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Ma cousine condolezza

Catégorie free littérature
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Nouvelle de Mahmoud Shukair (Palestinien ) Traduction : Abderrahmane Laghzali

Ma cousine Condoleezza

Je n’aime pas ma cousine maternelle. Je ne l’aime pas parce qu’elle est méchante et elle a des yeux perçants que je ne supporte pas de regarder. Et puis, moi, je suis marié et mon rapport avec ma femme est meilleur que celui du beurre avec le miel .

Ma mère, Hajja Morjana, désire trouver un mari à Mathila ; elle dit que si Mathila ne se remarie pas, nous devons nous attendre à un éclat avec clochettes et cloches. Mathila a épousé mon ami Ghattas ( il a étudié avec moi en première année de l’université.) Elle l’a aimé ; il l’a aimée ; et ils se sont mariés, il y a de cela treize ans. Néanmoins, leur mariage n’a pas vécu longtemps car Mathila est une femme trempée qu’aucun mari ne supporterait. Ou du moins, c’est l’impression qu’elle donne toujours ! Elle a laissé à Ghattas un garçon et deux filles dans son giron, l’a chassé de la maison et elle est restée seule, attendant l’occasion de se remarier.

Avant Ghattas, c’est moi qu’elle aimait.

Amour sans réciprocité. J’étais dégoûté de ses yeux, et je ne savais pas à qui elle ressemblait, jusqu’au jour où Condoleezza Rice est apparue sur la scène de la célébrité et de l’influence. Je me suis dit : j’ai trouvé ! Ma cousine ressemble tant à cette femme. Ses cheveux sont aussi noirs que ceux de Condoleezza Rice ; et elle est, comme elle, endurcie. De cette ressemblance, je n’ai jamais parlé à Mathila. Car, son infatuation eut augmenté, et un matin, elle eut envahi et dominé tout le quartier ; elle s’y serait déclarée chef et aurait imposé un état de siège de deux ou trois ans.

Après son divorce, elle nous a mis le nœud à la scie comme on dit. Elle s’est mise à exercer sa pression sur ma mère, lui exprimant sans ambages et sans pudeur son désir de se remarier. Car elle est incapable de vivre sans mari ! Ma mère la sermonne ; lui reproche son manque de mesure et ses mauvaises manières : ‘’La mauvaise ! Puisque t’ es comme ça, pourquoi t’a pas gardé ton mari ?’’ Mathila se contente de hausser les épaules, indifférente, et dit : ‘’Que l’enfer l’emporte ! Je ne supportais plus vivre avec lui.’’ Ces paroles font perdre la tête à ma mère et elle lui dit : ‘’Reste comme tu es et attends que je te trouve un mari chaque mois ou tous les deux mois !’’

C’est la crainte du manque de mesure de sa nièce qui la domine, et son grand désir de la voir « couverte » comme les autres femmes du quartier qui la font parler ainsi.

Son dialogue avec Mathila ne s’interrompt que lorsqu’elles remarquent ma présence dans la pièce voisine. Mais j’entends tout ce qu’elles disent, moi. Ma mère, se sent un peu gênée ; quant à Mathila, pas du tout. Au contraire, elle me regarde avidement comme pour me dévorer de ses yeux, et me dit : ‘’La porte de mon placard a été déboîtée ; quand est-ce que tu viens la réparer ?’’ Je lui réponds en détournant la tête : ‘’Quand j’aurai du temps je viendrai.’’ et je quitte la maison en maudissant la vie sous l’occupation qui m’a obligé à abandonner l’université, à notre première année à mon ami Ghattas et à moi. Après avoir réalisé que le diplôme universitaire ne pourrait jamais assurer notre pain, Ghattas, lui , est devenu chauffeur d’un Ford, et moi, menuisier .

Avant, moi, j’exerçais la menuiserie dans l’atelier de mon oncle pendant les vacances scolaires ; et, à présent j’ai loué une boutique dans le quartier. Sur sa devanture, j’ai écrit en caractères bien clairs : Scierie de l’indépendance de son propriétaire Choukri Abderrazak. En quelques années j’ai eu pas mal de clients. Parce que je suis, sans vantardise, un excellent menuisier. C’est pourquoi, à ce qu’il me semble, ma cousine Mathila veut que j’aille chez elle lui réparer la porte de son placard qui est sortie de ses gonds.

Je me suis dit :’’ Je n’y vais pas ; elle a peut-être monté un coup pour me faire tomber dans l’embuscade, et me forcer à me marier avec elle’’. Son ombre me poursuit jour et nuit ; et ma mère fait pression sur moi d’une manière incroyable. Je lui dis : ‘’Qu’est-ce que je dirai à ma femme ?’’ Elle répond tout simplement : ‘’Ne te fais pas de soucis pour elle ! Elle n’a qu’à se taire et remercier son Dieu que tu l’aies épousée ! Et n’oublie pas que le bienfaiteur en a deux et trois.’’ Piqué au vif, je réponds : « Je ne peux pas vivre avec Condoleezza Rice sous un même toit.
-  Qui c’est cette Condeella Oum Race ?
-  Une Américaine.
-  La meilleure ! C’est ce qu’il nous manquait ! »

Ma mère ne sait que peu de chose en politique. Elle dit que la politique américaine est incorrecte ; et quand elle voit des massacres à la télévision, elle dit : aucune pitié dans les cœurs des Américains ; elle peste contre Bush ; et lui adresse un flot d’injures ( Pour sa sécurité, je n’en dirai aucune ici.) Elle ne connaît personne d’autre, que lui, en Amérique : ni Rumsfeld, ni Dick Scheiny, ni Condoleezza Rice. Elle n’apprécie pas que je compare ma cousine à Condoleezza. Pour elle, celle-ci, ne doit être qu’une misérable ; autrement, je ne lui aurais pas comparé ma cousine. « -Aie honte ! Qui se moque, tombe dans le malheur ! » me dit-elle.

Je ne lui ai rien promis parce que j’ai horreur de mécontenter ma femme.

Mais ma femme, elle , a bien flairé qu’un complot se tramait contre elle. Alors elle a déchaîné une campagne de presse contre Mathila : ses yeux sont comme ceux de l’ogresse, son visage comme le fond d’un plateau ! etc. Ensuite, il y a eu retrait des ambassadeurs et rupture des relations ; et après c’était la fermeture des frontières ; puis la guerre : ma femme a resserré l’étreinte sur les cheveux de Mathila et les a roulés sur son bras ; mais Mathila, de ses mains robustes, l’a levée, l’a jetée par terre, et s’est ruée sur elle avec férocité. Un combat rude ! (Hélas ! Ni le conseil de sécurité ni la ligue arabe n’interviennent dans ce genre de bataille.) Ma femme a ployé sous le poids de Mathila et a failli étouffer. Elle a pleuré comme un enfant annonçant sa défaite dans un combat. Un combat duquel Mathila est sortie gagnante, victorieuse ! Laissant ma femme remédiant à sa défaite par les pleurs et un retrait inorganisé, Mathila s’en est allée chez elle attendre que j’aille lui réparer la porte de son placard qui est sortie de ses gonds.

La porte du placard , je l’ai vue la nuit.

Elle était là- bas, attendant la réparation. Moi, je portais le costume noir de mariage. Ma mariée est entrée dans la chambre conduite par son tuteur la tenant par la main. Elle portait le blanc immaculé, et sur sa bouche, le sourire de l’exultation et du plaisir. Je me suis bien frotté les yeux pour reconnaître le père de ma mariée, et à première vue, je n’ en ai pas cru mes yeux : j’ai vu Rumsfeld, le ministre de la défense, marchant posément à côté de la mariée. J’ai fixé le visage de la mariée , et vu Condoleezza Rice avançant vers moi au milieu du chant et des youyous. Je me suis affolé : je n’aimerais pas être le mari de la conseillère de la sécurité nationale car, cela voudra dire que tous les problèmes du monde, et toutes les affaires relatives à la lutte contre le terrorisme, sortiront d’ici, de notre maison !

Supporterais-je cela ? Je l’ai fixée de nouveau, et me suis dit : ‘’ j’ai épousé Mathila, ma cousine’’, puis je me sui approché de la mariée pour m’assurer qui c’était.

Alors je me suis trouvé face à face avec Condoleezza Rice qui m’a pris dans ses bras et sur mon front, elle a imprimé un baiser. J’ai regardé autour de moi un petit instant, mais je n’ai vu personne : ni Rumsfeld, ni ma mère, ni aucune autre créature ; que Condoleezza Rice et moi dans la chambre. Condoleezza a ôté sa robe de mariage en souriant avec une générosité telle qu’elle a réjoui mon âme. Elle m’a dit : ‘’ It’s véry hot mister Choukri !’’ Elle m’a paru, avec son corps nu, comme une houri ! Je lui ai dit :’’ Mets-toi à l’aise chérie’’ ( Oui je jure que j’ai osé le dire sans peur d’un raid aérien ou d’une fusée Cruz ! ) Elle a demandé :‘’Un verre d’eau fraîche, s’il te plait’’. Je le lui ai apporté en un clin d’œil et je l ‘ai suivie du regard pendant qu’elle buvait comme une douce gazelle ; et je me suis demandé : ‘’Pourquoi les gens haïssent l’Amérique ? Maintenant que je suis le beau-fils des Américains, celui qui injurierait l’Amérique devant moi, je maudirais ses ancêtres’’ ( Je demanderai à ma mère de ne plus dire de mal de mon oncle Georges W Bush , autrement nous aurons un démêlé elle et moi) Ma chérie a marché dans la chambre en pensant à quelque chose.

Comme son ombre, j’ai marché derrière elle, silencieux, de peur de lui couper le fil de ses idées. Je me suis dit : ‘’Dans quelques instants ma chérie va se mettre au lit et je vais me mettre près d’elle. Ca va être la meilleure nuit de ma vie’’. Mais, Condoleezza a continué à marcher pendant très longtemps tout en pensant, à tel point qu’elle ne sentait pas ma présence. ‘’C’est clair, ai-je pensé, Condoleezza est sûrement fâchée parce que j’ai stupidement tardé à me déshabiller, et elle a pris cela pour une humiliation insoutenable ! J’aurais dû, pour l’harmonie et pour que le tableau soit complet, me mettre nu en même temps qu’elle’’. Alors j’ai ôté mes vêtements, je me suis présenté devant elle dans l’attitude de l’amoureux éperdu, et lui ai dit tendrement : « Viens au lit chérie.
-  Maintenant ! En cet instant même !
-  Quelque chose te préoccupe et te distrait de moi Condo !
-  Tu ne peux pas attendre ?
-  Combien de temps ? Dix minutes ! Une demie heure ?
-  Oh my god ! Tu dois attendre jusqu’à ce qu’on réalise le projet du grand Moyen -Orient !
-  Combien cela demandera t-il ?
-  Deux ou trois ans ; et il se peut qu’on ait besoin de déclarer une guerre ou deux !
-  Et après chérie ?
-  Tous les peuples jouirons de la démocratie et ce sera notre joie à toi et à moi.
-  Mais, qu’est-ce que cette démocratie qu’on impose par la force Condo ! Est-ce raisonnable ?
-  Shut- up !Ouskout ! Tais-toi ! » Puis elle m’a tenu par le bras et m’a conduit vers la porte.

Je me suis réveillé, la bouche sèche.

Je suis allé dans la cuisine ; j’ai bu un verre d’eau, et me suis rappelé Mathila. Je me suis dit : ‘’je trouverai une solution à son problème ; elle est tout de même la fille de ma tante et il ne faut pas la laisser tomber.’’ Et dans un moment de lucidité, j’ai regretté de lui avoir reproché sa rudesse. Je me suis dit : ‘’c’est une pauvre femme, libidineuse d’une manière un peu extraordinaire ; mais c’est un être humain qui a ses propres sentiments que nous devons respecter ’’. Mon cœur, cette nuit là, a eu pitié pour elle, pour une raison que j’ignore. Peut-être parce que j’ai vu son corps fascinant dans le rêve. (Est-ce le sien ou celui de Condoleezza ? ) ‘’Je mettrai fin à la pression de ma mère sur moi, me suis-je dit, en trouvant une solution à Mathila ; j’essaierai de convaincre Ghattas de revenir à sa femme, et celle-ci à son mari.’’ Je ne rêve pas puisque ma mère a bien dit que Mathila a commencé à se résigner à cette idée après avoir goûté la dureté de la vie en solitaire ; et puis, le sort des enfants et la responsabilité de leur éducation, les obligent tous les deux à se rendre à l’évidence.

Je suis allé voir Ghattas. Depuis que nous avions abandonné l’université, je n’avais pas eu beaucoup de ses nouvelles. J’ai découvert, par hasard, qu’il était allé un peu loin dans la débauche après son divorce avec Mathila, ou plutôt, pas mal de temps avant cela ( c’est peut-être pour cela qu’il y a eu le divorce ) Il se rendait chez des prostituées Israéliennes et passait pas mal de temps avec elles.( Ghattas, l’année de l’université, était membre dans une organisation de la résistance, et moi membre au parti. Ghattas a abandonné l’organisation après une détention de cinq ans : il a eu peur et n’était plus capable d’endurer, toutefois il a toujours envié, pour leur courage, ses collègues restés dans la résistance. Et moi, j’ai quitté le parti après l’effondrement de l’Union Soviétique : j’ai été très démoralisé mais je n’ai pas rejeté mes convictions ; je suis resté, comme j’aime prétendre, dans la ligne.)

Ghattas a connu une russe dont la beauté et les cheveux blonds, luxuriants, affolent ; qui vivait, d’après ses dires, avec sa grand-mère juive à Moscou , et qui a immigré à AL Qods pour exercer ce qu’elle considère son droit naturel au retour à la terre promise ( ce droit dont sont privés les palestiniens réfugiés, arrachés à leur pays) Ghattas l’a connue et l’a aimée et dit qu’il ne peut plus songer à revenir à Mathila : elle est du passé tandis que Svetlana c’ est le présent (Svetlana l’a abandonné après moins d’un an) Je lui ai dit : ’’tu m’as déçu’’. Et je suis parti.

Un soir, Mathila portant une robe neuve, m’attendait pour lui réparer la porte de son placard qui est sortie de ses gonds. Je suis allé chez elle, mais, hésitant un peu.

Mahmoud Shukair (Palestinien) Traduction : Abderrahmane Laghzali



Publié le 2 novembre 2010  par Laghzali


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