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Harlem Désir rompt avec les sorciers d’Attac, par Maxime Vivas.

Catégorie politique
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Dans le Nouvel Observateur du jeudi 2 juin 2005, Harlem Désir signe un cinglant « adieu à Attac »

Ce député européen socialiste qui se targue d’avoir été de tous les combats altermondialistes, un des pionniers d’Attac au parlement européen, le constructeur du Forum des parlementaires à Porto Alegre, un défenseur de la taxe Tobin, se plaint d’avoir été « trahi ».

Par qui ? Par ceux qui ont mené campagne contre le projet constitutionnel giscardien dont nombre d’articles rendent le combat altermondialiste très difficile, voire illégal. Par exemple, qu’est-ce que la taxe Tobin sinon une entrave à la libre circulation des capitaux et une entorse à la « concurrence libre et non faussée » ? Et la lutte contre les OGM et pour les services publics ? Et l’annulation de la dette des pays pauvres ? Etc.

Attac, dit-il, a changé de nature. Comment cela ? En n’abandonnant pas ses idéaux fondateurs, la logique de ses choix, en écoutant ses adhérents qui se sont exprimés sans ambiguïté par referendum interne avant de se lancer dans la campagne électorale avec un enthousiasme généreux que chacun a pu constater ?

Oui, et en ne suivant pas Harlem Désir dans la dérive néolibérale de son parti. Pardon, d’une partie de l’Etat-major de son parti et d’une minorité de son électorat.

Du coup, selon Harlem Désir, Attac aurait cessé d’être pluraliste et rassembleuse (contrairement au chef du PS qui, en couverture de Paris-Match, s’est excellemment pluralisé et rassemblé avec l’anti-libéral Sarkozy). Pis, et tremblez bourgeois, par sa réponse au referendum, Attac est devenue « un parti d’extrême gauche » (la différence entre une Association et un parti est donc juridiquement celle-ci : la première est pour le oui, le second pour le non), « jusqu’au-boutiste » (soyons réaliste, demandons l’impossible, tout et tout de suite, y compris la nationalisation des salons de coiffure) et « anti-européen de fait » (car, Chirac nous l’a assez dit pendant la campagne : voter contre le traité, c’est voter contre l’Europe et non pas contre le traité).

Bien entendu, cette trahison gauchisante d’Attac la jette dans les bras du diable en personne. Du diable ? Pis, ils sont trois auxquels Attac sert « de caution sociétale » : « Besancenot, Buffet, Chevènement » (il y en a-t-il un seul que vous prendriez en stop ?).

Quel revirement, en effet ! Quand on pense qu’en appelant au oui, Attac aurait seulement cautionné Alain Madelin, Sarkozy, Raffarin, le baron Ernest-Antoine de Seillères, héritier des Maîtres des Forges et la quasi-totalité des médias (libres) et des éditorialistes (neutres et objectifs).

Les dirigeants d’Attac, nous apprend Harlem Désir, s’opposent à « un autre monde possible » en « diabolisant » le traité giscardien, qui n’est pas (tenez-vous bien !) « un » espoir, mais « le seul espoir » contre la mondialisation. Nous vivons un monde absurde où le Medef et toutes les multinationales voulaient, avec Harlem Désir, un oui anti-mondialiste, tandis qu’Attac, dirigeants et militants confondus, se sont démenés comme des malades pour un non qui rend impossible l’éclosion d’un autre monde.

D’ailleurs, Harlem Désir emploie le mot « absurde ». Hélas ! c’est pour qualifier ceux qui, par leur choix électoral, ont préventivement dénoncé l’absurdité de son raisonnement.

Ce Nikonoff qui a « trahi », (Désir ne précise pas s’il a les pieds fourchus) est flanqué d’une clique « d’apprentis sorciers » (c’est très bien, le mot « sorcier », après celui de « diabolisation », mais « apprentis » est contre-productif dans le processus rhétoricien de fabrication de peurs inhibitrices des raisonnements. La bonne phrase, Harlem, croyez-en un écrivain adepte du raccourci musclé, s’écrit comme suit : « Les sorciers d’Attac sont des traîtres diaboliques ». Après ce coup au foie, il suffit de démontrer tranquillement que, non seulement ils ont empêché l’avènement d’une Europe sociale, fraternelle, quasi-socialiste qui allait énerver Bolkestein, le directeur de la Banque centrale européenne, le FMI et le patron de l’OMC (le socialiste orthodoxe Pascal Lamy) mais que, par leur maléfique pouvoir occulte et intercontinental, ils plombent « Lula et tous les réformistes d’Amérique latine, qui veulent construire leur Mercosur sur le modèle de notre Union européenne » (Ciel ! ils ont un scribe giscardien, là-bas aussi ?). Mal informé, je croyais que le Brésil regimbait devant le FMI, que la ZLEA (zone de libre échange des Amériques) imposée par l’oncle Sam à son arrière-cour avait du plomb dans l’aile et que les privatisations (les mêmes que celles dont le PS, avec ou sans la droite oui-iste, s’est rendu coupable chez nous) faisaient sortir les peuples d’Amérique latine dans la rue. Je croyais que, de plus en plus nombreux, ces peuples rejetaient le modèle états-unien (que notre traité constitutionnel ne contredit pas dans le domaine économique). Je croyais que chacun des gouvernements que viennent de se donner plusieurs d’entre eux pour mettre fin à la domination US, aux privatisations, aux pillages, conduisait une politique (adaptée à chaque contexte) s’articulant avec celle des autres et obéissant à un projet bien défini où la coopération et l’entraide pour améliorer le sort des populations, tranchent avec la foire d’empoigne que le traité européen organise entre les vingt-cinq pour tirer vers le bas les acquis sociaux.

Harlem, ouvrez les yeux : la libre circulation des marchandises d’un bout à l’autre de l’Amérique latine, l’équipée sauvage du renard libre dans leur poulailler libre, c’est tout ce contre quoi se battent les peuples d’Amérique latine (demandez aux Attac de ces pays-là par qui ils se sentent trahis).

Et par quel bogue cérébral, observateur attendri de ces peuples qui veulent s’affranchir de la domination US et du néolibéralisme, ciblez-vous avec hargne un pays (bête noire de Bush) qui s’est si courageusement et démocratiquement engagé dans cette voie ? Lisons bien :

«  Bernard Cassen et Jacques Nikonoff s’identifient désormais au seul Chavez, un militaire qui harangue son peuple des heures durant à la télévision sans accepter d’être interrompu par un seul journaliste ». Le mot « dictateur » est seulement suggéré.

Harlem, de deux choses l’une : ou bien vous savez que Chavez est le président du Venezuela (et non « un militaire »), qu’il a remporté le 15 août 2004 sa neuvième victoire électorale consécutive dans un pays ou la quasi-totalité des médias (presse écrite et télés) sont aux mains d’une oligarchie putschistes manipulée par les USA, ou bien vous ne le savez pas. Dans le premier cas, votre mauvaise fois vous discrédite, dans la deuxième, c’est votre ignorance qui le fait.

Et vous avez tort encore quand vous reprochez à Attac de vous avoir rejeté. C’est vous qui êtes parti et qui bavez maintenant sur le paillasson, c’est vous qui trahissez l’altermondialisme, ici et là-bas et qui insultez ceux qui gardent le cap. Le 29 mai, le peuple de France, y compris celui du PS, a voté contre une usine à gaz néolibérale, contre un outil de mondialisation effrénée : le traité Giscard (ce vrai réactionnaire dont Mitterrand nous avait débarrassé et à qui vous vouliez offrir une revanche via l’Europe).

Et vous avez le culot, veste retournée, de pratiquer l’injure contre ceux qui, en vous « trahissant », trahissent la « Révolution ». Je cite : « ...Attac - ce conservatisme maquillé en fausse Révolution. »

Deux remarques :

1) Remplacez ici Attac par Parti socialiste et voyez comme la sentence s’applique parfaitement au parti de Hollande-Lang-Strauss-Kahn-Jospin-Aubry-Guigou (moins à d’autres dirigeants socialistes et moins encore à vos adhérents qui ont voté massivement comme ceux d’Attac sans s’apercevoir qu’ils jetaient ainsi l’Europe et l’Amérique latine dans les bras d’un Bush dont tout votre article veut nous persuader in fine qu’il est à la fois (ô incohérence !) le champion d’un néolibéralisme prédateur et un crypto gaucho-coco qui, s’il avait pu voter, aurait suivi les consignes d’Attac, pas celles des banquiers).

2) Par quelle secrète astuce contorsionniste pouvez-vous fustiger, sans vous démonter, les conservateurs maquillés qui ne font pas la Révolution, quand vous êtes horrifié aux seuls noms de Besancenot, Buffet, Chevènement ?

Enfin, vous accusez les artisans de la victoire du non « d’utiliser les travailleurs des pays pauvres comme boucs émissaires ou comme repoussoirs. » Attac criant haro sur les pays pauvres et sur leurs peuples, il faut vous lire pour le croire. Vous dénoncez sa « démagogie nationaliste ». Le mot « xénophobe » vous brûlait la langue. Vous avez eu tort de le retenir. Attac n’a-t-il pas voté comme Le Pen ? (je vous aide, là).

Pour finir, vous menacez de continuer le combat avec d’autres. Mais c’est déjà fait Harlem, c’est déjà fait. Et, si je ne craignais d’être pris pour un « sorcier », je vous dirais avec qui vous allez marcher, pour quel combat, et je vous prédirais un bel avenir d’apparatchik.

A moins que le peuple français, parfois imprévisible...

Le 2 juin 2005.

Maxime Vivas, écrivain (altermondialiste et non-iste).

www.legransoir.info



Publié le 3 juin 2005  par torpedo


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