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Est-ce que ce n’est pas ce que je fais, à l’âge que j’ai, avec ce livre ?
C’est par cette phrase de Bourgeade conclut son livre, après avoir cité Dostoïevski pour son récit Bobok où les morts fraîchement enterrés, ayant conservé la conscience et la capacité de parler entre eux, forment projet de n’avoir plus honte de rien et de se mettre à nu.
C’est le projet affirmé de Pierre Bourgeade donc, puisqu’il s’en réclame, et son livre a reçu un prix spécial du jury du Prix Sade, en témoignage de solidarité. Il n’est pas anodin que le livre partage sa dédicace à Catherine Millet. Non que cela remette en cause l’hommage que lui a rendu le jury de ce prix, dont elle fait partie, mais parce que les liens noués entre une série de personnes, passionnées de littérature, d’extases et de déraisons, tracent un intéressant motif en pointillé.
C’est à une promenade dans une galerie de miroirs à laquelle Bourgeade nous convie, miroirs de ses fétiches dans le verger des péchés déviants où les fruits noirs et rouges ruissellent de passions inavouables et enfin avouées. Cette lecture n’est pas sans faire écho à celle part laquelle j’avais ouvert les colonnes de l’Enfer de Bibliobs, celle du Roman Sentimental d’Alain Robbe-Grillet livré presque au même âge, quelques mois avant, plutôt que quelques mois après la mort.
La provocation imprécatrice du second, novatrice, créatrice, jure singulièrement avec la discrétion et le tact prêté à l’autre. Bourgeade avec son regard toujours plongé au cœur de l’homme et de ses faux-pas, est à l’opposé littéraire du Nouveau Roman de Robbe-Grillet et de ses pairs, où l’individu était gommé de la scène.
Pourtant à l’heure dernière, l’un comme l’autre on légué comme livre testament non pas un couronnement de leur œuvre, mais l’affirmation de la part d’érotique et d’interdit enkysté dans leur fabrique. Deux témoignages de plus que la sexualité est part intégrante de l’homme, une de ses bases alchimiques, et que pourtant elle reste un interdit.
Il décrit des faits, rien que des faits presque, peu d’éloge en réalité mais une écriture à plat, qui dit simplement au fil des chapitres les fétichismes. Celui de la nourriture, celui du pied chaussé, bandé, nu, haut perché, fétichisme du cuir, du latex, de la fourrure, fétichisme du rouge, du sang, des ongles laqués, des corps marqués, par la cravache, les ongles, le fouet, le bouquet d’ortie, fétichismes des cérémonies, de la zoophilie masculine qui est celle des pauvres, de la zoophilie féminine qui est celle des riches...
Ce dernier de livre de Bourgeade mêle les références littéraires, qu’il cite avec générosité - Baudelaire, Mallarmé, Sacher Masoch, Huysmans, Rimbaud, Bataille... - et des épisodes qu’il semble tirer de son expérience personnelle, des scènes, des lieux, des prénoms, même si lorsqu’il parle à la première personne, semble rester un recul et une distance, entre le témoignage et le témoin.
J’aurais peut-être espéré que son talent littéraire, sa marque qui consistait à descendre au milieu des hommes pour voir combien l’Enfer est souvent pavé de bonnes intentions (Le Camps), étende sa vision jusqu’à ce domaine intérieur.
Sade aurait dit ‘encore un effort messieurs les Républicains’, mais Bourgeade ne prétend pas être un révolutionnaire mais un mort qui n’a plus de honte et se met à nu.
Source : La Vénus Littéraire

