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Embrasse ton oncle !

Catégorie free littérature
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(JPEG) Nouvelle

Quand les gens évoquent Habbaza dans la ville où il a vécu, certains disent qu’il était veuf, et d’autres assurent qu’il ne s’est jamais marié. Mais tout le monde trace de lui le même portrait. Un quinquagénaire ventru, au dos bien voûté, au visage plein et rond, aux joues tombantes, aux lèvres très charnues laissant voir une bouche à moitié édentée. Le portrait d’un homme perpétuellement couvert d’une djellaba grisâtre, crasseuse vue de près, et dont le capuchon couvrait en toute circonstance un crâne déplumé. Désœuvré, traînant ses larges pieds dans une paire de babouches de cuir jaune, huileuses et souriantes, un tout petit couffin malpropre, toujours vide, sous le bras, Habbaza s’arrêtait en des endroits qui lui étaient familiers : sur la place de l’indépendance, pour causer avec les mendiantes qui vendent du pain dur, ou au pied de l’horloge monumentale, au centre de la ville, pour renifler son tabac à priser.

Quand il se mêlait aux malheureuses de la grand place, il ne s’installait pas n’importe où, près de n’importe qui. Non. Il demeurait d’abord quelques instants debout, examinant du regard les lieux et les personnes, puis s’installait près de celle qui répondait à ses critères : la plus jeune ; la plus belle ;

la plus timide et la moins bavarde.

Et chaque fois qu’il remarquait la présence d’une nouvelle vendeuse, c’était à côté d’elle qu’il se mettait, sans trop calculer. Il se présentait comme le lui dictait sa fantaisie, et le plus gentiment du monde lui demandait comment elle se nommait, pour l’appeler par son nom, comme il est d’usage entre gens qui se connaissent bien. Ensuite, il excellait à discourir sur la mendicité et sur le pain dur, sur les cœurs d’or et les cœurs durs, sur les quartiers généreux qu’il convenait de fréquenter et sur les quartiers avaricieux qu’il fallait éviter. Il était intarissable, parce qu’il le fallait : plus il bavardait, plus il pouvait taper sur l’épaule de celle qui l’écoutait, et sur le creux de sa main, qu’il gardait longtemps dans la sienne en alignant des plaisanteries. Plus longuement il parlait, plus aisément il pouvait reposer sa main sur la cuisse de celle qui l’écoutait, l’y laissant comme pour maintenir son attention sur ce qu’il disait. Plus il pérorait, plus il lui était facile de s’approcher de son visage, de l’effleurer de temps en temps, comme pour lui chuchoter des secrets que ses voisines ne devaient pas entendre. Et pour que l’orateur puisse de nouveau tenir la main de son auditrice, il lui pliait les doigts un à un, comptant les jours ou les mois restant avant l’Achoura, en allant doucement, en se trompant exprès, pour recommencer. Ces attouchements chatouillaient Habbaza, et les effleurements lui procuraient des sensations agréables.

Mais, fugace et limité, ce contact le laissait sur sa faim.

C’est pourquoi, excité, il se levait, serrait la main de la femme en lui disant un mot gentil, et s’en allait au plus vite jusqu’à l’horloge.

Là, il s’asseyait par terre, jambes écartées, dos au mur, face au boulevard principal où femmes et hommes, petits et grands passaient, allant quelque part en ville ou flânant tout simplement. Il sortait son tabac à priser, en posait le long de son pouce et restait là à regarder, à chercher dans la foule les petits de cinq à six ans. Dés qu’il en voyait un devant lui, sur le trottoir, il lui faisait signe de venir, comme n’importe quel vieil homme qui a besoin de l’aide d’un enfant. Et si le petit ou la petite passait près de lui, après avoir reniflé sa poudre d’un seul coup, il l’attirait délicatement par la main, le sourire aux lèvres, et il l’embrassait tendrement sur la bouche en lui demandant avec douceur : « Embrasse ton oncle...Comment va ton père ? ...Il y a longtemps que je ne l’ai pas vu...Tu vas à l’école ?... La maîtresse ne te bat pas ?... »

Au fur et à mesure qu’il posait ses questions, il appliquait des baisers sans nombre sur la bouche, les pommettes, le cou et la nuque de l’enfant debout entre ses jambes, qu’il refermait énergiquement , en l’enlaçant, en se serrant voluptueusement contre lui, répétant « Embrasse ton oncle ! Embrasse ton oncle ! »

-  Abderrahmane Laghzali



Publié le 11 février 2010  par Laghzali


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