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Le bébé de Rosemary par Uri Avnery

Catégorie politique
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(JPEG) Nettoyage ethnique : L’état hébreu peut occuper tout l’espace entre la mer méditerranée et le Jourdain tout en demeurant un état démocratique à la condition qu’il n’y ait pas de Palestiniens dedans.

Depuis que j’ai été témoin de la montée du nazisme pendant mon enfance en Allemagne le nez me démange chaque fois qu’il sent quelque chose de fasciste même si l’odeur est encore très légère.

Quand le débat au sujet de "la solution d’un état" a commencé (en Israël NdT) mon nez s’est mis à me démanger. Tu es devenu fou, ai-je dit à mon nez, cette fois tu te trompes complètement. C’est un projet de la Gauche. Ce sont des gens de gauche à qui on peut faire confiance qui l’ont élaboré, les plus grands idéalistes d’Israël et d’ailleurs certains d’entre eux sont même des marxistes confirmés.

Mais mon nez ne voulait rien savoir ; il continuait à me démanger.

Maintenant je me rends compte que mon nez avait raison.

Ce n’est pas la première fois qu’un projet kosher (pur, NdT) de gauche aboutit à la mise en œuvre d’une politique d’extrême droite.

C’est arrivé, par exemple, avec le plus horrible symbole de l’occupation : le Mur de séparation. Il a été inventé par la gauche.

Quand les attaques "terroristes" se sont multipliées, les politiciens de la gauche menés par Haim Ramon ont proposé une solution miracle au problème : un obstacle insurmontable entre Israël et les territoires occupés. Ils ont fait valoir que cela stopperait les attaques sans avoir besoin de recourir à la violence en Cisjordanie. La Droite s’y est opposée avec véhémence. Pour elle c’était une conspiration pour fixer les frontières de l’état et promouvoir la solution de deux états, qu’elle considérait (et considère toujours) comme une menace existentielle pour son projet.

Mais tout à coup, la Droite a changé d’avis. Elle a compris que le mur offrait une formidable opportunité d’annexer des larges portions de terres cisjordaniennes pour les donner aux colons. Et c’est ce qui est arrivé : le mur/la barrière n’a pas été construit le long de la ligne Verte (Frontière établie par l’ONU en 47, NdT) mais profondément à l’intérieur de la Cisjordanie. Il soustrait de larges portions de terre aux villages palestiniens. Aujourd’hui les gens de gauche manifestent chaque semaine contre le mur. La droite envoie des soldats pour leur tirer dessus et la solution de deux états a perdu du terrain.

Maintenant la droite découvre la solution d’un seul état.

Le nez me démange.

Un des premiers fut Moshe Arens, ancien Ministre de la Défense. Arens est un extrémiste de droite, un membre fanatique du Likoud. Il a commencé à parler d’un seul état de la Méditerranée au Jourdain, dans lequel les Palestiniens bénéficieraient de tous les droits humains, y compris la citoyenneté et la droit de vote. Je me suis frotté les yeux. Est-ce le même Arens ? Que lui est-il arrivé ? Mais cet apparent mystère a une solution toute simple. Arens et ses amis se trouvent en face d’un problème mathématique apparemment insoluble :

Changer un triangle en cercle.

Leur projet a trois facettes : a) Un état juif, b) Toute la terre de l’Israël biblique et c) La démocratie. Comment combiner ces trois éléments pour en faire un cercle harmonieux ?

Entre la mer et la rivière du Jourdain vivent à l’heure actuelle 5,6 millions de Juifs et 3,9 de Palestiniens - c’est à dire 59% de Juifs pour 41% de Palestiniens (les habitants de Cisjordanie, de la bande de Gaza, de Jérusalem Est et les citoyens arabes d’Israël). Ces chiffres ne comprennent évidemment pas les millions de réfugiés palestiniens qui vivent à l’extérieur du pays. Plusieurs "experts" ont essayé de réfuter ces chiffres mais la plupart des statisticiens respectés, Israéliens compris, les acceptent avec quelques nuances.

Le rapport démographique est hélas en train de se modifier rapidement en faveur des Palestiniens. La population palestinienne double tous les 18 ans. Même si l’on ajoute à l’accroissement naturel de la population juive en Israël l’immigration probable dans le futur proche, on peut prédire avec une précision quasi mathématique que les Palestiniens seront majoritaires de la mer au Jourdain. Ce n’est qu’une questions d’années.

La conclusion est évidente : On peut concilier deux des trois objectifs mais pas les trois : a) Un état démocratique sur toute la surface du pays (le Grand Israël NdT) ne peut pas être démocratique
b) Un état démocratique sur tout le pays ne peut pas être juif
c) Un état juif et démocratique ne peut pas s’établir sur le Grand Israël.
Simple. Logique. Il n’y a pas besoin d’être Moshe Arens, ingénieur de profession, pour le comprendre. En conséquence la Droite cherche une autre solution qui permettrait de créer un état juif et démocratique sur l’entièreté du pays.

La semaine dernière Haaretz a publié une article impressionnant : Des personnalités très en vue de l’extrême droite - et certaines de la plus extrême droite- acceptent la solution d’un état de la mer au Jourdain. Ils parlent d’un état dans lequel les Palestiniens seront des citoyens à part entière.

Les gens de droite cités dans l’article de Noam Sheizaf ne cachent pas leurs raisons pour adopter cette solution : Ils veulent empêcher l’établissement d’un état palestinien à côté d’Israël qui signifierait la fin de l’entreprise coloniale et l’évacuation de dizaines de colonies légales et illégales de Cisjordanie. Ils veulent aussi mettre fin à la pression internationale grandissante en faveur de la solution de deux états.
Des personnes de gauche du monde entier qui militent pour la solution d’un état se sont réjouies de ce revirement de la droite. Ils ont critiqué avec mépris la camp de la paix israélien (rien n’amuse plus les gens de gauche que de vilipender d’autres gens de gauche) et applaudi chaleureusement la Droite israélienne. Quelle magnanimité ! Quel empressement à sortir du moule et à adopter les idéaux de ses ennemis politiques ! Seule la Droite réussira à faire la paix !
Mais si ces bonnes gens lisaient les textes, ils découvriraient que cela n’est pas vraiment le cas.

C’est même tout le contraire.

Les six personnes de droite qui sont citées dans l’article s’accordent sur un certain nombre de points qui méritent considération.

D’abord : Ils excluent touts la bande de Gaza de la solution proposée. Gaza ne fera plus partie du pays. Cela réduit donc le nombre de Palestiniens de 1,5 million, réduisant du même coup la menace démographique (Il est vrai que dans les accords d’Oslo, Israël a reconnu que la Cisjordanie et la bande de Gaza forment un seul territoire, mais la droite considère les accords d’Oslo comme l’oeuvre maléfique de traîtres gauchistes.) Deuxièmement : L’état sera évidemment un état juif. Troisièmement : L’annexion de la Cisjordanie aura lieu immédiatement afin que la construction des colonies puisse continuer sans problème. Dans le Grand Israël l’entreprise coloniale ne peut être limitée. Quatrièmement : Les Palestiniens n’obtiendront en aucune façon la nationalité immédiatement.
L’auteur de cet article résume ainsi leur position : "Un processus qui prendra peut-être de dix ans à une génération et à la fin de ce processus les Palestiniens auront tous les droits humains mais l’état demeurera juif dans ses symboles et son esprit... Cela n’est pas la vision ’d’un état appartenant à tous ses citoyens’ et pas non plus un ’Isratine’ avec un drapeau combinant le croissant et l’Etoile de David. L’état unique sera toujours sous souveraineté juive".
Il faut bien écouter l’explication que donnent les initiateurs du projet eux-mêmes (C’est moi qui ai choisi les citations) :

Uri Elitsur, ancien directeur général du Conseil de Judée et Samarie (organisme qui rassemble les colons sous le nom de "Yesha") : "Je parle d’un état juif qui sera l’état du peuple juif, et dans lequel il y aura une minorité arabe". Hanan Porat, un des fondateurs de Gush Emounim (organisme qui rassemble les colons et Porat est l’homme qui a encouragé les Juifs de se réjouir du massacre (de Palestiniens NdT) perpétré par Baruch Goldstein à Hébron) : "Je suis contre l’octroi automatique de la citoyenneté que propose Uri Goldstein. Je pense que c’est naïf et que cela pourrait avoir de graves conséquences. Je propose d’appliquer la loi israélienne aux territoires occupés par étapes, d’abord dans les secteurs où il y a (déjà) une majorité juive et, en l’espace de dix ans à une génération, dans tous les territoires occupés.
Porat propose de diviser les Palestiniens en trois catégories : a) Ceux qui veulent un état arabe et sont prêts à recourir au terrorisme et à la lutte contre l’état hébreu pour y parvenir - Ceux-là n’ont pas leur place en Israël. C’est à dire qu’ils seront expulsés. b) Ceux qui se sont résignés à la situation et à la souveraineté juive mais qui ne sont pas prêts à participer à l’état hébreu et à remplir leurs obligations envers lui - Ceux-là auront tous les droits humains mais ne pourront pas être élus dans les institutions de l’état hébreu. c) Ceux qui jureront fidélité et loyauté à l’état hébreu - Ceux-là recevront la pleine citoyenneté. (Ils ne seront évidemment qu’une petite minorité).
Tzipi Hutubeli, un membre du parlement de la frange extrême du Likoud : "A l’horizon politique les Palestiniens de Judée Samarie recevront la citoyenneté... Cela se fera graduellement... Ce processus prendra beaucoup de temps, peut-être même une génération durant laquelle la situation se stabilisera et les symboles de l’état juif seront inscrits dans la loi... Il n’y aura plus de point d’interrogation au dessus de la Judée Samarie... Avant tout je crois à notre droit sur le Grand Israël. Shiloh et Bet-El (de Cisjordanie) sont pour moi la terre de mes ancêtres au plein sens du terme... Pour le moment, nous parlons de conférer la citoyenneté aux Palestiniens de Judée Samarie, pas de Gaza. Soyons clairs : Je ne reconnais pas de droits aux Palestiniens sur la terre de l’Israël biblique... Entre la mer et le Jourdain il n’y a place que pour un seul état, un état juif."
Moshe Arens : "L’intégration de la population arabe (en Israël) dans la société israélienne est une condition prioritaire et seulement ensuite pourra-t-on parler de citoyenneté pour les Palestiniens des territoires occupés." Ce qui signifie qu’Arens propose de se concentrer sur l’intégration des Arabes israéliens - ce qu’on n’a pas réussi à faire en 62 ans- et seulement après de s’occuper de la question de la citoyenneté de la population de Cisjordanie.
Emily Amrussi, une femme colon qui organise des rencontres entres les colons et les Palestiniens des villages voisins : "Ne me décrivez pas comme quelqu’un qui milite pour ’un seul état’. A la fin on y arrivera peut-être, mais nous en sommes encore loin. Parlons d’abord d’un seul pays... Nous ne parlons pas de citoyenneté mais plutôt de relations entre voisins... D’abord devenons de bons voisins puis nous leur donnerons des droits... Dans le lointain futur, il deviendra nécessaire de donner des droits à tout le monde."
Reuven Rivlin, Président de la Knesset : "Le pays ne peut pas être divisé... Je suis opposé à l’idée d’un état appartenant à tous ses citoyens ou d’un état binational et je pense plutôt à une sorte de souveraineté partagée en Judée Samarie sous la houlette de l’état juif, peut-être même deux parlements, un juif et un arabe... La Judée Samarie serait co-gérée, co-gouvernée... Mais il y a des choses qui prennent du temps... Arrêtez de m’envoyer la démographie à la figure."
Le régime décrit ici n’est pas un régime d’apartheid mais quelque chose de pire encore : un état juif dans lequel la majorité juive décidera si et quand il conviendra d’octroyer la citoyenneté à quelques Arabes. Les mots qui reviennent sans cesse : "Peut-être dans une génération" sont par nature très imprécis et ce n’est pas par hasard. Mais il y a plus important encore : Il résonne un silence étourdissant autour de la question principale : Que se passera-t-il quand les Palestiniens deviendront majoritaires dans l’Etat Unique ? La question n’est pas "si" mais "quand", car il n’y a pas le moindre doute que cela arrivera, et pas "dans une génération" mais bien avant.

Ce silence étourdissant parle de lui-même.

Ceux qui ne connaissent pas Israël peuvent croire que la droite est prête à accepter une telle situation. Seul quelqu’un de très naïf peut espérer qu’il se passera la même chose qu’en Afrique du Sud, quand les blancs (une petite minorité) a donné le pouvoir aux noirs (une large majorité) sans verser de sang.

Nous avons dit plus haut qu’il était impossible de "changer un triangle en cercle". Mais en vérité il y a un moyen : Le nettoyage ethnique. L’état juif peut occuper tout l’espace entre la mer et le Jourdain et demeurer un état démocratique- s’il n’y a pas de Palestiniens dedans. Le nettoyage ethnique peut être effectué d’une manière dramatique (comme en Israël en 1948 ou au Kosovo en 1998) ou d’une manière discrète et organisée, en utilisant des dizaines de méthodes sophistiquées comme cela a lieu à Jérusalem Est. Mais il n’y a pas le moindre doute que c’est la dernière étape du projet de l’état unique de la droite.

La première étape sera de remplir tout le pays de colonies et de détruire toute possibilité de mettre en place la solution de deux états qui est la seule base réaliste pour construire la paix.

Dans le film de Roman Polanski "Le bébé de Rosemary" une belle jeune fille donne naissance à un beau bébé qui se révèle être le fils de Satan. Le projet attractif de la gauche d’un seul état peut se transformer en monstre de droite.
Uri Avnery
Source : LE GRAND SOIR



Publié le 16 août 2010  par torpedo


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