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Maillon faible Vs Maillot jaune par Séverine Capeille de sistoeurs.net

Catégorie free littérature
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Dédicace à mon kiné(JPEG)

Il n’a cessé de me le répéter : Mme Capeille, il faut pédaler. Au début, il essayait de me convaincre d’acheter un vélo d’appartement. Il disait ça très sérieusement. Le vélo d’appartement, c’est pratique, vous pouvez pédaler en regardant la télé. Mon kiné ne voyait pas mon air dépité, vu que j’avais la tête enfoncée dans le trou de la table de massage. J’habitais alors dans un logement dont la surface de 40m2 ne pouvait raisonnablement accueillir cet engin encombrant, mais j’acquiesçais docilement. Je ne le connaissais pas depuis longtemps et surtout, je ne voulais pas que mes objections puissent le distraire pendant qu’il apaisait mon dos. Au fil des séances, il m’a bien fallu répondre à son insistance, et avouer l’impossibilité de cet achat pour des raisons indépendantes de ma volonté. J’ai bien cru être coincée quand il a su que j’allais déménager.

Thèse, antithèse... Prothèse !

Il est drôle, mon kiné. Il s’est mis en tête de me remettre en selle. Il a même évoqué l’idée d’une participation au Tour de France, souhaitant créer une « team » avec le papi dont les rendez-vous précèdent généralement les miens. Lui et moi, on partage le vélo dans la salle de rééducation, et je crois que nous avons le même niveau parce que le kiné ne change pas la vitesse, ne modifie aucun réglage entre nos passages. La séance est partagée entre l’effort et le massage. Parfois, il y a ce qu’il appelle « les étirements », dont le but est de faire craquer le maximum de trucs bloqués entre les cervicales et les chevilles. Il prend des risques énormes quand il tire sur mes deux jambes en même temps. La fenêtre est située juste derrière lui et, si je lâche la table, il peut faire une chute mortelle.

J’en ai conscience. Je fais gaffe.

Une sorte de confiance respective s’est ainsi installée. C’est important. J’en ai vu beaucoup des kinés. Une dizaine d’années de séances hebdomadaires, avec des pauses pendant les vacances scolaires. Je sais de quoi je parle. Ce kiné-là est différent.

Je n’ai pas cédé sur le vélo d’appartement. Il était hors de question que j’installe cet inesthétique objet au milieu de mon nouveau logement. Mais j’ai convaincu ma mère de me rapporter le vieux vélo qui rouillait dans son garage. Un vélo Peugeot des années soixante-dix, blanc. C’était ça, ou la piscine. Je n’avais pas le choix. Je devais me résoudre à pédaler, si non j’étais bonne pour les piscines municipales aux eaux trop froides pour moi et dont l’odeur javellisée m’avait toujours rebutée. Mon kiné avait vite compris qu’il était inutile d’insister sur cette alternative et redoublait d’efforts afin de me convaincre des bienfaits de la Petite Reine. Il n’était jamais à court d’idées, allant même jusqu’à imaginer le plan de l’article que je pourrais éventuellement écrire sur le sujet : « Thèse, antithèse... Prothèse » ! Du coup, je n’étais pas peu fière de finalement lui annoncer que j’allais m’y remettre, qu’une fois le vieux Peugeot retapé j’allais être une cycliste exemplaire.

Roue, phare... Panier !

Ca a pris plus de temps que prévu. Je n’avais aucune idée de la façon dont il fallait s’y prendre pour réparer une bicyclette. J’ai heureusement été accompagnée dans cette épreuve par quelqu’un qui ne possède pas moins de cinq vélos : un expert. Enfin, c’est lui qui a tout fait. Et il s’est donné du mal. Il s’est déplacé dans plein de magasins pour trouver un pneu dont la dimension n’était plus commercialisée depuis des lustres. C’est au marché aux puces qu’il l’a finalement dégotté. Et pas un pneu au rabais, non, un pneu flambant neuf, noir et blanc, qui va comme un gant à mon vélo Peugeot. Il s’est également occupé des freins, mais concernant le phare, le défi était encore plus compliqué et, d’un commun accord, nous avons remis cette réparation à plus tard.

Si je n’étais pas très regardante sur l’ensemble des corrections à apporter à mon engin afin de convenablement rouler, j’avais quand même une exigence sur laquelle je n’aurais transigé : avoir un panier. Pour se faire une idée, c’est lui qui m’a coûté le plus cher. Un panier à l’avant, que je peux décrocher. Je lorgnais sur celui qui surplombait le vélo de la voisine et je m’étais mis en tête qu’il me fallait le même, consciente de faire partie de celles qui ne portent ni de confortables sacs à dos, ni de légères pochettes en bandoulière au contenu limité à la carte d’identité et au trousseau de clefs. Ma catégorie se situant au niveau de celles qui ont un jour opté (et allez savoir pourquoi...) pour l’encombrant fourre-tout qu’on balance sur l’épaule. Le panier s’imposait. Question d’équilibre.

Et puis un jour, par une belle journée d’été (expression communément utilisée dans les contes de fées et dont je comprends inopinément la portée puisque la nouvelle n’aurait pu m’enthousiasmer s’il avait été question d’une « belle journée d’hiver »), mon vélo était prêt à rouler.

Mon Peugeot des années soixante-dix n’attendait que moi, attaché dans le jardin de l’immeuble avec son nouveau cadenas. Je me croyais tirée d’embarras. J’étais pleine d’élan quand un voisin me rappela, alors que j’avais décidé de rouler en soirée afin d’éviter les grosses chaleurs, que l’absence de phare était passible d’amende. Je suis sortie quand même, mais il avait réussi à m’ôter l’insouciance dont j’avais besoin pour pleinement apprécier mon nouveau moyen de transport.

Enfin, s’il m’avait vu ce soir-là, mon kiné aurait été fier de moi. Je n’ai pas reculé devant le danger. J’ai roulé, cheveux au vent, pendant un long moment et, même si je suivais les trottoirs pour limiter les risques (courageuse mais pas téméraire), j’ai bien dû traverser au moins trois arrondissements sans m’arrêter. Je me suis d’ailleurs dit que le papi de la « team » n’avait qu’à bien s’accrocher. Pas que je veuille entrer dans une compétition sportive, mais on a quelques quarante ans d’écart et j’ai tout de même mon honneur à sauver !

Dès le lendemain, je réitérais l’expérience, mais cette fois accompagnée d’un cycliste chevronné, Ecossais de surcroît, et qui avait la particularité de me faire oublier les kilomètres grâce à des conversations en anglais qui m’obligeaient à faire appel à un maximum de concentration intellectuelle. Je pédalais au rythme des verbes irréguliers que je tentais de me rappeler. Ainsi, nous avons poussé la balade jusqu’au Parc de la Tête d’Or, puis la Presqu’île, puis le Vieux Lyon, puis le quartier de la Guillotière...

I enjoyed it !

Tandis que je lui expliquais quelques subtilités de la langue française, telle par exemple l’expression « faire UN tour » qui ne signifie pas forcément une trajectoire circulaire puisqu’on peut marcher tout droit pour aller se promener, tandis qu’« UNE tour » est nécessairement ronde, il m’apprenait la différence entre « This is Life » et « This is THE life » évoquant la « belle » vie. Nous sommes rentrés à minuit.

C’est le lendemain que j’ai eu mal aux fesses. Se remettre en selle n’est pas exempt de quelques risques de postérieur endolori. Mais là encore, il n’était pas question d’abandonner : j’avais des courses à faire et c’était l’occasion de mettre à l’honneur mon beau panier. Trêve de badinage, et place à un itinéraire bien préparé : Poste, Picard, et boulanger. La première étape consistait à retirer de l’argent à un distributeur. Par chance, il n’y avait personne et j’ai pu m’avancer pour insérer ma carte dans la fente prévue à cet effet sans avoir à descendre du véhicule. Code. Ticket. Billets. L’opération m’a pris quelques secondes et je suis repartie, d’un crissement de pneu, avec mon butin dans le sac. Direction Picard, le magasin de surgelés.

C’est là que j’ai dû me garer. Jusqu’alors, mon vélo ne m’avait pas quittée et, à aucun moment, je n’avais craint qu’il soit volé. Même si, objectivement, il est assez peu probable que quelqu’un veuille dérober une bicyclette qui a mon âge, on n’est jamais trop prudent. Car depuis que j’ai décidé d’obtempérer, de suivre les conseils de mon kiné, j’ai entendu un tas de malheureuses histoires de cyclistes. L’un s’est fait chaparder sa selle, l’autre ses roues... sans compter ceux qui n’ont rien retrouvé du tout.

Je suis d’abord passée une première fois devant la boutique, l’air de rien, puis une deuxième, plus doucement, puis une troisième...

mais rien.

Pas le moindre endroit où je puisse attacher ma bicyclette. J’ai dû me résoudre à étirer l’antivol autour d’un énorme poteau qui se trouvait un peu plus haut. Comme je ne pouvais pas surveiller le voleur que j’imaginais déjà rôder autour de cet objet qui avait désormais pris une valeur sentimentale à mes yeux, j’ai pris mes surgelés à la volée en passant entre les rayons, et suis arrivée auprès de la caissière en moins de deux minutes, le cœur battant. Quel ne fut pas mon soulagement de découvrir qu’il était toujours là en sortant ! (J’en profite pour donner un conseil à tous ceux qui souhaiteraient acquérir un panier pour leur vélo. Il est préférable de ne pas mettre vos courses à l’intérieur tant que vous n’avez pas réussi à ôter le cadenas. C’est tout bête, mais il faut y penser. Le poids déséquilibre la roue avant et il faut une sacrée dextérité pour ensuite réussir à maintenir le vélo et l’antivol en même temps).

Dernière étape de mon parcours : le boulanger. Je partais confiante. Une baguette à prendre et le tour serait joué. Il devait bien y avoir un espace pour les vélos à proximité... ? Ah ben non. Il n’y en avait pas. C’est alors qu’un dilemme cornélien m’accabla. Fallait-il s’obstiner à vouloir l’attacher ou prendre le risque de laisser MA bicyclette sans défense ? Etant donné que j’avais précédemment mis plus de temps à me débattre avec mon cadenas que pour sélectionner l’ensemble de mes surgelés pour la semaine, je pouvais m’interroger. Un coup d’œil dans la boutique : personne.

Pas un client pour me retarder.

Tout en observant scrupuleusement les horizons, j’ai commencé à préparer la monnaie dont j’avais besoin, puis j’ai pris mon temps pour mettre la béquille de l’engin et... je me suis promptement lancée dans l’établissement, claironnant en un souffle « une-baguette-bien-cuite-siouplait ! ». Pas de « bonjour », pas de « ça-va-oui-bien-et-vous ? ». Rien. J’ai juste sauvé le minimum vital des relations sociales avec un « siouplait » arrivé en fin de respiration. J’ai empoigné le pain et je suis ressortie, aussi rapide que l’éclair, retrouver mon vélo.

Pédale, Prozac... Pis-aller !

En rentrant chez moi, je n’en menais pas large, comme on dit. Je me rendais bien compte que mon comportement avait été excessif. Je roulais sur le trottoir, mais le cœur n’y était pas. L’idée de perdre mon vélo m’avait proprement fait perdre les pédales ! J’avais agi de façon irrationnelle, oubliant jusqu’aux plus élémentaires règles de politesse devant la boulangère. Que s’était-il passé ? Comment avais-je pu à ce point me laisser emporter par une peur disproportionnée au regard de ce Peugeot qui avait traversé les âges ? J’en venais à regretter de ne pas être allée faire mes courses à pieds. L’expédition eut été plus longue mais beaucoup moins stressante. Seule la vue de mon panier garni, triomphant à l’avant et que je n’avais donc pas à porter, parvint alors à me consoler.

Me « détendre » chez le kiné, prendre du « recul » au boulot... Et pour le vélo ? Quel serait le maître-mot ? Je ne dois quand même pas être la seule à en faire toute une histoire... Comment font les autres quand ils se garent ? Je ne parle pas de ceux qui profitent des Vélo’V (ou « Vélib’ » à Paris), mais de ceux qui ont un vélo bien à eux. Ils le posent nonchalamment en se disant qu’au retour il y a « une chance sur deux » ? Il me semble qu’en observant le comportement des cyclistes à ce moment-là, on pourrait en déduire leur degré d’anxiété. L’échelle de valeur irait de celui qui s’éloigne sereinement en sifflotant à celle, comme moi, qui reste à proximité, prête à bondir sur le premier badaud s’approchant un peu trop. « Thèse, Antithèse, PROZAC, Prothèse » : voilà le plan qu’aurait dû me proposer mon kiné pour une complète argumentation sur le vélo. Il manquait un mot.

Ah, je l’entends encore : « Madame Capeille, il faut pédaler » ! Mais il avait omis de dire qu’il fallait aussi se garer. Rouler n’est pas facile, c’est certain, car il y a, au-delà d’une certaine forme physique, préalablement besoin de comprendre la logique très particulière des débuts et des fins de ces pistes cyclables toujours surprenantes, voire littéralement déroutantes, mais cela n’est rien. Se garer, voilà le vrai défi. Voilà ce qui peut faire basculer quelqu’un d’un kiné à un psy. D’où le vélo d’appartement.

Le conseil était malin.

Je m’en rends compte à présent. Un moyen de rééducation sans dommages collatéraux qui nécessite quelques compromis (sans un bon ventilateur, les cheveux au vent, par exemple, c’est fini) mais dont l’immuable emplacement épargne quelques soucis. Quoiqu’il en soit, je me demande si, finalement, l’idée de la piscine...



Publié le 17 août 2010  par torpedo


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