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Fous d’invisibilité

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Si certains se demandent pourquoi le voyageur fou échoue tôt où tard sur les berges du fleuve enchanté qui longe Bénarès, je ne me pose pas la question dans le même sens, je me demande plutôt pourquoi il n’y est pas venu plus tôt ! ...

Le fait d’aimer s’accrocher à de telles images comme celles des corps qui crament devant lesquels passe le bateau des jeunes mariés, puis celui des touristes japonais en quête de sensations fortes n’a rien de dément en soi. Rien de plus que d’aimer regarder des films d’horreur ou de torture ou le journal télévisé.

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Ici, les enfant jouent avec des restes de crânes éclatés et boivent l’eau vaseuse noirâtre des bords du fleuve entre les barques, les baigneurs, les crémations et les femmes qui lavent leur linge.

Chez nous, ils boivent du CC radioactif, testé et approuvé super cancérigène et on les dit sains d’esprit...Paraît que tout est relatif !

La promenade n’a rien de romantique, c’est une découverte humaine où se côtoient vie et mort, tous les opposés dans leurs extrêmes. Lit sur lequel on navigue entre les morceaux puants des corps de vaches mortes flottants et les petits canots ficelés de tissu doré et recouverts de fleurs qui renferment un corps enfantin qu’on ne brûle pas, parce qu ‘en Inde, on ne brûle pas les anges.

Ha, mère Ganga !... tu nous envoies des armées de dauphins frôlant les nageurs confiants, non découragés par ce bouillon de culture infâme dont parlent les guides hygiéniques pour touristes peureux.

L’énorme soleil de l’aube hypnotise et charme les voyageurs prisonniers de tes palais fantômes. Les chiens galeux menaçants, cerbères gardant les ruelles et tous les secrets de la nuit te regardent en grognant. Tu sens que sous les lumières plutoniennes, tu n’as pas droit à l’erreur et tu dois regarder en face ce qui t’a toujours dégoûté ou ce qui t’a fait peur. La réalité sans artifices et sans masques, tout est visible et olfactif.

C’est un voyage initiatique profond. Il faut y être prêt.

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A Bénarès, le sol vibre sous les millions de pas de pèlerins et croule sous le poids des milliards de morceaux de prières qui ensorcellent et font monter les larmes aux yeux. Certains appellent ce phénomène : la folie. J’y vois plutôt de la sensibilité extra-sensorielle qui m’émeut et me rassure.

On comprend qu’avec tous ces facteurs pris en compte, l’âme déroutée de son chemin carré aseptisé connaisse une révolution, sans retour possible. Une bouffée de « vrai », un spectacle pur qui donne la certitude de vibrer enfin au son d’une note juste.

Alors peut-on qualifier ce déracinement - cette volonté de perdre son identité d’avant toute tracée et souvent imposée qui n’est pas son moi profond pour se fondre dans cette immensité- de maladie mentale ?

L’universalité serait donc une tare et non l’espoir de tuer un égoïsme qui nous ronge tous...

« Ulysse des Indes, attention ! Ne te laisse pas bercer par les sirènes en saris aux cheveux d’ébène qui te chanteront les mélodies des temples qui sonnent leurs cloches envoûtantes du lever au coucher de maître soleil. Ne te mélange pas à ce flot incessant de pèlerins pressés de caresser des doigts l’eau de velours sous peine de t’oublier. Dans ton pays t’attend le docteur souvenirs qui va t’enfermer et te désintoxiquer pour te remettre dans le bain occidental. Fais gaffe ! Tu risques gros si tu traînes trop la nuit sur les berges désertées, tu y sentiras un air de liberté inquiétant. »

Bénarès est le royaume des "fous de l’Inde" et je pourrais voguer parmi la cour des désaxés sans honte et même porter la marque de cette folie avec fierté : celle d’avoir réussi à nettoyer mon crâne de doute cette crasse matérialiste occidentale sans spiritualité, sans respect pour la vie...

KASHI est un extrait de parfum de l’univers indien, paradis merveilleux des artistes et l’ultime voyage de l’Hindou chanceux. Demander à un habitant de Bénarès s’il souhaite en partir est parfaitement inutile, ce dernier vous sourira tendrement, vous pardonnant votre cécité mentale...

Il est clair que tous ne peuvent le supporter et bien des voyageurs imprudents se croient capables de capter ce contraste. Mais ils tombent malades. Ils ne sont pas prêts à la révolution intérieure, à ce qui dérange et acceptent mal de changer.

Mieux vaut aller passer son voyage de noces en d’autres contrées car si on n’est pas prêt à laisser de coté son ancrage catho-facho, on risque un conflit interne puissant avec son ego.

« Dans ce rêve je flottais dans une étrange sphère colorée ou dominait le orange. Devant moi des enfants pataugeaient dans les marécages mousseux au milieu des barques vermoulues et des lavandières, riants, se lançant de l’eau au visage, buvant à pleines gorgées en cet après midi brûlant du mois de mai. Les buffles de prélassaient aussi dans la fraîcheur du fleuve, brossés par des jeunes vachers riants et pataugeant dans les eaux glissantes. Je les regardais en sirotant mon chy sur les marches brûlantes, pas de touristes à cette heure-ci, il faisait 45 ° à l’ombre...D’ailleurs, le taulier en profita pour laver ses casseroles et ses tasses dans le Gange, les touristes ne le regardaient pas !

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La petite fille en rouge et noir apparût avec son panier rempli de lampes à huile, petite fée venant de nulle part pour exaucer nos vœux contre quelques centimes et me donna le bonheur d’envoyer ces bougies fleuries au gré de l’eau, maîtresse de nos destins. J’en faisais mon oracle, confiant à cette grande rivière voyante mon destin de terrienne. La magie de la ville enchantée nous laisse assis là, en pleine contemplation, se demandant quelle est cette attraction qui nous condamne à errer avec le sourire dans une béatitude grisante, loin de chez nous, Robinson sur les bords du Gange.

Je reconnaissais ce virage, le coin de cet immeuble, la cloche de ce temple, le vieux qui me tendait la main en souriant. Cette scène avait une odeur de déjà vu !... extraite d’une vie antérieure ou mon corps s’en est allé, petit tas de cendres noyé dans le courant. »

J’espère ne jamais me réveiller de ce rêve, mais déjà j’entends des réflexions à deux roupies lancées par des touristes de passage, critiquant ceci et cela, mécontents parce qu’il fait trop chaud, parce que c’est sale et qu’il y a trop de pauvres.

« Alors je me dis que j’oublierai bien volontiers que j’appartiens au monde de ces gens là, pour me fondre dans le tableau indien et devenir invisible. Je comprends ceux que le retour à la grisaille et à la mauvaise humeur chronique d’un matérialisme violent, rendent fous... »



Publié le 19 décembre 2004  par manuji


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