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Jean-Marc Rouillan : La myxomatose panoptique

Catégorie société
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Les récits de la vie carcérale n’ont pas tous la densité de ceux de Jean-Marc Rouillan ... Ni les polars, l’épaisseur humaine de celui qu’on vous présente ici. On se réjouira que l’auteur ait enfin obtenu, à défaut de sa liberté, le droit d’être soigné correctement.

« En introduction à l’un de nos procès, il y a bien longtemps, un magistrat prit la parole pour rappeler qu’ils étaient réunis ici non pour juger des idées politiques, ni des pensées, aussi condamnables soient-elles, mais des actes. Seulement des actes. Concluant que le jour où ils condamneraient à la prison, nous ou d’autres, pour des prises de parole, alors ils seraient les premiers à justifier nos actes ... C’était il y a vingt ans. Et je suis emprisonné depuis treize mois pour une phrase. Sans que les porte-parole de notre ”démocratie” ne semblent s’en émouvoir. Ce qui en dit long sur l ‘évolution de l’“ordre” social et politique républicain. » (Jean-Marc Rouillan, Paul des Epinettes et moi, p. 99).

Je reviens donc, comme promis [1], sur le dernier livre du prisonnier à perpète d’Action directe.

Qui ne paie plus aujourd’hui pour deux assassinats “politiques” (rien n’oblige à approuver cette manière-là de faire de la politique ; on peut au moins reconnaître que le mobile, chez ces jeunes gens exaltés des années quatre-vingt, n’était en rien crapuleux) que 23 ans de détention ont soldés, et au-delà ; mais bel et bien pour avoir refusé de s’en repentir publiquement, ce qui serait pour lui « nier ce que j’ai été et vivre sans passé ». Après dix mois de semi-liberté sans histoire, donc, et pour trois mots jugés sulfureux dans une interview (parmi des dizaines d’autres), c’est le retour à la case prison pour ce bientôt sexagénaire (57 piges au compteur) que les jeunôts des coursives carcérales appellent Papy, ou l’Ancien et à qui les matons donnent du “M. Rouillan” ... Oui, il s’agit bien de délit d’opinion et c’est insupportable dans un pays qui se targue d’être la patrie des droits de l’homme. Du moins cette réincarcération cynique a-t-elle réveillé l’écrivain qu’est devenu, au fil des ans, un homme qui semblait, à l’air libre - et pour le peu de temps qu’il y a passé - comme frappé d’impuissance littéraire. Comme disent avec un humour amer ses amis (et employeurs) des éditions Agone : « Par la révocation de sa semi-liberté et son renvoi en prison début octobre 2008, l’administration pénitentiaire et le juge d’application des peines ont offert à l’auteur les conditions nécessaires à la poursuite de son œuvre littéraire. » (...)

« On voit bien qu’en agents littéraires peu scrupuleux, ceux-là n’hésitent pas à mettre en place le contexte utile à son témoignage le plus immédiat sur la mort en prison. »

On trouvera donc dans ce livre un nouveau témoignage de première main (et pour cause !) de la vie en centrale, dans ces prisons tantôt sales et vétustes, tantôt modernes et déshumanisées, inspirées du fameux Panoptique (dis aussi Panopticon) de Bentham [2], et de cette maladie qu’il appelle “la myxomatose panoptique” , qui s’empare des détenus les plus fragiles (psychologiquement) et les amène à se laisser mourir à petit feu, ou a se suicider. Et aussi de « cet ordre pénitentiaire » (qui) « ne serait pas ce qu’il est s’il ne remplissait aussi sa fonction à destination de ceux de l’Extérieur :

le sacrifice carcéral rend supportable la servitude salariale. »

Rouillan parle encore, avec bonheur, de cette étrange parenthèse, ces dix mois de semi-liberté à Marseille, quand il devait regagner chaque soir sa cellule des Baumettes et que, « passé un bosquet de petits chênes verts, le chemin montait à droite. D’abord une rumeur. Puis des cris. Des cris d’homme. Si mes phrases hésitaient, mon corps, lui, avait su tout de suite. Du bord de la falaise on la voyait, tapie au creux du vallon, un bon kilomètre devant nous. Sans obstacle, portées par le vent, les voix de la prison volaient jusqu’à nous. » Il dit encore, avec humour, la maladie rare qui le ronge (« mon ami Chester-Erdheim »), pour laquelle il vient enfin d’obtenir d’être soigné correctement, c’est tout récent, [3] , de ses rapports avec le personnel hospitalier, et de l’exaltation avec laquelle fut accueillie, après bien des détours, le diagnostic définitif : « Une maladie aussi rare, il faut le faire. A l’hôpital, tout le monde en parle. Ce midi, à la cafétéria, deux médecins chantaient presque “on a une Chester !, on a une Chester” Vous vous rendez compte ? » La deuxième partie de ce livre dense, prenant, est une réédition d’un récit mi-réél, mi-fiction que Rouillan écrivit à la centrale d’Arles sept ans plus tôt, paru en 2002 à L’Insomniaque. « Pour nous, les voisins de cellule, Paul résume son identité par son lieu d’origine. Il est Paulo de Guy-Môquet. Au début du siècle, on aurait causé de Paulo des Epinettes. Pas seulement une localisation géographique. Non, ce serait trop simple. Mais bel et bien une aristocratie du surin et du browning ... » Comment Paulo, brave compagnon de galère, fut rongé lui aussi peu à peu par cette myxo panoptique, et ce qui s’en suivit. Un vrai polar et un polar vrai, qui se passe entièrement en milieu carcéral et dont je dont je me garderai bien de vous dévoiler l’intrigue. « Paul des Epinettes et moi » 256 p., 10.,00 euros

http://www.agone.org Bernard Langlois Politis.fr

Lu sur AD



Publié le 12 décembre 2010  par torpedo


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