purement et simplement cesser d’écrire. Elles m’ont fait quelques sous-entendus vaguement inquiétants à propos d’une éventuelle excommunication et elles ont laissé planer cette menace au-dessus de ma tête afin d’essayer de contrôler ce que j’écrivais. Les pétitions pour m’excommunier étaient si nombreuses que j’ai finalement atteint le point où j’ai senti qu’une rupture était nécessaire, et en fin de compte, c’est moi qui ai fait le choix de partir et je suis maintenant content du choix que j’ai fait.

Pourquoi avoir choisi l’écriture contre votre foi ?

Pour la plupart des écrivains, il s’agit d’un choix qu’ils n’auront jamais à faire. Pour moi, l’écriture et la foi étaient entrés en conflit ouvert. Je tenté pendant des années, aussi longtemps que j’ai pu, de remettre à plus tard ce choix, mais, en fin de compte, après avoir pesé le pour et le contre, j’ai estimé que je pouvais vivre sans ma foi, mais pas sans écriture, que l’écriture est la chose la plus essentielle pour moi.

Subissez-vous encore des pressions de la part de vos anciens coreligionnaires ?

Mes enfants et la plupart de mes parents, sans parler de la plupart de mes plus anciens amis, sont Mormons. Certains approuvent ce que je fais, d’autres se contentent de l’admettre, d’autres encore font comme s’ils l’ignoraient ou comme si cela n’avait jamais eu lieu, quelques-uns se sentent obligés de me dire ou tentent de me montrer qu’ils n’approuvent pas mes actes. Il y a encore des pressions, mais je pense qu’elles me maintiennent seulement sur le qui-vive, en me rappelant qu’écrire a de l’importance et que je dois me tenir derrière chaque mot que j’écris.

Inversion, même si ce n’est pas que cela, semble être une attaque en règle contre le mormonisme. Vous parlez d’anciennes pratiques telle que l’expiation par le sang, vous parlez d’un fait-divers mettant en cause le petit-fils de Brigham Young, vous révélez des parties du culte que le profane est censé ignorer et vous faites du milieu mormon un milieu schizogène. Pourquoi avoir choisi de parler de tout cela et s’agissait-il aussi de vous venger par ce livre ?

Lors de mon éducation dans la foi mormone, on m’a dit à maintes reprises que je devrais "être dans le monde, mais pas du monde." En d’autres termes que je devais participer au monde dans la mesure où j’en aurais besoin, et, autrement, rester pur et aussi éloigné que possible de celui-ci. Même en grandissant dans cette culture, c’est une ligne difficile à tenir pour un être intelligent et ouvert d’esprit. On finit soit avec des personnes qui sont très dogmatiques ou avec des personnes qui ont intériorisé une sorte de conflit entre leur religion et le monde extérieur, ce qui est un état qui fonctionne un peu comme la schizophrénie. J’ai parlé ailleurs sur la manière dont grandir dans cette culture peut vraiment diviser une personne : la plupart des gens parviennent à s’en arranger d’une manière ou d’une autre, mais certains sont détruits ou irrémédiablement blessés par celle-ci. Je ne pense pas que c’était une question de vengeance pour moi. Il s’agissait plutôt d’essayer de comprendre la dynamique d’une culture à travers un cas extrême, en essayant d’arriver à comprendre comment les choses peuvent mal tourner au sein d’une culture religieuse extrême.

J’ai parlé de “milieu schizogène”, ce qui est une expression freudienne. Or, votre approche de la schizophrénie est d’inspiration deleuzienne. Pouvez-vous nous parler de votre rapport à l’œuvre de Deleuze et de ce qui vous a plus particulièrement intéressé dans son approche de la schizophrénie ?

Je n’ai pas écrit Inversion en ayant à l’esprit l’idée d’illustrer ou de prouver le travail de Deleuze et de Guattari. Cependant, je suis toujours en train de lire Deleuze qui est certainement l’une des influences majeures de ma pensée ainsi que de la structure de ma pensée, et ses idées ont nécessairement une influence sur la plupart de mes écrits. Je crois que la synthèse disjonctive de Deleuze (« les deux à la fois... et... et ») est certainement à l’origine de la structure de base du livre et du fait que Rudd occupe de multiples mondes. Je crois que cette notion de schizophrénie générative ou de schizophrénie existant à la fois à un niveau social et individuel sont des choses que Deleuze ne renierait pas. Et Rudd (ou une partie de Rudd), dans la dernière partie du livre, adopte une ligne de conduite très particulière. Mais une lecture strictement deleuzienne est rendue compliquée par la mention et l’importance potentielle de son père mort. Je pense que ce serait plutôt une sorte de lutte entre différents courants de pensée sous la surface du texte, une sorte de conflit psychologique qui inclut une lutte entre les idées deleuziennes et les idées freudiennes, sans aucun doute, mais aussi d’autres luttes ayant à voir avec des questions épistémologiques et ontologiques, avec l’être et le néant et entre des réalités rivales. C’est la constellation de toutes ces idées et la manière dont elles influent les unes sur les autres qui m’intéresse le plus. Mais bien sûr, la pensée de Deleuze colore la nature-même de ces conflits et de ces luttes. Voilà une réponse évasive et probablement moins que satisfaisante.

Dans Inversion, votre point de vue est absent. Que pensez-vous de Rudd ?

Je pense que l’endroit où ma sympathie envers Rudd commence à apparaître se situe à la dernière page : « Ces moments de lucidité douloureuse, quelle calamité. Qu’y faire, sinon attendre qu’ils passent. » Cela, je pense, est à la fois une reconnaissance de la situation désespérée de Rudd et une façon de noter qu’il réalise douloureusement que les choses sont en train de s’effondrer, mais aussi une façon de s’adresser à la fois à Rudd (pour l’apaiser en l’amenant à croire que ses mondes reviendront) et au lecteur (pour le déstabiliser avec la pensée qu’il se pourrait que les choses deviennent de plus en plus sinistres). J’aime beaucoup Rudd, en dépit de ou à cause de tous ses défauts, de toutes ses luttes qui donnent un sens à une situation qu’il ne peut jamais totalement maîtriser. Cela dit, en écrivant le livre, je me suis senti très attaché à Lyndi, encore plus qu’à Rudd, peut-être parce qu’elle n’a aucun soupçon sur ce qu’elle est en train d’affronter.

A l’automne prochain va paraître en France, au Lot 49, La confrérie des mutilés. Que pouvez-vous d’ores et déjà nous dire à propos de ce roman ?

La Confrérie des Mutilés est un roman noir [1] très inhabituel qui parle d’un détective qui perd une main et se trouve ensuite courtisé par un groupe religieux dont les croyances sont basées sur la mutilation. C’est un livre très étrange, qui tient le lecteur en haleine, qui est dérangeant, gothique et absurde, l’enfant bâtard déformé de Raymond Chandler et de Franz Kafka.

S’inscrit-il dans la continuité d’Inversion ?

D’un point de vue stylistique, c’est très différent d’Inversion, bien que je continue à y examiner des questions similaires au niveau théorique (et parfois au niveau thématique).

La collection du Lot 49 est dirigée par Christophe Claro et Arnaud Hofmarcher. Comment êtes-vous entré en contact avec eux ?

Claro avait entendu parler de mon travail par un autre écrivain Américain. Il m’a écrit, a lu mon travail et nous sommes en contact depuis.

Vous êtes vous-même traducteur. D’où est né ce besoin ? Etiez-vous traducteur avant d’être auteur ? Sont-ce deux activités complètement indépendantes ou fondamentalement liées ?

J’ai commencé à m’intéresser à la traduction quand je vivais en France dans les années 80 en commençant à comparer phrase par phrase les versions anglaise et française des romans et des nouvelles de Samuel Beckett. J’ai continué à traduire parce qu’il y avait des travaux que je lisais en français qui avaient un impact majeur sur mon travail d’écrivain mais qui étaient d’auteurs quasiment inconnus aux Etats-Unis. Je voulais qu’ils soient connus. A quelques exceptions prêt, je ne traduis pas pour de l’argent : je traduis seulement des livres que j’aime sincèrement et dont je pense qu’ils peuvent aider à changer la forme de la fiction Américaine. Je trouve que j’apprends beaucoup sur ma fiction à travers la traduction, en voyant les choix que d’autres font et en les considérant très attentivement. [2]

Quels sont vos projets actuels ?

Je suis en train de finir de peaufiner un recueil d’histoires qui sera publié aux Etats-Unis par Coffee House Press en 2009. Je viens également de commencer un roman dont le titre provisoire est Manuel pour la Révolution à venir, qui traitera encore des préoccupations d’Inversion et qui est écrit dans un style similaire, mais qui va du présent à l’effondrement imaginé de la civilisation américaine. Ça n’est encore qu’une ébauche.

[1] Ndt : En français dans le texte. [2] Ndt : Evenson a notamment traduit Jean Frémon, Christian Gailly et Jacques Dupin.

Contagion. Cherche-Midi. Lot 49. 15 €
Inversion. Cherche-Midi. Lot 49. 17 €
La confrérie des Mutilés. Cherche-Midi. Lot 49.

BARTLEBY LES YEUX OUVERTS



Publié le 31 janvier 2010  par torpedo


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