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Conseiller à Pôle Emploi, tu es mort ! par Andy Vérol

Catégorie société
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(GIF) Ce texte est la suite, ou la continuation de Chômeur, tu es mort ! :

Ceci est une fiction, toutes ressemblances avec la réalité n’est cependant pas fortuite :

Il s’assied. Il a le cheveu gras. Mes douleurs. D’emblée, il est agressif :

« Toute ma famille à Haïti a disparu ».

J’ai mal au bide. J’en ai marre. De grosses gouttes vont encore tomber de mon front. Ce mec me fait chier, me fait peur. Ce mec est détraqué et me balance des phrases comme pour me cracher à la gueule. Hier, le toubib m’a confirmé l’échec de mon traitement. Bientôt je commencerai à dépérir. Mon foie détruit inexorablement par l’hépatite.

Ce chômeur insiste :

« Toute ma famille à Taverny a disparu ».

J’aimerais me lever et lui mettre une défonceuse à doigts. Il touche 1496 euros net de droit au chômage pour encore 412 jours. Il se paie ma tête, tente de m’intimider. Me hais, moi qui gagne 1301 euros net par mois pour 35 heures de rencontres, de chômeurs frustrés qui attendent que je les sauve de leurs angoisses like a Jesus walk on the water. Merde.

« Toute ma famille de Taverny est morte dans un incendie. »

Il insiste. J’ai passé la nuit à pleurer sur mon canapé.

Je zone dans un studio de 35 mètres carré parce que mon salaire de merde ne me permet pas d’accéder à un logement correct.

Divorcé, dépressif, regardé comme une merde ou un sauveur par des dizaines de paumés. Il se crispe. L’écume blanche a séché à la commissure de ses lèvres. Il est un biberonné plaintif. Un mec qui se prend pour une victime du monde et souhaite me le faire payer. Toute la nuit j’ai pleuré de savoir que j’allais mourir. Pas mourir simplement.

Mourir en souffrant, seul...

Et l’autre avec ses yeux vitreux, son bide, sa pauvre salive, sa certitude d’être plus malheureux que moi... Je me suis roulé un splif ce matin. Ça ne m’a fait aucun effet. Ça a plutôt amplifié ma dépression. Il n’y a pas de raison pour que je me sente coupable de lui filer des offres qui n’ont rien à voir avec ce qu’il souhaite.

« Toute ma famille de Taverny partouze dans un incendie ».

Je sais qu’il ne cherche pas de travail. Qu’il veut ses droits.

Il pense que je suis un suppôt de Sarkozy, un chien, une sorte de SS au garde-à-vous dans un mirador, prêt à tirer une balle entre les deux yeux du fuyard.

Lamentable. Dans sa condition, au début des années 30 en Allemagne, il aurait peut-être enfilé une chemise brune pour contribuer à humilier un sale fonctionnaire de la République de Weimar. Il s’estime lésé, violé par moi, mon impassibilité plus liée à ma haine pour le mépris qu’il me porte que d’un besoin de paraître professionnel.

« Toute ma famille de clones crétins partouze dans un incendie corse ».

Je tape l’entretien.

J’essaie de ne pas penser à la maladie.

Il a l’air violent. Il sent le foutre du mec qui se branle plusieurs fois par jour. Je fais pareil. Du soir au matin. Je glauque sur internet, devant la télé, bouffe de la merde et zone lamentablement chez moi tous les weekends, faute de thunes. Si je démissionne, je serai comme ce pauvre con, devant un conseiller impuissant, à bout de nerfs à force de se faire insulter avec les yeux...

« Toute ma fratrie de clones estropiés bastonne des employés précaires ».

Il me jette toujours ses phrases... Il pense que je ne l’entends pas, que je me fous de lui, que je me fous de son cas. C’est un lamentable con, un faux looser. Le genre de mec à vider sa responsabilité avec sa queue dans une pute ou avec ses poings dans une merde de salarié d’état comme moi. J’irai voir Jocelyne ce soir. Dans le bois de Saint-Germain-en-Laye.

Pipe à 50 euros seulement.

Les soldes.

« Toute ma phratrie de clones estropiés chope des hépatites C ».

Mon cœur palpite. Je tente de garder ma contenance de gratte-papier au service de la France et ses statistiques. La crise est perpétuelle, humilie tous les petits. Grandit tous les puissants. C’est sensationnel. L’hépatite, ne pas y penser. Ne pas y penser à l’hépatite. J’vais mourir. J’suis plus rock n’roll. J’suis rien, une merde.

« Toute ma patrie de clones guerriers chope des lames aiguisées ».

Je sais à quoi pense ce genre de connard : « T’as un emploi toi, au moins. T’as pas l’angoisse des lendemains ». Non je ne les ai pas. J’ai pas de lendemains en vue. Pas de surlendemains. Ce soir, comme tous les soirs, je vais boire, me défoncer puis aller défoncer cette pute, lui mettre la misère dans la camionnette. Je vais survivre une heure, les couilles vidées, le contentement. Garé sur la bande d’arrêt d’urgence j’essuierai frénétiquement le sperme. Jocelyne m’a expliqué qu’elle continuerait encore à bosser à l’ancienne, « alors que les autres sont toutes passées à l’internet. Et les mecs qui l’ont pas l’internet, y font quoi ? »

Encore sept rendez-vous avant de partir.

« Pourquoi vous ne me faites plus rire ? »

J’achève de taper cet entretien de daube. Il me prend tellement pour un connard, il me toise avec une telle haine, que j’ai envie qu’il tombe définitivement dans la merde.

Un formulaire et trois clics et cet abruti n’a plus un centime à se foutre dans la poche.

Il me lance : « J’accepte un emploi où il n’y a pas de repas de fin d’année, pas d’amitié factice entre collègues, pas de petites pauses où on raconte sa petite vie de merde, les problèmes de crèche du petit, les cours séchés par le plus grand, la recherche d’un stage pour le cadet, les histoires de jardin au printemps, de pot-au-feu en hiver, de vente de maison, de vacances au soleil... J’accepte un emploi où on peut dire ce qu’on pense des dirigeants, les insulter ouvertement. Dire que certains jours on se sent raciste, que d’autres jours, on se sent universaliste. Un boulot où je peux dire à ceux avec qui je trime ma merde : « T’as vraiment une grosse gueule de con aujourd’hui ! ». Un boulot où on ne piaille pas contre les chefs, où les chefs ne font pas les « cool » histoire de te foutre dans leurs petits papiers. Un boulot sans réunions, sans engueulades, sans ordres, payé à mort, sans heures sup’, complémentaires ou fractionnées. Un boulot sans lieu de travail, ou alors un lieu de travail où on se pavane, comme chez soi, les couilles à l’air, le bordel partout, le bain qui déborde et les taches de merde dans la cuvette des chiottes. Les draps sales, la vaisselle pas faite, les cadavres de bouteilles et les boulettes de shit dans le tapis. L’ordinateur allumé en permanence, sur des films de cul, Google Earth et des scènes tournées avec des portables sur des bastons de rue en réel. »

Je lui balance :

« On se calme monsieur. »

-  Je plaisantais monsieur. Ma famille, de toute façon, n’existe plus. J’en n’ai plus. Et j’ai besoin de travailler si je ne veux pas finir à la rue. »

Ils m’ont dit que je serai à nouveau hospitalisé la semaine prochaine. Je n’essaie pas de comprendre ce mec, je m’en fous. Je lui tends son entretien tapé sans un sourire.

Il ne sert à rien, autant que je ne sers à rien.

Il s’agit des espoirs frelatés par une vie-mégapole, des vies-néant noyées dans un monde déglingué...

Andy Vérol



Publié le 26 mars 2010  par torpedo


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