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’’ Murs en fer ’’ nouvelle de Ghassane Kanafani ; traduction : Abderrahmane Laghzali

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(JPEG) Ghassan Kanafani est écrivain et journaliste palestinien, né à Acre en 1936. Il vécut à Jaffa jusqu’à la guerre israélo arabe de1948 où il dut partir, lui et ses parents en exil, d’abord au Liban puis en Syrie. A l’âge de 36ans, en juillet 1972, il a été assassiné, lui et sa nièce de 17ans, à Beyrouth, au Liban, par le Mossad israélien qui a placé une bombe dans sa voiture. Pourtant Gassane Kanafani ne tirait pas de roquettes, il écrivait des pièces de théâtre, des romans et des nouvelles. L’assassinat de Kanafani est l’un des premiers à dévoiler le plan d’Israël visant l’élimination des intellectuels palestiniens et par conséquent l’effacement, toujours voulu depuis l’usurpation de la Palestine par les sionistes depuis 1948, de l’identité palestinienne. Remarque : après une série de mensonges cousus de fil blanc, l’assassinat de Kanafani a été reconnue par la suite par les israéliens .

MURS EN FER

Le matin de son anniversaire, le petit Hassâne reçut un paquet carré de la part d’un oncle lointain. Curieux, nous formions cercle autour de lui. Avant qu’il déchirât le papier perforé enveloppant le paquet, nous entendions des frémissements d’ailes et des gazouillis étouffés ; mais personne parmi nous n’imaginait que le cadeau était une petite cage avec un oiseau de vrai dedans.

Que pourrait faire un petit enfant d’un vrai oiseau ! ?

Sans même nous laisser voir nettement la cage et l’oiseau, sitôt qu’il ôta le papier, Hassâne se jeta sur la cage, l’étreignit dans ses bras, contre sa poitrine et cria fort excité : « C’est Hassoûne ! » Ses joues rosissaient et ses yeux brillaient.

Ne sachant pas ce qu’il devait faire, il se mit à arpenter la chambre. Et, quelques instants après, sa main toujours bien crispée sur l’anneau de la cage, il nous permit de jeter un coup d’œil à l’oiseau emprisonné. La cage était en petit bois ; non peinte. Son toit avait la forme d’une pyramide et ses barreaux de fer semblaient tout neuves et solidement assujettis. Un morceau de verre dépoli tapissait le fond, et un récipient pour les graines et un autre pour l’eau s’y trouvaient fixés, face à face. Perché au sommet de la cage, effrayé, Hassoûne tremblait et remuait énergiquement la tête. De ses petits yeux très sombres, il nous dévisageait. Sa face si fine et le devant de sa tête carminé exprimaient une violence impuissante et triste. C’était, toutefois, une figure où l’héroïsme se lisait. Il bondissait, bondissait et n’arrêtait pas de bondir entre les parois de la cage et son sommet. Et, à chaque fois, il se perchait avec la même force et le même acharnement, introduisant son bec entre les barreaux, cherchant avec frénésie une issue pour s’évader. Avec les taches rouges et noires tatouant sa tête, il avait l’air courroucé et tellement affligé qu’on aurait dit qu’il allait pleurer. Sur le qui-vive, avec son corps minuscule, ses yeux brillants et furibonds, il paraissait avoir la ferme intention d’exécuter quelque projet terrible...
-   Pourquoi n’arrête-t-il pas de voleter ?
-   Il a peur
-   De qui ?
-   De toi...

Soucieux, essayant de comprendre lui-même la cause de l’effroi de l’oiseau, Hassâne considéra Hassoûne. Sur son visage, se voyait un peu de cette désolation embarrassante qu’éprouve un enfant qui ne sait comment obliger les choses à sympathiser avec lui. De derrière mon épaule, mon grand frère dit :
-   Non, il n’a pas peur de toi. Hassoûne n’a jamais peur.
-   Pourquoi n’arrête-il pas de voleter alors ?
-   Il s’habitue à sa maison. Tu ne vois pas ? Regarde comment il flaire minutieusement les barreaux. Il veut savoir où il vit. Nous regardâmes attentivement Hassoûne se déplaçant entre les cloisons de barreaux, et il nous sembla qu’effectivement, il faisait connaissance des choses. Mais inassouvi, Hassâne aspirait à une réponse convaincante :
-   Pourtant, il était dans la cage avant de venir ici... Pourquoi n’en a-t-il pas fait connaissance avant maintenant ?
-   Il paraît que ton oncle l’a acheté ou chassé depuis quelques jours seulement ; et il n’est dans la cage que depuis peu de temps...Cela se voit clairement dans la manière si rapide dont il se meut. Pendant que nos regards suivaient de nouveau, le petit Hassoûne refluant, mon grand frère ajouta, toujours calme :
-   Hassoûne a besoin de deux ou trois mois pour s’habituer à sa vie dans sa nouvelle maison. Il la scrutera avec persévérance dans l’espoir de découvrir une brèche pour s’enfuir... Hassâne croisa ses petites mains derrière son dos et fixa l’oiseau gris fardé de rouge sanguinolent :
-   Il restera comme ça pendant trois mois ?
-   Oui.
-   Et il chantera plus pendant trois mois ?
-   Non, il gazouillera mais ne chantera pas.
-   Et après trois mois ?
-   Peut-être...
-   Et la nuit...Est-ce qu’il dormira comme nous ?
-   Il se dressera, et ses yeux resteront ouverts pour tout épier...

Mon grand frère savait que les questions de Hassâne n’auraient pas de fin alors il quitta la chambre. Et moi, je savais qu’il ne me laisserait pas jouir de mon sommeil cette nuit-là puisqu’il ne cesserait pas de s’agiter dans son sommeil et de vouloir se rassurer à chaque fois que l’oiseau bougerait...

La vie de Hassâne, pendant les cinq jours suivants, était devenue exclusivement occupée par Hassoûne. Il invita ses camarades et leur montra comment l’oiseau s’arrêtait et flairait les broches de la cage, leur répétant ce que son grand frère lui avait dit. Et comme tout enfant, il imaginait une personnalité, un comportement et les attribuait à l’oiseau. Néanmoins, il n’était pas tout à fait convaincu que Hassoûne faisait simplement connaissance avec sa nouvelle maison ; mais, il n’osait communiquer ses doutes et ses appréhensions à son grand frère. C’était plutôt à moi qu’il les exprima plus d’une fois.
-   Bon, si j’ouvre la porte de la cage après trois mois et que je laisse Hassoûne s’envoler, me demanda t-il une fois, est-ce qu’il retournera à la cage ? Je ne pus répondre. Je n’ai aucune connaissance en ornithologie ; je ne sais rien de la vie des oiseaux ni de leurs habitudes. Je lui promis quand même de poser la question à son grand frère et de lui transmettre la réponse. « Ne sois pas stupide, me gronda le grand frère, s’il fait la découverte de la cage c’est uniquement pour supporter la vie dedans et il cesserait de s’y intéresser si une vie libre lui était permise. » Cela je ne le dis pas à Hassâne. Qu’il comprenne ce qu’il voudrait ; c’est mieux et pour sa tranquillité et pour la nôtre, pensai-je. C’était aussi l’avis de mon grand frère qui estimait, d’ailleurs, idiote l’idée d’offrir comme cadeau un oiseau de vrai à un petit enfant :
-   Regarde ! Il a délaissé tous ses jouets et tous les animaux en plastique ou en peluche. Un million d’oiseaux en plastique ou en étoffe ne sauraient remplacer ce maudit...comment l’a-t-il nommé ?
-   Hassoûne...
-   Quoi ?!
-   Hassoûne ! Il ne peut l’appeler que Hassoûne... Le lendemain, Hassâne me dit qu’il voulait de l’argent pour acheter une cage plus grande pour Hassoûne. Moi aussi, je trouvais la cage trop petite pour un volettement si furieux et assidu. Mais, la nouvelle cage eut beau donner à Hassoûne plus d’espace pour secouer un peu ses petites ailes éclatantes, elle ne devait pas atténuer la fureur de son volettement. Hassâne, lui, fut heureux de ce changement. Et lorsque je lui dis qu’il devait lui-même déplacer l’oiseau de l’ancienne cage à la nouvelle, son bonheur fut plus grand encore. Je lui expliquai aussi comment il fallait prendre délicatement le petit oiseau dans ses mains sans trop le serrer de peur de le tuer et sans trop desserer ses doigts, non plus, de crainte que Hassoûne ne se sauve.
-   Et s’il me mord ?
-   Cela voudra dire que tu as trop serré...Alors desserre tes doigts.
-   Et s’il s’enfuit ?
-   C’est que tu as trop desserré. Il me regarda sans vraiment comprendre ; mais il était prêt à le déplacer à n’importe quel prix. Et en effet, il le déplaça mieux que je ne pensais, sans même se plaindre lorsque Hassoûne becqueta sa paume ; et les jours suivants, il parla beaucoup de cela, croyant que l’oiseau était bien heureux dans la nouvelle cage bien vaste. Mon grand frère qui l’écoutait avec patience alors que nous étions à table, avait une autre opinion et sans lever sa tête de la nourriture, il dit :
-   Tu as commis une erreur en achetant une nouvelle cage.
-   Pourquoi ?
-   Tu as perdu un mois ! Maintenant, pour s’habituer à sa nouvelle maison, Hassoûne doit recommencer de nouveau. Il y mettra beaucoup de temps ; surtout que la nouvelle cage est très grande. Du coin de l’œil, je vis Hassâne regarder tristement autour de lui ; puis il essaya de continuer à manger ; mais il posa sa cuillère près de son assiette et me regarda. Dans l’espoir de le soulager, mon frère, sans changer de ton, dit :
-   Qui sait, il se peut que sa nouvelle maison lui plaise et qu’il s’y habitue plus vite que nous ne pensons. Ton Hassoûne est devenu expert... Avant qu’il terminât, nos regards se rencontrèrent. Hassâne, lui, n’ayant rien compris, chercha dans les expressions de mon visage, désirant qu’elles lui disent quelque chose. Mon grand frère, avala sa bouchée et termina son idée :
-   Ton Hassoûne est maintenant expert ! Il a vécu deux mois dans une cage en bambou chez ton oncle qui l’a mis dans une cage en bois spécialement pour te l’expédier ; et te voilà qui lui achète une nouvelle cage un mois après.

Sans plus dire mot, Hassâne déplaça sa chaise pour aller dans sa chambre.

Je le retins en le saisissant par les épaules. Il baissa sa tête collant son menton à sa poitrine. Je pus apercevoir quand même ses cils mouillés de larmes qu’il tenta de retenir pendant le repas. Avant qu’il n’éclatât en sanglot, je lui susurrai à l’oreille : « Qu’est-ce que tu as ? » Il ne me répondit pas. Je lâchai ses épaules et le laissai courir à sa chambre. Et, après un instant, je le rejoignis. Je le trouvai agenouillé près de Hassoûne qui remuait dans la cage. Quand il se retourna vers moi, il me lança au visage, d’une voix fort tremblante :
-   Depuis trois mois, il n’a pas cessé de voleter...Et devant lui, trois mois encore... Je pensai que les deux ailes tendres comme elles étaient, ne pourraient porter le petit oiseau trois mois encore. J’allai même suggérer à Hassâne d’ouvrir la porte de la cage et de libérer l’oiseau ; mais je me tus attendant qu’il le décidât lui-même. Un instant après, une chose étrange eut lieu : Hassoûne se leva subitement, et de ses pattes fluettes il s’accrocha au fin roseau en nous regardant les yeux perçants de colère, pantelant tout en poussant en avant sa poitrine blanche comme l’écume et demeura ainsi, sans tressaillement, le regard braqué sur nous. Hassâne, debout, exultait, et le visage devenu rouge, il me regarda de ses grands yeux. Je souris tandis que son visage se remplit d’un rire inhabituel. Et telle qu’une flèche, il s’élança vers la salle à manger. L’écho de son cri qui se mêlait au bruit de ses petits pas me parvenait du couloir : « Il est debout...Hassoûne a cessé de voleter... » Ensuite, je l’entendis revenant et le vis poussant la porte, puis s’agenouillant près de la cage et battant ses mains sur ses cuisses, joyeux.

Mon grand frère arriva et resta debout un instant derrière lui ; tout à coup, il s’inclina et les mains appuyées aux genoux, il considéra Hassoûne paisible sur le roseau pendant que Hassâne répétait sans cesse : « Tu ne vois pas ? Hassoûne a cessé de voleter. » Mon grand frère hocha lentement sa tête, et, contemplant le petit oiseau, les sourcils fort plissés, il prononça une seule phrase :
-   Il est agonisant.

Remarque : « Hassoûne » c’est le nom, en arabe, de l’oiseau chanteur nommé en français : Chardonneret.

Ghassane Kanafani (Palestinien) Traduction : Abderrahmane LAGHZALI



Publié le 5 février 2010  par Laghzali


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