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Chômeur tu es mort ! par Andy Vérol

Catégorie société
Il y a (3) contribution(s).

(JPEG) Tu poireautes devant ton conseiller à l’emploi et tu lui lâches quelque chose pour qu’il comprenne que tu es tellement mal :

« Toute ma famille à Haïti a disparu ».

Il s’en fout. Du moins son visage te dit :

« Je m’en fous. »

Tu penses à autre chose. Un pont au-dessus d’une rivière. Tu répètes en changeant légèrement :

« Toute ma famille à Taverny a disparu ».

Il s’en fout. Tu penses aux étendues vastes et glacées. Tu ne sais plus écrire. La nuit dernière, roupillant d’un œil sur ton clic-clac, tu as pleuré dans la lumière mouvante émise par l’écran de télévision. Tu lui répètes en modifiant encore :

« Toute ma famille de Taverny est morte dans un incendie. »

Il ne sourit pas, tape l’entretien, imprime des offres d’emploi inadaptées. Il a l’air tellement content de lui, avec sa face de salarié, de mec qui se dit « je fais bien mon boulot. » Des papiers sont empilés sur son bureau. Ce sont les piles de papier pour l’Etat, pour ses fichiers, pour ses statistiques, pour son gouvernement. Il change encore et répète au conseiller à l’emploi :

« Toute ma famille de Taverny partouze dans un incendie ».

Impassible. Il a le visage de quelqu’un qui boit du Benco au petit déjeuner, qui tapisse les seins de sa femme en gueulant « prends-toi ça ta gueule prends-toi tout, tiens !... » Tu construis un pont en papier au-dessus d’un ruisseau.

Ta vie résumée en lettres d’encre noire.

« Toute ma famille de clones crétins partouze dans un incendie corse ».

Il tape encore son entretien, te dit de refaire ton CV pour la énième fois, fais un peu des bruits de bulles qui éclatent dans la salive. Il a du voter pour des cons. Il a du prendre un crédit immobilier. Il aura sa place dans un mirador.

« Toute ma fratrie de clones estropiés bastonne des employés précaires ».

Il fait un sourire. Tend des papiers. Dit que tes recherches vont aboutir si tu es plus actif. Tu ne sais pas pourquoi, mais ça te fait penser à la première pelle que tu as roulé à une fille blonde... à l’âge de 12 ans. Tu as les larmes qui coulent grosses sur tes joues.

Il s’en fout.

Il pense que ça a un sens d’ignorer les gens. Tu n’attends rien de lui, juste qu’il te laisse tranquille, qu’il cesse de te faire la leçon, qu’il cesse de te menacer de te faire perdre tes pauvres revenus. Tu te fous bien de ce que cet argent provient du cul de ceux qui bossent. Tu as bossé. Tu as consommé. Tu as été fier de ton boulot. Et puis tu es tombé malade. Durant des jours. Durant des mois. Durant des années.

Et tu n’as plus rien été.

Ceux qui bossent te diront que dans d’autres pays ils n’ont pas de Sécu ni de Chomedu. Tu t’en fous de ceux qui bossent, leur suffisance, leurs certitudes, leur façon toute particulière de dire « je comprends mais quand même t’es qu’une pauvre brêle de feignasse de merde. »

« Toute ma phratrie de clones estropiés chope des hépatites C ».

Tu reconstruis ce château de sable perpétuellement détruit par la marée (que tu l’avais lu dans une nouvelle sublime). Tu as le souvenir d’avoir pensé : Vie de sable, quotidien de nerf, avortements, et disparitions sanglantes. Tu construis ta propre gangue. Une protection gluante qui couvre et enveloppe ton corps. Tu y transpires. Tu vois trouble au travers. Tu es glissant. Tu sens la graisse animale. Mais personne ne peut te toucher.

« Toute ma patrie de clones guerriers chope des lames aiguisées ».

Tu lui demandes :

« Pourquoi vous ne me faites plus rire ? »

Il ne répond rien. Il doit sans doute penser à son voyage payé à moitié par son employeur, le Pôle Emploi, la chose des présidents. Tu construis des cachets, un à un sur la toile cirée. Ce n’est plus l’heure. Tu te revois debout devant le corps à ne savoir que faire. Faire un salut. Faire un geste. Un signe. S’effondrer. Se tenir droit et garder sa dignité... sociale. Penser que c’est pour tout le monde pareil. Tu n’as aucun pouvoir, rien qui puisse sauver qui que ce soit, rien qui puisse rendre éternel.

Le conseiller continue sa mascarade. Fait-il exprès de ne pas voir que tu ne cherches pas d’emploi ?

Ne voit-il pas qu’on se fout bien de travailler, conspirer avec des collègues, écouter leur stupidité, leurs banalités, leurs areuh areuh professionnels et personnels. Manger avec eux...

Faire

Des

Pots

De

Départ.

Tu lui lances : « J’accepte un emploi où il n’y a pas de repas de fin d’année, pas d’amitié factice entre collègues, pas de petites pauses où on raconte sa petite vie de merde, les problèmes de crèche du petit, les cours séchés par le plus grand, la recherche d’un stage pour le cadet, les histoires de jardin au printemps, de pot-au-feu en hiver, de vente de maison, de vacances au soleil...

J’accepte un emploi où on peut dire ce qu’on pense des dirigeants, les insulter ouvertement. Dire que certains jours on se sent raciste, que d’autres jours, on se sent universaliste. Un boulot où je peux dire à ceux avec qui je trime ma merde : « T’as vraiment une grosse gueule de con aujourd’hui ! ». Un boulot où on ne piaille pas contre les chefs, où les chefs ne font pas les « cool » histoire de te foutre dans leurs petits papiers.

Un boulot sans réunions, sans engueulades, sans ordres, payé à mort, sans heures sup’, complémentaires ou fractionnées.

Un boulot sans lieu de travail, ou alors un lieu de travail où on se pavane, comme chez soi, les couilles à l’air, le bordel partout, le bain qui déborde et les taches de merde dans la cuvette des chiottes. Les draps sales, la vaisselle pas faite, les cadavres de bouteilles et les boulettes de shit dans le tapis. L’ordinateur allumé en permanence, sur des films de cul, Google Earth et des scènes tournées avec des portables sur des bastons de rue en réel. »

Le conseiller ne s’en fout plus. Il garde sa tronche froide et balance des « on se calme monsieur. »

Tu te calmes parce que tu veux conserver tes droits.

« Je plaisantais monsieur. Ma famille, de toute façon, n’existe plus. J’en ai plus. Et j’ai besoin de travailler si je ne veux pas finir à la rue ».

Le conseiller s’en fout, il tend la liasse de paperasse obligatoire qu’il doit remettre à chacun de ses chomedus pour obtenir une hypothétique promotion.

Il ne sert à rien, autant que tu ne sers à rien.

Il s’agit des espoirs frelatés par une vie-mégapole, des vies-néant noyées dans un monde déglingué...

Andy Vérol



Publié le 24 mars 2010  par torpedo


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Forum de l'article
  • Chômeur tu es mort ! par Andy Vérol
    25 mars 2010, par Mansu
    Superbe texte. Merci. Je me suis retrouvé dans le souvenir des "pauses" et des "fausses amitiés". Comme on est bien loin de ce micro monde carcérale de l’entreprise.
  • Chômeur tu es mort ! par Andy Vérol
    25 mars 2010, par Gilt
    Oui, tout cela je le vis au quotidien depuis 18ans (70 employeurs) !
  • Chômeur tu es mort ! par Andy Vérol
    28 juin 2010
    C’est vrai, c’est bien écrit. J’ai lu jusqu’au bout c’est pour dire. Mais le chomeur doit-il être toujours un glandu qui passe ses journées devant des films pornos en fumant du shit et qui vit dans un taudis dégueulasse ? Ou si c’est le cas doit-il revendiquer sa crasse (dépression) et sa mysanthropie (subie plus que choisie) ? Que notre société soit merdique c’est un fait. Que notre monde appartienne au bobos "citoyens du monde" à deux balles qui changent de trottoirs quand ils voient un clochard c’est un fait. Qu’il y ai des exclus c’est un fait aussi. J’en suis un : Chomeur longue durée, dépressif chronique, isolé total. Mais Je n’arbore pas ma crasse et ma solitude comme une légion d’honneur et quand je m’examine je vois vite que je ne suis en aucune façon meilleur. "S’il faut être du coté des opprimés en toute circonstances, écrivait Cioran je crois, je cite de mémoire, il ne faut pas oublier qu’ils sont pétris de la même boue que leurs oppresseurs."
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